antisémitisme

Houria Bouteldja et les enfants juifs

Une citation particulièrement polémique des Blancs, les Juifs et nous, le dernier livre d’Houria Bouteldja, est celle-ci (où elle s’adresse aux juif/ve-s) :

Après tout, vos renoncements vous regardent. Le pire, c’est mon regard, lorsque dans la rue je croise un enfant portant une kippa. Cet instant furtif où je m’arrête pour le regarder. Le pire c’est la disparition de mon indifférence vis-à-vis de vous, le possible prélude de ma ruine intérieure.

Passage qu’Ivan Segré commente en ces termes :

Concluons. Après nous avoir parlé en long et en large de 1492, de l’impérialisme « blanc », du génocide des indigènes d’Australie et d’Amérique, de la colonisation du monde arabe depuis 1830, d’Hiroshima et de « la Une du Monde » titrant le 8 août 1945 « Une révolution scientifique : Les Américains lancent leur première bombe atomique sur le Japon » (cité p. 31), du « racisme républicain », des contrôles au faciès, de sa souffrance, etc., l’auteure nous explique posément, au beau milieu du livre, que lorsqu’elle croise « un enfant portant une kippa », elle s’arrête pour le regarder. Et à lire entre les lignes, on n’aimerait pas être à la place de l’enfant durant l’« instant furtif ». Mais qu’est-ce donc, me demanderez-vous, qu’un « enfant portant une kippa » ? Je n’en sais fichtrement rien.

Ce que je sais en revanche, c’est qu’il suffirait que l’enfant ne porte pas de kippa pour que l’auteure ne s’arrête pas pour le regarder. Sans kippa, en effet, il ne serait pas « Juif », il serait… « blanc ». Un enfant comme il y en a tant d’autres en France. Et alors l’auteure le croiserait au pire indifférente. C’est pourquoi j’y reviens, et j’y insiste : demandez aux Inuits, aux Dogons, aux Tibétains, et croyez-moi, ils vous diront que cette « indigène » qui prétend parler en leur nom, elle a le visage pâle. Mais fort heureusement, pas plus qu’elle n’est la porte-parole des Inuits, des Dogons ou des Tibétains, Houria Bouteldja n’est la porte-parole des arabes, des musulmans ou des Palestiniens. Elle n’est que la porte-parole du « possible prélude de sa ruine intérieure ». Il ne tient cependant qu’à elle d’en conjurer le cours et de nous rejoindre, nous qui sommes issus de toutes les « races » et partageons un même axiome : lorsqu’un adulte porte un sale regard sur un gosse, pour la seule raison que ce gosse est juif, noir, arabe, indien, jaune ou que sais-je, on n’est pas « juste avant la haine », on est « juste après ». C’est le b-a.ba de l’amour révolutionnaire, outre que la terre est bleue comme une orange.

Le texte de Segré a ceci de commun avec la prose habituelle de Bouteldja qu’il met en œuvre un style sinueux et contourné, qui permet de ne jamais dire les choses clairement et de se ménager toujours mille possibilités de rétractation. Mais tout de même, dans ce passage, on sent affleurer un reproche de nature morale, en même temps qu’une injonction faite à Bouteldja de corriger ses penchants racistes (d’en « conjurer le cours »).

Cette critique, placée en conclusion du texte, me paraît injuste et basse – et je suis souvent sévère avec le PIR, mais là, ça tombe à côté. De ce que je comprends de la démarche générale de Bouteldja, elle veut faire une sorte de psychanalyse à la fois personnelle et collective – collective en tant qu’elle postule, ce qui n’est pas idiot, que son cas n’est pas singulier et que ses pairs, ses frères et soeurs racisé-e-s[1], étant dans la même situation qu’elle, peuvent se reconnaître dans l’exposition de sa propre subjectivité. Elle veut réactualiser Fanon, quoi. Et quand on fait une psychanalyse, forcément, on étale ses névroses. Et les névroses, parfois, ça n’est pas joli joli. C’est comme ça.

Je voudrais proposer une comparaison qui, chose inhabituelle sur ce blog, sera un peu personnelle. Il se trouve qu’il y a quelques semaines, je me suis rendu compte que j’aime l’État. Il faut bien me comprendre. D’un côté, je suis très sensible à sa violence ; les abus policiers, si nombreux ces temps-ci, me rendent furieux ; je déteste viscéralement la police, à cause de tout ce que je vois sur Internet et en manif, et je déteste aussi Valls et Cazeneuve, que je tiens pour complices. Ces sentiments-là, vu mes positions politiques, sont logiques. Par tous ces aspects, je hais l’État. Or il se trouve que quand je me regarde, je me rends compte que mon rapport à l’Etat est fait de détestation et de fidélité. C’est comme ça. Car le fait est que j’ai été, à toutes les étapes de ma scolarité et de ma carrière, validé, encouragé, payé, bien traité, choyé par l’État. Hors contextes militants, je n’ai pas à me plaindre de lui, et j’ai globalement l’impression d’être du même côté que lui : il y a donc une partie de moi qui aime l’État. J’ai d’ailleurs parlé de cela sur Facebook et certain-e-s de mes camarades m’ont dit qu’il/elle-s s’étaient reconnu-e-s dans ce que j’avais écrit, ce qui m’a fait plaisir, et me prouve que bien souvent, en parlant de soi, on parle des autres, c’est-à-dire aux autres.

Bref, je pense que j’aime l’État de la même manière que Bouteldja n’aime pas les juif/ve-s : comme une névrose que l’on découvre ou constate avec étonnement, dont on n’a aucune raison de se satisfaire, mais qu’il faut pourtant gérer. La différence, évidemment c’est qu’aimer l’État, même si c’est paradoxal et surprenant dans mon cercle de sociabilité, c’est encore avouable (ça pourrait même être, allez savoir, une forme de coquetterie que de le reconnaître), alors que ne pas aimer les juif/ve-s, ça l’est beaucoup moins. Indépendamment de toutes les stratégies tordues qu’on peut soupçonner chez elle, il me semble qu’on doit plutôt savoir gré à Bouteldja d’être honnête et courageuse sur ce point. Elle est antisémite, elle n’en est pas fière, elle le dit, et elle a le droit. L’essentiel, c’est qu’elle n’agresse pas les gens. Le reste, cela relève du droit à la névrose, dont j’ai déjà parlé ici – et qui devrait être garantit par la constitution.


[1] Je laisse de côté la question, éminemment problématique, de savoir quelle est la catégorie raciale pertinente dans l’affaire : tou-te-s les immigré-e-s ? les immigré-e-s issu-e-s d’anciennes colonies ? les arabes ? les musulman-e-s ?…

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Charlie Hebdo, « journal irresponsable »

1.

Charlie Hebdo avait jadis publié en une un excellent dessin de Charb, L’invention de l’humour. On y voyait un homme préhistorique avec de l’huile dans une main, du feu dans l’autre… Le sous-titre l’indique : Charlie Hebdo est un « journal irresponsable », un journal qui n’a pas peur de mettre de l’huile sur le feu, un journal qui agit (c’est-à-dire : qui publie) sans se soucier des conséquences de ses actions – sans estimer devoir en répondre. C’est pour cela que les appels à la responsabilité (de Dominique Vidal dans cette vidéo, de beaucoup de gens ailleurs) sonnent un peu faux. Ils ont l’air de faire la leçon aux gens de Charlie, mais ceux-ci leur ont répondu par avance. Oui, comme le dit David Fassin, il y a bien deux logiques qui s’affrontent ; mais plutôt que de reprendre à Max Weber la distinction entre « éthique de conviction » et « éthique de responsabilité », faite pour penser l’action politique, on ferait mieux d’opposer ici à l’éthique de la responsabilité une éthique de le gratuité et de l’indifférence aux conséquences.

