Du bruit avec la bouche

« Vois-tu, mon cher Sosthène, j’ai écouté avec beaucoup d’attention ton vibrant plaidoyer en faveur du conséquentialisme. Tout cela est très bien, et j’ai presque envie à la fin de me laisser convaincre. Seulement, il y a quelque chose qui me tracasse. Car le discours que tu viens de me débiter, il est lui-même un acte, n’est-ce pas ? En effet, il s’agit d’une intervention que tu accomplis dans le monde afin de modifier l’état de choses existant, en l’occurrence mes propres croyances. N’es-tu pas d’accord avec cela ?
— Si fait, si fait, mon cher Philémon.
— Et cet acte doit donc être jugé selon les mêmes critères de n’importe quel autre ?
— Comment en effet cela pourrait-il ne pas être ?
— Mais alors je suis fondé à croire, cher Sosthène, que ton propre discours obéissait dans ton esprit à des critères conséquentialistes, et que tu ne visais pas, en le prononçant, à dire le vrai, mais seulement à produire un plus grand bien dans le monde. J’ai tout lieu de penser que tu as été insincère, que tu m’as menti pour la bonne cause, ou tout au moins que tu as parlé sans t’intéresser le moins du monde à la valeur de vérité de ce que tu disais.
— Par les dieux, mon ami, tu y vas fort ! se récria Sosthène. J’ai pourtant voulu, en te parlant, que tu ajoutes du crédit à mes paroles.
— Et cela, je le sais bien, cher Sosthène. Mais précisément, tu as déployé ton propos dans deux ordres incompatibles. La forme même de ton discours proclamait une exigence de véracité, que contredisait son contenu. De sorte que, ne t’en déplaise, pendant un quart d’heure tu n’as rien fait d’autre que de produire du bruit avec ta bouche. Tu me fais penser à ce Crétois fameux qui…
— Et cependant, interrompit Sosthène, ce que je l’ai dit, tu l’as entendu ; et quelles que soient les impossibilités logiques de mon discours, il n’empêche que celui-ci a été proféré. Libre à toi d’en faire ce que tu veux, mais ce serait mauvaise foi de ta part que de jouer à te boucher les oreilles. Si la preuve du pudding, c’est qu’on le mange, la preuve du discours, c’est qu’on le parle. »
Euphasie, qui jusqu’alors s’était tenue parfaitement coite, osa alors cette remarque :
« Vous sentez certainement, mes chers amis, ce qu’il y a d’insatisfaisant dans la réponse adressée par Philémon à Sosthène. Car Philémon prend les choses de biais, de côté ; si séduisantes qu’elles soient, ses objections laissent intact le contenu même du discours de Sosthène. On sait désormais que Sosthène ne peut pas dire ce qu’il a pourtant dit, ce qui est magnifique et idiot ; on ignore toujours si ce qu’il a dit sans pouvoir le dire était vrai.
— Je te remercie, répondit Sosthène. Tes paroles sont d’or.
— Or dans sa réponse à Sosthène, poursuivit Euphasie, Philémon a lui-même produit une nouvelle norme de validité du discours : ni une norme conséquentialiste, ni une norme de véracité, mais une norme de cohérence. J’approuve Philémon quand il dit que le discours de Sosthène prétend se conformer simultanément à deux exigences incompatibles, mais alors on peut en dire autant de son propre discours. Rien ne prouve, certes, que l’exigence de véracité et l’exigence d’utilité soient compatibles ; mais rien ne prouve non plus que l’exigence de véracité soit toujours compatible avec l’exigence de non-contradiction performative. De sorte que l’argumentation de Philémon se sape elle-même.
— Par les dieux, cela est vrai ! s’exclama Sosthène.
— Mais ne pourrait-on en dire autant de tes propres paroles, chère amie ? demanda alors Philémon. En montrant que je me suis moi-même rendu coupable d’une contradiction performative, tu refais contre moi ce que j’ai moi-même fait contre Sosthène. Tu prétends attaquer la valeur assertorique de mon discours au moyen d’un autre critère que le vrai.
— Malheur ! s’exclama Sosthène. Quel mauvais démon nous a poussés sur ce terrain si glissant, nous a fait déraper de la route du vrai ? Nous voilà pris dans des jeux de langage dont je ne sais plus comment sortir. Ah ! il ne reste plus que le silence ; en nous réfugiant en lui, au moins ne risquons-nous pas de nous contredire et de nous égarer. »

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