La question de la responsabilité s’est posée à l’occasion de la parution du Charlie Hebdo du 14 janvier, le fameux « numéro des survivants », avec sa caricature de Mahomet (d’ailleurs pas méchante du tout) en couverture. Elle se pose, en fait, depuis des années ; on avait déjà fait grief à Charlie d’avoir fait une couverture polémique en 2012, alors qu’il y avait dans plusieurs pays musulmans des protestations contre un court-métrage islamophobe diffusé sur Internet. Charlie Hebdo, clairement, avait alors mis de l’huile sur le feu. Et la une du 14 janvier a également offensé des musulman-e-s[1]. Je voudrais expliquer dans cet article pourquoi Charlie a quand même eu raison. Mais pour et avant cela, je voudrais commencer par critiquer un argument pro-Charlie que l’on entend partout : Charlie Hebdo n’offenserait pas les musulman-e-s, ne serait pas islamophobe, parce qu’il taperait autant contre toutes les religions (variante : il taperait surtout sur les cathos). Du coup, les musulman-e-s qui prennent la mouche seraient exagérément susceptibles, fanatiques, pas démocrates, etc.

Admettons le présupposé statistique, je n’ai aucune raison de le mettre en doute. Reste que cet argument, si on s’y arrête, n’est pertinent que dans un monde neuf. Dans un monde sans antécédent, où il n’y aurait en particulier jamais eu de caricature de Mahomet, le/la musulman-e qui s’énerverait à cause d’une caricature serait effectivement un-e con-ne, un-e réac, un-e pisse-froid, bref une personne qu’on pourrait légitimement blesser sans scrupule excessif – après tout, c’est de sa faute. Seulement, il y a eu, au moins, l’épisode des caricatures de 2006. Peu importe à la limite si ces caricatures étaient islamophobes ou non (il me semble que oui, au moins pour certaines d’entre elles) ; il se trouve qu’elles ont été accusées de l’être, et que du coup, à partir de ce moment-là, le fait pour Charlie Hebdo de représenter une caricature de Mahomet se chargeait nécessairement d’une connotation d’islamophobie. Admettons que ces caricatures n’aient pas été islamophobes, et qu’elles aient été accusées à tort de l’être. Quelques années plus tard, Charlie republie une caricature de Mahomet. Que le musulman moyen doit-il en conclure ? Les gens de Charlie savent qu’il y a un antécédent – qu’ils ont déjà été accusés d’islamophobie pour ça. Ils savent que, les mêmes causes produisant parfois les mêmes effets, cela risque encore d’arriver. Et surtout, de son côté, le musulman moyen sait que les gens de Charlie le savent. Il ne peut pas ne pas se demander si c’est consciemment ou non que Charlie Hebdo fait de la provocation. Et comme il sait que Charlie sait, comme il sait que Charlie connaît aussi bien que lui ou elle la situation objective dans laquelle sa publication prend place, il est nécessairement amené à conclure que oui, c’est consciemment que Charlie Hebdo fait de la provocation. Et même s’il est ouvert, même s’il est progressiste, laïque, même à la limite s’il est athée mais se sent solidaire de sa famille musulmane, il ne peut pas ne pas recevoir la publication comme une offense. La publication est nécessairement suspecte, et Charlie Hebdo, sachant très bien qu’elle est suspecte et s’en satisfaisant, légitime la suspicion à son égard. L’argument selon lequel Charlie Hebdo traite identiquement toutes les religions est non pertinent, car ce n’est pas le contenu objectif des dessins qui est en cause, mais leur connotation subjective telle que la construit une situation objective.

2.

Après avoir dit ça, on a envie de conclure à l’islamophobie, et d’appeler Charlie Hebdo à la responsabilité. Seulement, la limite de ce raisonnement – non pas ce par quoi il s’effondre, mais ce par quoi il est insuffisant –, c’est qu’il peut marcher non seulement à propos des caricatures de Mahomet, mais encore à propos d’à peu près n’importe quoi. Supposons que Charlie Hebdo publie un dessin de jambon, et qu’un musulman fou affirme que c’est islamophobe. Dès lors, que ce soit vrai ou non, tout dessin de jambon pourra être assimilé à de l’islamophobie – et même sera effectivement islamophobe dès lors qu’un journal conscient de ce risque le publiera quand même. Même des musulman-e-s très ouvert-e-s, même des athées de culture ou de famille musulmane, pourront légitimement en être offensé-e-s.

Faut-il, dans ce cas, s’abstenir de dessiner des jambons ? Ce ne serait encore pas trop grave. Mais que dire de ce dessin, intitulé « L’amour plus fort que la haine », qui représente un imam roulant  une pelle à un dessinateur de Charlie ? Ce dessin non plus n’arrive pas dans un monde neuf. Il arrive dans un monde où les autorités religieuses sont réputées conservatrices en matière de mœurs (ce qui est largement vrai), mais aussi dans un monde où la défense des droits sexuels et de l’homosexualité est utilisée à des fins racistes contre les musulman-e-s et, au-delà, les Arabes. Un-e musulman-e, un-e Arabe, même progressiste, même homo, pourrait très bien se dire : « Charlie Hebdo représente un imam qui roule une pelle à un homme. Ils savent très bien qu’il y a des musulman-e-s conservateur/trice-s que ça va heurter. Ils savent très bien que ces réactions de musulman-e-s conservateur/trice-s vont être utilisées pour stigmatiser les musulman-e-s en général. Ils savent très bien que ce dessin, au-delà de son contenu explicite, comporte la possibilité d’une campagne anti-musulman-e-s. Autrement dit, ils me méprisent. » Et comme les gens de Charlie Hebdo sont eux-mêmes capables d’anticiper ce genre de réactions, en publiant un tel dessin en connaissance de cause, ils sont eux-mêmes islamophobes – au sens où ils provoquent consciemment un sentiment d’offense chez des musulman-e-s innocent-e-s.

C’est déjà beaucoup plus embêtant, n’est-ce pas ? Attendez. La mécanique à l’œuvre dans tout ça n’est pas sans rappeler le chantage à l’antisémitisme auquel se livrent régulièrement les défenseur/euse-s d’Israël. Leur ligne d’attaque habituelle, c’est de souligner que l’antisionisme est un cache-sexe métonymique pour l’antisémitisme. Mais parbleu, ils/elles n’ont pas tort ! Admettons les prémices des apôtres de la « responsabilité ». Le message tient moins à son contenu explicite qu’aux connotations dont l’histoire a chargé ? Mais le mot antisionisme a été investi par d’authentiques antisémites – Soral, Dieudonné… L’utiliser en connaissance de cause, l’utiliser en sachant que des juif/ve-s même de bonne volonté sont légitimes à avoir un mouvement de recul en entendant ce mot suspect, c’est antisémite. Au même sens, en tout cas, que la publication d’une caricature de Mahomet est islamophobe[2].

3.

Faut-il s’interdire de se dire antisioniste ? Faut-il s’interdire de représenter un imam roulant une pelle à un dessinateur de presse ? Évidemment non. Il y a, dans l’indifférence aux conséquences négatives de ce que l’on dessine ou dit, une protestation éthique admirable contre les contraintes objectives de la situation. Il se peut que tel dessin, tel discours, soit suspect d’islamophobie ou d’antisémitisme, et devienne coupable de ce seul fait. Mais ce n’est pas notre faute, nous n’en sommes pas responsable, et nous continuons à agir comme si le monde était neuf. Sans quoi, ce sont toujours les connards qui gagnent.

L’argument, dans le cas spécifique de Charlie Hebdo, est certes un peu plus difficile à manier, car Charlie Hebdo n’est pas exactement pour rien dans le fait que les caricatures de Mahomet connotent l’islamophobie. Mais le débat, en 2006, s’était concentré sur la caricature représentant Mahomet avec une bombe en guise de turban. C’est cette caricature-là qui avait valu un procès au journal, c’est celle-là qui avait surtout fait scandale et qui avait été accusée d’être directement raciste. Les autres caricatures ont surtout été accusées d’être blasphématoires – et c’est à ce titre seulement qu’elles sont peut-être indirectement islamophobes. Le procès des caricatures de 2006 me paraît un élément faiblement pertinent pour comprendre pourquoi la simple représentation de Mahomet, le 14 janvier 2015, a suscité la controverse.

On pourrait objecter que dans le cas du bisou imam/dessinateur, ou dans le cas de la critique de l’antisionisme, les effets négatifs sont compensés par les effets positifs : le dessin de Charb représente, avec les moyens propres qui sont ceux d’un dessinateur de presse, un soutien militant à la reconnaissance sociale de l’homosexualité ; la critique de l’antisionisme est nécessaire à la défense des droits du peuple palestinien. C’est discutable. Si le mot antisionisme a été sali, on pourrait fort bien en changer, ou reformuler les mêmes revendications sans les associer à une étiquette précise. Quant à l’incidence réelle du dessin de Charb sur le cours des choses, elle est nulle. Eût-il renoncé la veille à le publier, aucun-e homosexuel-le n’en aurait été affecté, puisque aucun-e ne l’aurait su. Et la loi sur le mariage homo n’en aurait pas moins été adoptée en France un peu plus d’un an plus tard. Dans un cas et dans l’autre, ce qui se joue, c’est le fierté de celui ou celle qui fait face aux intimidations, qui lance un grand et bruyant : « Je vous emmerde ! » aux forces conservatrices et répressives. C’est une réaction qui est émancipatrice en soi, qui fait du bien, qui soude un groupe (un camp militant, les antisionistes ; une communauté dominée, les homosexuel-le-s) et qui exprime un message politique : on a raison, on ne va pas s’excuser.

Dans le cas des représentations de Mahomet, le problème est un peu le même. Pour ne parler que de la une du 14 janvier, il y a naturellement un côté jubilatoire à narguer les assassins[3], à refaire cela même pour quoi Charb, Tignous, Wolinski et les autres sont morts. C’est bien un message politique qu’il s’agit d’exprimer, en assumant paradoxalement une ligne d’irresponsabilité et de gratuité (et c’est par là, seulement, que l’ « éthique de gratuité » rejoint l’ « éthique de conviction » : on peut s’adonner à la gratuité avec beaucoup de conviction, l’irresponsabilité peut être affaire de conviction politique) : « Vos attentats ne nous ferons pas changer, nous résisterons à la barbarie. »

Protestation éthique d’une part, diffusion d’un message politique de l’autre : voilà deux raisons qui suffiraient à justifier que même si Charlie Hebdo, en publiant une caricature de Mahomet le 14 janvier, a été islamophobe (et compte tenu de ce que j’ai dit dans la première section de cet article, il serait absurde de le nier), il a cependant eu raison de l’être. Il ne pouvait pas faire autrement sans s’écraser, sans être lâche, sans envoyer un message de faiblesse aux barbares. Choix terrible ; mais si vraiment, comme je le pense, les dessinateur/trice du journal n’avaient le choix qu’entre la lâcheté, l’humiliation et la soumission d’une part, l’islamophobie d’autre part ; si c’est bien en ces termes que se posait l’alternative ; alors je comprends et j’approuve qu’ils/elles aient choisi la seconde option. Reste une troisième raison, peut-être plus puissante encore : en publiant un tel dessin dans de telles circonstances, Charlie Hebdo resémantise toutes les caricatures de Mahomet à venir. L’histoire a chargé de sédiments sémantiques toute caricature de Mahomet, comme elle a chargé de sédiments sémantiques le mot antisionisme. Mais cette chose et ce mot peuvent fort bien être lavé-e-s des dépôts de l’histoire : il suffit pour cela de les utiliser. De les utiliser dans des contextes où les interprétations offensantes soient très improbables, où leur usage se justifie immédiatement et évidemment par des raisons contingentes. Il n’y a pas de meilleur moment, pour se dire antisioniste, que quand Israël bombarde Gaza, car le mot alors commence à cesser d’être suspect : il trouve une justification suffisante dans les horreurs de la situation. Il n’y a pas de meilleure raison, pour publier une caricature de Mahomet, qu’un attentat barbare commis en son nom. Les caricatures de Mahomet ne perdent pas automatiquement toutes leurs connotations antérieures, mais celles-ci commencent à s’estomper sous de nouvelles : ces caricatures deviennent un symbole de liberté, d’insolence, de droit à l’humour… d’irresponsabilité. On n’efface pas le passé à volonté, on ne peut pas annuler d’un claquement de doigts les connotations antérieures des caricatures de Mahomet, mais en les contrebalançant par d’autres on peut sans doute parvenir à un équilibre sémantique instable qui soit la meilleure approximation possible de ce monde neuf que nous devons considérer avec nostalgie.


[1] Un autre argument avancé contre Charlie Hebdo était que ce genre de caricatures pouvait mettre en danger physique les Français-es expatrié-e-s dans certains pays musulmans. Cet argument ne vaut pas grand-chose à mes yeux. Si ces gens sont français, ils ont le droit de résider sur le territoire français, et d’y trouver la protection de la police française. S’ils choisissent de se rendre dans des endroits où la France n’exerce pas de juridiction et ne peut pas les protéger, c’est leur problème – ils n’ont en tout cas pas voix au chapitre quand il s’agit d’intervenir sur la politique intérieure française.

[2] Les plus fidèles, et les plus anciens, de mes lecteurs se souviennent peut-être que j’ai déjà écrit un article pour ébranler l’idée d’une frontière claire, objective, définitionnelle, analytique, entre antisionisme et antisémitisme. L’inexistence d’une telle frontière renforce la suspicion qui peut planer sur les usages du mot antisionisme (autrement dit, je pense que mes conclusions d’alors vont dans le sens de ma théorie d’aujourd’hui).

[3] Je ne dis pas « les terroristes ». Je ne sais pas au juste ce qui permet d’affirmer que les frères Kouachi sont des terroristes. Ils n’ont pas tiré dans le tas, ils n’ont pas fait explosé une bombe dans un lieu public, ils n’ont pas dirigé un avion sur une tour : ils ont tué des gens contre lesquels ils avaient des griefs précis (et quelques victimes collatérales, dont la mort était nécessaire à l’exécution du projet). Leur objectif explicite était de venger le prophète, pas d’intimider ou de terroriser la population. Je suis d’autant plus scrupuleux sur le terme que la requalification de ce meurtre en acte de terrorisme permet, depuis le 12 janvier, des condamnations d’une incroyable sévérité contre des personnes accusées d’ « apologie d’acte de terrorisme » pour avoir dit, par exemple, « Je suis Kouachi », « Les frères Kouachi ont eu raison », etc.

Substitution de X-phobies

(Si quelqu’un a un meilleur titre à me proposer, qu’il/elle se sente libre de m’en faire part dans les commentaires, parce que là, je manque visiblement d’inspiration)

Je m’accorde (et je vous impose) une petite pause dans ma série de billets consacrés aux critiques politiques des films, pour traiter aujourd’hui d’un sujet tout différent, et plus spécifique : ce trope argumentatif militant qui consiste à dénoncer un comportement (jugé) X-phobe* en le comparant à une autre X-phobie, dont on suppose qu’elle entraînera plus facilement la condamnation. Par exemple, il arrive fréquemment que l’on dénonce un propos islamophobe en demandant : « mais qu’est-ce que tu dirais si on remplaçait ‘musulman-e-s’ par ‘juif/ve-s’ ? » Dans ce billet, j’appellerai ce trope argumentatif « trope de la substitution ».

L’idée de cet article m’a été inspirée par la lecture de deux textes consacrés à la polémique qui fait rage outre-Manche à propos du show Exhibit B, organisé par l’artiste sud-africain Brett Bailey (je dis show, parce que ce n’est à proprement parler ni un spectacle, ni une exposition, ni une performance…). L’œuvre d’art en question reproduit le dispositif des zoos humains du XIXe siècle, en mettant sous les yeux du public des acteur/trice-s attaché-e-s, enchaîné-e-s, encagé-e-s, dans l’intention avouée de mettre le/la spectateur/trice mal à l’aise, et dans l’objectif explicite de dénoncer le racisme colonial. Toute la question est de savoir si cette œuvre, en dépit de ses bonnes intentions, est ou non raciste, et, le cas échéant, si elle doit ou non être interdite ou boycottée.

Le Dr Kehinde Andrews semble de cet avis, et il écrit, notamment :

Him choosing to put on this exhibition is akin to a German organising a piece of ‘art’ that had Jews dressed in prison garb, with numbers tattooed to their arms, locked in a contrived concentration camp. The idea is simply unimaginable.

Le dénommé Akala est également de cet avis, et il écrit :

To offer an analogy, would a German artist ever be given a platform as large as the Barbican [le centre qui accueille le show] to make money from displaying real live Jewish bodies piled on one another in a mock gas chamber, would this be considered art?

Dans les deux cas, les auteurs font un parallèle (« an analogy ») avec des spectacles éventuels qui fonctionneraient selon le même principe qu’Exhibit B, mais avec des Juif/ve-s dans des camps de concentration (ou des Juif/ve-s morts dans des chambres à gaz) plutôt qu’avec des Noir-e-s. L’argument repose sur le syllogisme suivant :

  1. Un tel spectacle sur les Juif/ve-s serait évidemment, et unanimement, considéré comme offensant, et nous révolterait ;
  2. ce spectacle sur les Noir-e-s est similaire à cet éventuel spectacle sur les Juif/ve-s ;
  3. (il faut traiter également des situations semblables) ;
  4. donc il faut être aussi révolté par Exhibit B qu’on le serait par un tel spectacle sur les Juif/ve-s, et en tirer les conséquences qui s’imposent (boycott, demande d’interdiction, etc.).

Or cette logique me semble sérieusement contestable, pour trois raisons.

Premièrement, il n’est pas du tout certain que le/la lecteur/trice moyen-ne de ces deux articles soit spontanément révolté-e par de tels spectacles mettant en scène des Juif/ve-s. Il y a déjà quelque chose d’incertain dans la majeure du syllogisme. Cette incertitude tient en partie, ici, au caractère insuffisamment précis des descriptions : on pourrait se dire qu’une exposition avec des Juif/ve-s tatoué-e-s et en habits rayés pourrait être tout à fait acceptable, si par ailleurs le dispositif mis en œuvre dans le spectacle était suffisant pour orienter le regard du/de la spectateur/trice d’une certaine façon résolument non-antisémite. Mais de manière plus générale, ce type de syllogisme repose en soi sur un présupposé très fort. Il se pourrait fort bien que les gens qui acceptent Exhibit B soient aussi susceptibles d’accepter spontanément le même genre de spectacles sur les Juif/ve-s.

Deuxièmement, et c’est la mineure du syllogisme qui est cette fois en cause, il n’est pas toujours vrai que les deux situations comparées sont similaires. J’ai rappelé dans cet article que les militant-e-s avaient tendance à penser toutes les oppressions sur le même modèle, alors que ce qui est vrai pour l’une n’est pas forcément vrai pour toutes les autres. Par exemple, si je dis : « Le handicap est quelque chose de négatif », ça n’aurait pas grand sens de m’enjoindre, pour me confondre (et dénoncer mon validisme), de remplacer handicap par homosexualité ou par judéité, car ma phrase, précisément, n’est vraie qu’à propos du handicap – pas à propos de l’homosexualité ou de la judéité. Dans l’exemple qui nous occupe, il y a une différence évidente entre un spectacle montrant des Noir-e-s et un spectacle montrant des Juif/ve-s, c’est que les zoos humains de Noir-e-s ont existé et qu’Exhibit B reproduit partiellement leur dispositif, alors que l’enfermement ou la mise à mort des Juif/ve-s par les nazis n’a jamais été pensé-e par eux comme un spectacle. Cela, d’ailleurs, renforce l’idée qu’Exhibit B serait un spectacle abject – davantage, en tout cas, qu’un spectacle similaire sur les Juif/ve-s – parce qu’il réactive un dispositif lui-même abject.

Troisièmement, et surtout, l’argument est, par nature, réversible. Si je compare un cas A et un cas B, en admettant que les cas soient similaires, et que je constate que je réagis différemment pour B et pour A, pourquoi faudrait-il nécessairement en conclure que c’est dans ma réaction au cas B que j’ai tort, plutôt que dans ma réaction au cas A ? C’est à nouveau la majeure du syllogisme qui est ici en cause.

En l’occurrence, je suis incapable de dire ce que j’aurais pensé si j’avais été confronté à un spectacle mettant en scène des Juif/ve-s dans la position que les Noir-e-s occupent dans Exhibit B. Mais supposons qu’Andrews et Akala aient raison, et supposons qu’un tel spectacle m’aurait choqué. Qu’en conclure ? L’argument de ces deux auteurs repose sur l’idée que le racisme anti-noir est moins fermement condamné que l’antisémitisme, alors qu’il devrait l’être autant. Mais peut-être au contraire la façon dont on considère le racisme anti-noir est-elle bonne, et peut-être est-ce notre attitude par rapport à l’antisémitisme qui est erronée. Peut-être sommes-nous paranoïaques, trop sensibles, trop frileux/ses pour tout ce qui concerne les Juif/ve-s et l’antisémitisme, et peut-être que oui, spontanément, on se serait récrié-e-s à l’idée d’un Exhibit B version juive, mais que non, on n’aurait pas eu raison de se récrier.

Cette troisième défense est la plus rare des trois. Il me semble que, lorsque dans un débat, quelqu’un utilise le trope de la substitution, son interlocuteur/trice va plutôt chercher à contester la pertinence du parallèle (défense 2) ou à assurer que, si, si, il/elle aurait réagi de la même façon dans l’autre situation (défense 1). En revanche, les gens semblent avoir rarement le courage d’inverser purement et simplement l’argument, et d’utiliser le cas polémique (ici, Exhibit B) pour réexaminer, à sa lumière, le cas supposément non polémique (ici, un éventuel Exhibit B version juive). On peut se demander pourquoi. Et on peut aussi et surtout se demander pourquoi certaines personnes recourent à cet argument, alors qu’il est si dangereux, puisque si facilement réversible. En effet, en mettant en regard un cas supposé non polémique avec un cas polémique, la personne qui utilise le trope fragilise nécessairement une thèse qu’elle présente elle-même comme un acquis définitif, comme une certitude (ici : « il faudrait s’indigner contre un Exhibit B version juive »).

Pour expliquer la fortune d’un trope argumentatif aussi risqué, on en est réduit aux hypothèses. En voici une, qui a le mérite de ne pas me paraître absurde : les débatteur/trice-s sont prisonnier-e-s d’une vision naïvement linéaire et progressiste de l’histoire, et refusent implicitement d’envisager que ce qu’ils/elles posent comme un acquis soit éventuellement susceptible d’être remis en question. Tout se passe comme si l’on pouvait sans risque s’appuyer sur des idées admises pour conquérir de nouveaux territoires, de nouvelles idées, plus avancées, plus radicales, etc. La remise en question de la solidité du point d’appui n’apparaît pas comme une menace sérieuse. Et pourtant…

(Tout cela étant dit, il arrive parfois qu’aucune des trois défenses ne soit bonne. Il se peut très bien que les deux situations mises en regard soient effectivement similaires, que l’une d’elle soit effectivement non polémique, et que la personne à qui on adresse l’argument admette les prémices de son interlocuteur/trice. Auquel cas le trope de la substitution peut être très utile, et le cas non polémique peut effectivement servir à jeter de la lumière sur un cas difficile. Ce que je conteste ici, ce n’est pas l’usage de ce trope dans l’absolu, mais la légèreté avec laquelle ceux et celles qui l’utilisent supposent parfois que tout le monde va se ranger à leurs prémices (le cas d’Andrews et d’Akala me paraît ici caractéristique), et le caractère parfois timoré des défenses qui lui sont opposées.)

Dominé-e-s, dominant-e-s : critique d’une distinction essentialiste

Les partisans, à l’extrême gauche, de la théorie de la domination…

(Et j’emploie le mot théorie et le mot de dans le même sens que je voudrais donner  à ces mots pour rendre l’expression théorie du genre acceptable, c’est-à-dire pour qu’elle signifie non pas : « théorie de celles et ceux qui croient que le genre existe », mais « théorie de celles et ceux qui croient que le genre est une grille d’intelligibilité utile, voire nécessaire, pour l’appréhension du monde social ».)

… Les partisans, donc, de la théorie de la domination, ont tendance à essentialiser les positions de dominé-e et de dominant-e. Je ne veux pas dire par là qu’ils/elles s’imaginent que chaque individu est soit un-e dominant-e, soit un-e dominé-e : le concept d’intersectionnalité permet au contraire de penser le fait qu’une personne puisse être dominée sur différents axes simultanément, mais aussi, corolairement, le fait qu’elle puisse être dominante sur un axe et dominée sur un autre. Par exemple, un homme noir sera dit dominant sur l’axe du genre et dominé sur l’axe de la race. Mais enfin, sur un axe donné, il y a des identités dominées et des identités (ou une identité, plus souvent) dominante(s). Et, en gros, point barre.

Du coup, on peut quasiment réaliser un tableau à double entrée avec une ligne par individu et une colonne par domination ; dans chaque case, on peut mettre un signe + ou un signe – selon que l’individu concerné est dominant ou dominé dans cette domination. Je dis ça de manière plaisante et un peu caricaturale, mais enfin on n’est pas très loin de ça lorsque les participant-e-s à une discussion sont invité-e-s à checker (vérifier) leurs privilèges (c’est-à-dire à considérer toutes les oppressions qu’ils/elles ne subissent pas). D’autre part, ce genre de conception essentialiste de la domination (ou, plus exactement, des dominant-e-s et des dominé-e-s) est sans doute nécessaire (ou disons, au moins, bien utile), pour penser les dominé-e-s comme sujet politique collectif (susceptibles de créer des cadres et des organisations non mixtes), ou pour penser un prétendu privilège épistémologique des dominé-e-s[1].

Sur un axe donné, on considère généralement que les dominé-e-s le sont à cinq titres au moins[2] :

  1. ils/elles sont victimes de discriminations (ou susceptibles de l’être) ;
  2. ils/elles sont victimes de violences physiques ;
  3. ils/elles sont victimes de préjugés ;
  4. ils ont moins de moyens financiers que les dominant-e-s ;
  5. ils ont moins de pouvoir politique/institutionnel que les dominant-e-s.

Il y a des catégories pour lesquelles ce schéma fonctionne très bien, et je pense que ce sont ces catégories-là qui servent de modèles pour penser la domination en général. Prenons, par exemple, les femmes :

  1. elles sont victimes de discrimination au travail, par exemple dans l’accès à certains métiers ;
  2. elles sont victimes de violence conjugale et de viols bien plus souvent que les hommes ;
  3. elles sont victimes de préjugés touchant leurs (in)compétences, leur caractère (douceur, gentillesse, attention…), etc. ;
  4. elles sont, en moyenne, moins bien payées que les hommes ;
  5. elles sont peu nombreuses sur les bancs de l’Assemblée nationale ou parmi les patron-ne-s du CAC 40.

Le modèle fonctionne également assez bien pour certaines catégories raciales, comme les Noir-e-s ou les Arabes (en France), susceptibles d’être victimes de discriminations au logement ou de contrôle au faciès, ainsi que de préjugés (« tous des voleurs », « paresseux », « oppresseurs de femmes »…) ; Noir-e-s et Arabes sont également susceptibles de subir des agressions racistes, et sont peu représenté-e-s dans les sphères de pouvoir. J’imagine aussi que le revenu moyen d’un-e Noir-e est inférieur au revenu moyen d’un-e Blanc-he ; je ne pense pas que les statistiques pouvant le prouver directement existent (elles sont sans doute illégales, étant des statistiques ethniques), mais cela paraît tellement évident et intuitif que je ne pense pas que quiconque le contredira.

Cela marche déjà beaucoup moins bien pour les homos : certes, les gays (en France toujours) sont en moyenne moins bien payés que les hommes hétéros, mais les lesbiennes sont, d’après une étude, mieux payées que les femmes hétéros, notamment parce qu’elles ont moins d’enfants à porter… et à élever. Mais quelles qu’en soient les raisons, la discrimination salariale négative ne concerne pas les femmes homosexuelles. Il est donc sans doute abusif de dire que les personnes homosexuelles en général sont économiquement désavantagées par rapport aux personnes hétérosexuelles. En moyenne, c’est certainement vrai si l’on fait des statistiques globales, parce que la différence entre la moyenne des hommes hétéros et la moyenne des gays est supérieure à la différence entre la moyenne des lesbiennes et la moyenne des femmes hétéros ; il n’empêche que la catégorie « personnes homosexuelles » n’est, en l’occurrence, pas pertinente. Et quoi qu’il en soit, ce privilège lesbien affaiblit l’idée que les lesbiennes seraient dominées par rapport aux femmes hétéros (même si bien sûr d’autres critères sont remplis : les lesbiennes sont victimes de préjugés et de discriminations, éventuellement d’agressions, etc.).

Mais cela ne marche carrément plus du tout pour les Juif/ve-s. Dans le cas des Juif/ve-s, on a typiquement affaire à une population qui fait l’objet de préjugés négatifs tenaces (Vincent a eu raison de le rappeler dans un commentaire à un billet de ce blog) ; les Juif/ve-s sont en outre susceptibles de faire l’objet en tant que Juif/ve-s d’injures, d’agressions voire de meurtres. Ils/elles remplissent donc certains critères pour faire partie des « dominé-e-s ». Mais ils/elles sont loin de les remplir tous ; en particulier, ils/elles ne font pas l’objet de discriminations au logement ni à l’emploi et ne sont pas désavantagés dans la course au pouvoir politique et institutionnel. Je ne sais rien sur le salaire moyen des Juif/ve-s, mais cette donnée n’est pas nécessaire à ma démonstration. Les Juif/ve-s sont dominé-e-s sur certains plans, dominant-e-s sur d’autres, et il n’y a sans doute pas à sortir de là : ils/elles ne sont essentiellement ni l’un ni l’autre. Conséquence pratique : la question de savoir si les Juif/ve-s ont leur place dans des cadres anti-racistes non mixtes me paraît à peu près dépourvue de sens. L’idée même d’un « cadre anti-raciste non mixte », à moins que cette structure ne s’assigne un objectif précis et limité, repose nécessairement sur une conception essentialiste, et fausse, de ce que c’est qu’un-e dominant-e, et de ce que c’est qu’un-e dominé-e.

D’ailleurs, dès qu’on quitte un peu l’Europe, et dès en fait qu’on analyse les choses d’une manière un peu moins eurocentrée (eurocentriste ? eurocentrique ?), d’autres situations du même type se présentent facilement à nos yeux. Un ami me souffle qu’au Cameroun, ce sont les Bétis qui sont dominant-e-s sur le plan économique, et les Bamilékés qui sont dominant-e-s sur le plan économique. En Malaisie, le pouvoir politique est presque exclusivement détenu par des Malais-es, tandis que le pouvoir économique est principalement aux mains de la minorité chinoise.

*

Je ne conclus pas… parce que je ne sais pas trop ce qu’il y a à conclure de tout cela. J’ai voulu enchaîner sur la question du racisme anti-blanc (et essayer de montrer que les critiques qui visent à délégitimer une telle notion sont insuffisantes), mais elle est trop complexe pour être expédiée sommairement à la fin du présent billet. J’y reviendrai peut-être un jour – j’ai l’impression d’avoir des choses à dire là-dessus ! En attendant, je voudrais que ce billet soit simplement un point de départ, et non un point d’arrivée, pour d’autres réflexions à venir. Les considérations du présent billet n’ont d’autre prétention que de fournir un matériau à des méditations ultérieures – et à faire, si possible, que se dresse(nt) l’oreille et/ou le sourcil de mes lecteur/trice-s, désormais, quand ils/elles entendront le mot domination, ou dominé-e, ou dominant-e. Encore une fois il ne s’agit pas de dire que ces notions ne servent à rien ou doivent être balancées par-dessus bord ; il s’agit simplement d’en creuser, d’en explorer les limites. Je serais heureux qu’il y ait, dans ce que je viens d’écrire, des éléments qui se diffusent, sous quelque forme que ce soit, ou dans ma propre prose future, ou dans les idées d’un-e éventuel-le et hypothétique lecteur/trice.


[1] Et peut-être aussi d’ailleurs pour penser, comme je l’ai fait moi-même, un privilège épistémologique des dominant-e-s. La critique vaut sans doute aussi pour tous les billets de ce blog dans lesquels j’ai manié le concept de domination sans la précaution que je réclame ici même.

[2] Peut-être six, ou bien seulement quatre si on regroupe ensemble deux des « titres » en question… La typologie est de moi, je l’ai inventée pour ce billet, je ne l’ai jamais entendue telle quelle dans la bouche d’un-e autre militant-e.

L’antisémitisme est-il une X-phobie comme les autres ?

Dans mon précédent billet, j’ai critiqué un article de Julien Salingue, en montrant que sa distinction entre antisionisme et antisémitisme ne tenait pas. Cela ne veut pas dire que cette distinction n’existe pas, mais simplement qu’elle ne se situe pas là où Julien Salingue la situait. Le point de départ de ma réflexion a été d’établir une comparaison entre l’antisémitisme d’une part, et d’autres formes de X-phobies*[1] d’autre part, notamment l’homophobie et l’islamophobie. J’ai utilisé les intuitions courantes relatives à ces deux oppressions-là pour les appliquer, en retour, à l’antisémitisme, mais je ne me suis pas posé la question de savoir si ce déplacement était légitime. J’ai plus ou moins admis que oui, et j’ai mené dans ce cadre la suite du raisonnement. L’objet de ce billet-ci est, au contraire, de montrer que les choses ne sont pas tout à fait si simples, et d’examiner à quelles conditions Julien Salingue pourrait, à la rigueur, avoir au moins un peu raison de dire les choses comme il les dit. Mais comme on va le voir, il n’en reste pas moins qu’il est loin d’avoir raison jusqu’au bout.

1.

Je commence par l’argument le plus faible : l’antisémitisme jouit d’un statut particulier, parce que c’est en son nom qu’on a massacré six millions de personnes pendant la Seconde Guerre mondiale. L’antisémitisme, de ce fait, est quelque part une affaire plus grave que n’importe quelle autre X-phobie, car il traîne avec lui une histoire particulièrement atroce et sanglante ; on comprend aisément que d’aucuns tiennent à affirmer bruyamment qu’ils n’ont rien à faire avec une pareille idéologie. Se laver de tout soupçon d’antisémitisme peut apparaître comme un préalable nécessaire à toute prise de parole sur la question de la géopolitique proche-orientale, tant il semble infamant d’être associé, de près ou de loin, à ce genre de choses.

Mais que la Shoah ait durablement compromis les chances de l’antisémitisme de paraître acceptable en société, cela signifie simplement que l’on associe automatiquement Hitler à l’antisémitisme, par un mécanisme mental qui pourrait bien relever de la panique ou du court-circuit. Hitler n’a pas le monopole de l’antisémitisme, et c’est succomber à une émotion bien malvenue que de faire, implicitement ou explicitement, de l’épisode du nazisme, la vérité profonde de tout antisémitisme. L’idée de considérer toute forme d’antisémitisme comme une forme affadie de nazisme n’a pas plus de fondement que celle qui consisterait à considérer le nazisme comme une forme particulièrement outrée d’un antisémitisme dont les propriétés naturelles seraient d’être soft. N’oublions pas non plus que cette horreur spécifique que nous éprouvons devant la Shoah a une dimension très politique et très culturelle : l’épisode pluricentenaire de la traite des Noir-e-s hante bien moins nos mémoires que celui de l’extermination des Juif/ve-s, ce qui fait que le racisme anti-noir, par exemple, n’est pas, au contraire de l’antisémitisme, immédiatement associé à ce qu’il a pu produire de pire dans l’histoire. En d’autres termes, le rôle prépondérant de la Shoah dans notre mémoire politique, dans notre construction mentale de l’histoire moderne, etc., explique, mais ne justifie pas, que l’antisémitisme soit envisagé avec une intransigeance supérieure aux autres formes de racisme. Et si l’on admet qu’il y a de quoi s’indigner face au déséquilibre des mémoires, c’est presque un enjeu politique que de refuser ce chantage moral. L’association de l’antisémitisme à l’horreur absolue n’a rien d’un fait objectif : c’est seulement un fait psychologique, subjectif, dont on a tout intérêt à se défaire si l’on veut commencer à penser le réel.

2.

Je poursuis par un argument plus sérieux : lorsque les sionistes traitent les antisionistes d’antisémites, ils/elles n’auraient pas dans l’idée que les antisionistes seraient antisémites en tant qu’ils/elles sont antisionistes (c’est-à-dire que l’antisémitisme serait analytiquement contenu dans l’antisionisme), mais que l’antisionisme serait un paravent conscient et cynique, destiné à faire passer en contrebande un antisémitisme haineux. Dans la mesure où ce cas de figure existe bel et bien (voyez Dieudonné : Julien Salingue cite sur son blog des extraits du programme du Parti antisioniste, et il ne fait aucun doute que les mots sioniste et juif commutent absolument, que l’un est simplement employé pour dire et pour ne pas dire l’autre), on pourrait croire que dès que quelqu’un traite un-e antisioniste d’antisémite, il l’assimile à un Dieudonné. Je ne crois pas que les choses soient aussi simples : d’abord, les sionistes concerné-e-s, bien souvent, ne se posent probablement pas tant de questions, et il n’est pas du tout certain que les choses soient toujours si claires dans leur esprit. D’autre part, je crois tout de même que pour beaucoup de sionistes, l’antisémitisme est bien analytiquement contenu dans l’antisionisme. C’est le cas pour toutes celles et pour tous ceux qui voient dans l’antisionisme non pas une ruse rhétorique perfide, mais une obsession malsaine ; pour toutes celles et pour tous ceux pour qui il est suspect de s’en prendre si violemment à un État, qui se trouve être un foyer national juif, plutôt qu’à beaucoup d’autres, dont la politique, paraît-il, n’est pas toujours plus respectable. On trouve des arguments de ce genre chez ce monsieur, dont j’ai découvert le blog suite à un lien qu’il a mis chez Julien Salingue. Or ces arguments, on en conviendra, sont assez courants. Et ils ne sont pas structurellement différents de ceux qui font dire aux gens de gauche que tel ou tel gouvernement est islamophobe à cause de son obsession suspecte de l’islam et des musulman-e-s.

3.

J’en arrive au troisième argument, celui dont la portée est la plus grande : il n’y a pas d’incitation sociale à l’antisémitisme. J’ai déjà dis plusieurs fois, et dans mon précédent billet notamment, qu’on pouvait dire des choses racistes ou homophobes par erreur, par ignorance, plutôt que par méchanceté. Encore faut-il, pour cela, qu’il y ait dans l’air ambiant de quoi nourrir ces erreurs, de quoi alimenter ces préjugés, de quoi justifier que l’on ne s’en émancipe pas. Or il me paraît impossible de nier que les préjugés homophobes ont toutes les chances de prospérer dans une société qui, il y a quelques mois à peine, consacrait l’inégalité des homos et des hétéros devant le mariage. Les préjugés sexistes, eux, sont entretenus à longueur de temps par les discours politiques, par la publicité, par toutes sortes de représentations plus ou moins insidieuses. Les préjugés négrophobes, arabophobes, islamophobes ou romophobes (anti-roms) sont relayés plus ou moins subtilement par des ministres, des député-e-s, des éditorialistes. Mais l’antisémitisme ? Il me semble que, pour des raisons qui tiennent justement à ce que j’ai exposé dans mon « premier argument », mais aussi sans doute à l’assez bonne intégration, et depuis longtemps, de beaucoup de Juif/ve-s dans les sphères de pouvoir, il n’y a pas d’élément antisémite dans l’idéologie dominante. Ou, s’il y en a, c’est en tout cas beaucoup moins clair que pour les autres X-phobies que j’ai évoquées. Du coup, il serait plus grave d’être antisémite que d’être islamophobe ou homophobe, parce que l’islamophobie ou l’homophobie peuvent être, chez quelqu’un, le simple reflet d’un discours social environnant, et le résultat d’une simple attitude passive, tandis que l’antisémitisme d’un individu supposerait chez lui une démarche plus active, plus volontaire – fondée sur la haine et la méchanceté, donc, plutôt que sur l’ignorance.

Cette idée n’est pas à écarter d’un revers de main ; elle mérite un sérieux examen, et, je crois, elle a un fond de vérité que l’on ne peut pas nier. Mon objet n’est pas de la réduire en poussière, mais de la relativiser, en signalant simplement qu’elle est étroitement tributaire d’une conception des X-phobies dont j’ai récemment montré l’insuffisance. Elle suppose, d’abord, que la macro-structure sociale est le seul lieu de production idéologique qui existe ; or il se pourrait très bien qu’il y eût une incitation structurelle à l’antisémitisme, à l’échelle d’une micro-structure (groupe militant, voire famille) qui ne soit pas en même temps une incitation sociale. Mais surtout (car à vrai dire je ne crois pas que mon hypothèse précédente soit tellement convaincante), elle repose sur une vision linéaire de la pensée, dans laquelle seul est valorisé le fait de se dégager des préjugés sociaux, et dans laquelle il n’est reconnu aucune positivité au fait de laisser la pensée se déployer selon ses normes autonomes ; dans laquelle, autrement dit, le risque éventuel de l’erreur n’est pas admis. Ce qui semble rendre si insupportable à Julien Salingue l’idée qu’il puisse y avoir un antisémitisme honnête à gauche, c’est qu’il ne lui paraît visiblement pas acceptable qu’une réflexion antisémite puisse naître du développement propre d’une pensée indépendante : pour lui il ne peut s’agir, là où elle apparaît, que d’un préjugé social résiduel. Or comme il n’y a pas d’incitation sociale à l’antisémitisme, il est impossible d’avoir des préjugés de ce genre ; l’antisémitisme ne peut donc être fondé que sur la haine (ou, à la rigueur, sur un délire morbide) ; l’affaire est réglée. On m’excusera de ne pas me contenter de ces facilités.


[1] J’ai explicité le sens de ce terme ici et  ; je ne vais pas le faire à chaque fois. Je me suis dit qu’il serait plus commode de créer une page-glossaire où je répertorierais tous les termes que j’emploie dans un sens particulier, ou dans un sens non trivial. Je ferai suivre d’une astérisque les termes qui sont définis dans le glossaire ; bien entendu, ce glossaire sera lui-même amené à évoluer à mesure que ma réflexion s’affinera.

Antisionisme et antisémitisme : réflexions sur un article de Julien Salingue

Comme promis à la fin de mon précédent billet, je voudrais revenir ici sur la manière dont, à mon avis, la gauche pro-palestinienne a tendance à envisager les rapports entre antisionisme et antisémitisme. Je vais m’appuyer pour ce faire sur ce billet où Julien Salingue se félicite de ce que « grâce à l’affaire Dieudonné, on ne confondra plus antisémitisme et antisionisme. »

Le titre de son article est peut-être exagérément optimiste : quand bien même la séquence Dieudonné de janvier dernier aurait pu donner lieu à quelques clarifications, il n’est pas du tout certain que les choses durent. Mais l’essentiel n’est pas là ; je veux m’intéresser surtout à la manière dont Julien Salingue définit, dès le début de son texte, l’antisionisme et l’antisémitisme :

Il va désormais être difficile de confondre l’antisionisme, entendu comme une critique politique des fondements, des structures et de la politique de l’État d’Israël, et l’antisémitisme, entendu comme la haine des Juifs.

L’antisionisme, c’est donc la « critique politique des fondements, des structures et de la politique de l’État d’Israël ». L’antisémitisme, en revanche, c’est « la haine des Juifs ». Fort bien : nous avons là deux définitions qui pourraient être tirées d’un dictionnaire. Et qui, d’ailleurs, le sont peut-être.

Mais enfin, lorsque je dis que Christine Boutin et Frigide Barjot sont homophobes, je n’entends pas par là qu’elles haïssent les homosexuel-le-s. Ce n’est d’ailleurs probablement pas le cas : l’une et l’autre ont peut-être de très bons amis gays. Et quand je dis que tel-le-s ou tel-le-s responsable-s du P.S. ou de l’U.M.P. sont racistes, je ne veux pas non plus dire par là qu’ils/elles haïssent les Noir-e-s ou les Arabes. Ce n’est pas à ce niveau-là que ça se joue.

Pourquoi, alors, puis-je dire, pour reprendre cet exemple, que Boutin et Barjot tiennent un discours homophobe ? D’abord, parce qu’elles disent des choses fausses, ensuite, parce que ces choses fausses nuisent aux homosexuel-le-s. Les deux raisons sont nécessaires : on peut dire des choses fausses qui ne nuisent pas aux homosexuel-le-s (par exemple, on peut dire que la terre est plate), et on peut dire des choses qui nuisent aux homosexuel-le-s et qui ne sont pas fausses (je n’ai pas d’exemple à portée de main, mais je soutiens que postuler le contraire est un pur acte de foi). Toute critique d’un discours comme étant X-phobe, en général, articule ces deux éléments : elle doit montrer que le discours est faux, et d’autre part montrer qu’il est offensant. Mais l’enfer étant pavé de bonnes intentions, il est parfaitement possible de tenir un discours à la fois faux et néfaste, sans être animé par des intentions particulièrement malveillantes. Beaucoup de militant-e-s le savent bien, qui, par exemple, analysent les discours X-phobes tenus dans des milieux politiques en termes d’ignorance plutôt que de méchanceté.

D’une certaine manière, la haine est quelque chose de beaucoup plus identifiable que l’erreur. On peut parfois être sûr-e de ne pas haïr une catégorie donnée de personnes (encore qu’il faudrait nuancer : il peut y avoir des formes de haine inconsciente, ou préconsciente) ; on ne peut pas vraiment être sûr-e d’être dans le vrai. En réalité, j’ai presque envie de dire qu’on peut toujours être sûr-e du contraire : quoi qu’on dise, il y a toujours au moins un aspect de notre propos par lequel on échoue à embrasser la vérité, ne serait-ce que parce qu’à moins de parler pendant un temps infini et de couvrir l’ensemble des choses du monde, ce qu’on dit est toujours nécessairement incomplet. D’autre part, il est à peu près impossible, dès lors que l’on parle de politique[1], que ce qu’on dit n’ait pas, directement ou indirectement, d’effets néfastes sur une catégorie donnée de la population. Bref, nous sommes tou-te-s suspect-e-s, et tou-te-s coupables, même quand nous sommes animé-e-s par les meilleures intentions du monde, même quand nous ne haïssons pas, même quand nous aimons. Il est d’ailleurs tout à fait possible d’être raciste par excès de bienveillance et par paternalisme.

Ce qui est assez sidérant, c’est que Julien Salingue sait probablement tout cela. Je ne dis pas qu’il l’aurait formulé à ma manière, mais il s’est sans doute déjà avisé, comme tous les gens intelligents d’extrême gauche, qu’on ne peut pas se contenter d’une conception, disons, analytique, des X-phobies. Pour identifier le racisme sous toutes ses formes, et le sexisme, et l’homophobie, et tout le reste, on a besoin d’une conception beaucoup plus souple, qui ne soit ni psychologisante, ni pathologisante[2], et qui ne soit en tout cas pas compatible avec une quelconque auto-sécurisation à base de : « Je ne peux pas être raciste, je ne hais pas les Noir-e-s » ; « Je ne peux pas être homophobe, j’ai des amis gays » ; « Je ne suis pas antisémite, je ne hais pas les Juif-ve-s. »

Finkielkraut, donc, a déclaré :

L’antisionisme, même le plus militant, même le plus radical, me paraît une idéologie légitime. On a le droit non seulement de critiquer la politique de l’État d’Israël, mais même de s’interroger sur la légitimité de cet État.

Eh bien Finkielkraut a tort. Si Finkielkraut est convaincu que l’existence d’un foyer national juif au Proche-Orient est un droit pour les Juif-ve-s du monde, alors c’est une faute politique de sa part que de considérer comme « légitime » la dénonciation de l’existence d’Israël. Cela devrait être antisémite à ses yeux, et la gauche pro-palestinienne ne devrait pas s’offusquer de se l’entendre dire. Je suis, pour ma part, convaincu que l’accès au mariage est un droit pour les personnes homosexuelles : je ne vais pas considérer comme « légitime » la position des partisan-e-s de La Manif pour Tous, sous prétexte que ceux/celles-ci, ou certain-e-s d’entre eux/elles, ne « haïssent » pas les homosexuel-le-s. Refuser des droits à une catégorie qui a droit à ces droits, si l’on me passe cette expression un peu lourde, c’est X-phobe. Il s’agit d’une position erronée, qui a des conséquences négatives pour la catégorie concernée. C’est X-phobe.

C’est une erreur politique, c’est une absurdité logique, que de poser le problème comme le fait Julien Salingue. C’en est une autre, plus énorme encore, que de lier la question de la X-phobie à la question de la répression pénale. Julien Salingue franchit le pas lorsqu’il écrit :

Une évocation critique, même radicale, du sionisme, n’est pas assimilable à de l’antisémitisme, qu’elle n’est pas un délit et qu’elle ne peut donc être pénalement condamnable.

Considérer que la loi donne le la de ce qui est raciste et de ce qui ne l’est pas, c’est une position surprenante, qui confine au légalisme naïf. Quant à considérer que la loi devrait donner le la de ce qui est raciste et de ce qui ne l’est pas, et que les ensembles « Propos raciste » (ou « Propos X-phobes ») et « Propos pénalement condamnables » devraient être identiques, c’est une idée dont la fausseté se déduit très bien de ce que j’expose dans un précédent billet, et dont on est obligé-e, de toute façon, de se débarrasser, pour penser quelque chose comme un racisme, un sexisme, ou une homophobie diffus-e-s susceptibles de pénétrer aussi les milieux militants. Que l’antisionisme ne soit pas un délit n’est absolument pas la preuve, et c’est heureux, qu’il ne relève pas de l’antisémitisme.

Franchissons un pas supplémentaire dans l’abstraction. Cette distinction étanche entre antisionisme et antisémitisme permet de distinguer deux critères d’évaluation du discours, un critère moral et un critère aléthique, et, pour utiliser une image spatiale, deux cercles concentriques autour de la « vérité », qui délimitent, donc, deux zones (un disque, et un anneau). Le petit disque aurait pour centre cette « vérité », justement ; il la contiendrait, comme il contient aussi toutes les erreurs possibles. Le critère qui y prévaut, qui permet aux opinions de s’y confronter, est un critère aléthique : il y est question de la vérité des points de vue en concurrence. Au-delà de ce premier cercle s’étend une seconde zone, en forme d’anneau : elle se dispose autour de la vérité, mais ne la contient pas ; c’est dans cette zone que circulent les discours méchants, haineux, antisémites. Ce que propose Finkielkraut, et Julien Salingue aussi puisqu’il est d’accord avec lui là-dessus, c’est de rendre étanche la frontière entre les deux zones ; de faire en sorte que le débat se déploie le plus librement possible au sein du petit cercle, mais d’exclure absolument qu’il soit possible, licite, acceptable d’en franchir la limite. Pour parler sur la question israélienne, il y aurait donc un préalable : être absolument sorti-e de la zone extérieure, et être entré-e dans la zone intérieure.

Ce que je prétends, moi, c’est que cette frontière entre les deux zones n’existe pas, et qu’elle n’est rien d’autre qu’une commodité rassurante pour l’esprit. Le critère moral et le critère aléthique doivent être confondus, d’une manière ou d’une autre. Dans mes deux précédents billets, j’ai représenté l’opposition entre « ignorance » et « méchanceté » comme pouvant ou devant être dépassée au profit d’un troisième terme, doté de connotations positives : j’avais proposé le mot courage, et je me suis depuis lors avisé que le mot grec parrhêsia (que l’on peut parfois traduire par « courage », d’ailleurs), était plus exact. Mais l’introduction de ce troisième terme ne remettait pas en cause l’opposition précédente, ni son caractère apparemment irréductible : elle ne faisait, au fond, que transformer en opposition ternaire ce qui relevait jusque là d’une opposition binaire, en système à trois corps un système à deux corps. Ce que j’affirme à présent, c’est que l’opposition même entre ignorance et méchanceté comme paradigmes de la X-phobie doit être fortement relativisée. Est-ce à dire que l’ignorance est une faute morale, ou que la méchanceté découle de l’erreur ? Ce sont là deux opinions défendables, et qui constituent chacune une réponse possible à une très vieille question philosophique. Dans un cas comme dans l’autre, on rabat sur l’autre l’un des deux termes en conflit. On peut, certes, procéder de la sorte, mais ce n’est peut-être pas la seule manière de s’y prendre. Peut-être vaut-il mieux (et c’est une question à laquelle je n’ai pas assez réfléchi pour pouvoir me montrer plus affirmatif) postuler une interpénétration réciproque de ces deux tares, l’ignorance et la méchanceté, et conclure que leur combinaison produit un phénomène propre, dont le nom reste à inventer et l’aspect à imaginer.

Pour en revenir à des considérations politiques beaucoup plus terre-à-terre, puisqu’au fond c’est de là que nous sommes parti-e-s, que faudrait-il donc faire quand des antisionistes se font traiter d’antisémites ? Une réponse séduisante, celle au fond que je prône, est : rien. Ne rien faire, et en tout cas ne pas accepter d’entrer dans un registre méta, ne pas accepter la lutte rhétorique dont l’enjeu serait la qualification politique de son propre discours. Il sera toujours temps d’y venir quand on aura été traîné devant les tribunaux pour incitation à la haine raciale, mais le discours juridique, bien sûr, ne saurait tenir lieu de modèle pour le discours politique, et a fortiori pour le débat d’idées, car il a ses contraintes institutionnelles propres qui sont parfaitement hétérogènes aux lois spécifiques de la raison. Que Finkielkraut ou Goldnadel traite tel-le ou tel-le d’antisémite, cela ne devrait peut-être pas susciter tant d’émoi ; on pourrait parfaitement l’envisager comme une caractérisation politique, dont il s’agira alors de montrer qu’elle est erronée, plutôt que comme une injure disqualifiante. Et pour montrer que cette caractérisation est erronée, encore une fois, nul besoin de recourir au dictionnaire : la vérité des faits avancés, la cohérence logique de l’argumentation, la solidité des thèses soutenues, suffiront, ou devraient suffire en droit.

Oh, je ne dis pas que dans les conditions réelles du débat politique, il soit très longtemps soutenable d’assumer une telle posture. Le jeu médiatique, comme l’institution judiciaire d’ailleurs, a ses règles propres, et il est peut-être commode de répondre aux accusations d’antisémitisme par la manifestation d’une indignation outragée. Mais alors, au moins, que l’on ne soit pas dupe de l’artificialité de la chose, et que l’on ne confonde pas  un pis-aller commandé par les circonstances avec un véritable principe politique. Mon but n’est pas de dénigrer Julien Salingue : le malheureux fait ce qu’il peut, dans l’espace de parole qui lui est accordé. Je suis parti du principe que, sur son blog, il disait réellement ce qu’il pensait ; si sa prise de parole y obéit à d’autres logiques, qu’il m’excuse : la plus grande partie de mes remarques contre son article tombe alors d’elle-même. Et du reste, quoi que j’aie pu dire jusqu’à présent, j’entrevois aussi des raisons pour lesquelles on pourrait soutenir que l’antisémitisme diffère sur plusieurs points des autres X-phobies, que du coup ma comparaison initiale avec l’homophobie fonctionne mal, et que ces raisons peuvent même justifier, au moins partiellement, l’attitude défensive que j’ai déplorée tout au long de ce billet. Il en sera peut-être question dans l’avenir, mais je ne veux pas m’engager sur ce point, car j’ai plus d’idées que je n’ai de temps pour les concrétiser.


[1] Et même, d’ailleurs, lorsqu’on n’en parle pas, ce qui est une manière négative d’en parler.

[2] J’ai bien conscience de contribuer moi-même à ces interprétations psychologisantes lorsque je forge et utilise le terme de X-phobie. Une phobie, au sens propre, c’est la peur irraisonnée et maladive de quelque chose : l’arachnophobie, l’agoraphobie, la claustrophobie… Mais enfin, on fait avec le lexique qu’on a.