Mois: décembre 2018

Axiologie de l’action humaine

J’ai récemment discuté avec un ami qui soutenait que ‒ c’est moi qui reformule ‒ la morale épuisait l’axiologie des actions humaines. Je m’explique pour que ce soit moins obscur : cet ami concevait que l’on s’émerveillât devant une action généreuse, altruiste, sacrificielle, mais ne considérait pas que fussent à elles seules dignes d’applaudissement des valeurs comme le courage, la force d’âme, la confiance en soi, la tempérance, la fidélité à un projet. D’après lui, si ces valeurs-là étaient mises au service d’un projet altruiste, si elles aidaient à nous détourner de l’égoïsme, alors elles acquerraient une valeur proprement morale, et devenaient dignes d’admiration de ce fait ; mais si elles ne nous servaient qu’à orienter nos propres vies, à prendre des décisions qui n’engagent que nous, alors il n’y avait rien à en dire. Par exemple, le courage qui nous fait aller sauver des enfants dans la maison en flammes, c’est très bien (c’est moral) ; le courage qui nous pousse à pratiquer un sport dangereux, ce n’est ni bien ni mal et ça ne mérite pas vraiment de commentaire ; le courage qui nous pousse à nous engager au servir d’une mauvaise cause devient en revanche une circonstance aggravante d’un point de vue moral.

Toujours d’après cet ami (c’est encore moi qui reformule), il est à la rigueur légitime de ressentir une émotion positive devant quelqu’un qui accomplirait un acte courageux non altruiste (par exemple qui pratiquerait un sport extrême), mais alors cette émotion n’est acceptable que si elle demeure dans un ordre absolument incommensurable avec le registre moral (cet ami, à défaut peut-être d’un autre terme, parlait d’émotion « esthétique »).

La conversation était partie du cas d’une connaissance qui, titulaire de l’agrégation de philo, et donc assurée de pouvoir aller tranquillement jusqu’à la retraite avec une paye confortable et un métier sans doute moins pénible que beaucoup d’autres, avait préféré démissionner par ras-le-bol de l’Éducation nationale, en acceptant du coup de vivre de manière plus modeste et plus précaire. Je trouvais cela courageux, admirable, je trouvais cela « classe », et mon ami ne voyait pas trop pourquoi. Vu que cette décision individuelle n’était pas orientée vers l’accroissement du bonheur d’autrui, elle avait même selon lui quelque chose d’un peu égoïste. Le débat a aussi porté sur le cas des gens qui, plutôt de suivre la route toute tracée de leurs études et d’enchaîner les licences, les masters, les concours et les doctorats avec tout le zèle requis, décidaient soudain de bifurquer, de s’engager sur des terrains difficiles et inconnus, pour embrasser une carrière qui n’avait rien à voir avec celle à laquelle ils paraissaient destinés. Là encore, c’est une attitude existentielle qui suscite mon admiration.

Et il ne me suffisait pas, comme mon ami était prêt à la concéder, de ranger cette admiration parmi les émotions esthétiques. Il était évident pour moi que des comportements de ce type, courageux non altruistes, étaient de nature à susciter une admiration très proche de l’admiration proprement morale que l’on éprouve face à un acte altruiste. On peut bien dire, si l’on y tient, dire que cette admiration-là n’est pas « morale » à proprement parler, ce n’est qu’une question de définition, et on peut encore si l’on y tient dire qu’elle a quelque chose d’« esthétique », mais ce que je conteste alors, c’est l’incommensurabilité entre cette évaluation esthétique et l’évaluation morale. Les émotions ressenties dans chaque cas sont d’une nature proche, et dans bien des cas elles se conjoignent pour élaborer l’émotion synthétique (l’admiration en l’occurrence, mais aussi éventuellement le dégoût, la colère, le mépris…) qui s’empare de nous.

En fait, c’est la première objection que je pourrais faire à cet ami, il ne me paraît pas si clair qu’il puisse exister des registres axiologiques incommensurables entre eux. Je peux bien analyser les différentes composantes de mes émotions, il n’empêche qu’au moment où je les ressens elles sont unifiées et combinées. En-deçà même de tout usage du langage, qui, c’est son drame, nous force à choisir un registre axiologique au détriment de tous les autres (je dirais ainsi de telle action qu’elle est « belle », ou « courageuse », ou « généreuse », ou « classe », mais il faudra bien que je choisisse un adjectif), je peux très bien éprouver par exemple un puissant contentement, une intense satisfaction, face à un acte qui mêle plusieurs de ces qualités et m’oblige à les envisager ensemble[1]. C’est la même chose quand on se demande comment il convient d’agir : on peut mener sa délibération intérieure dans le registre moral, et puis dans le registre « esthétique », et puis ailleurs encore, mais au bout du compte il faudra bien prendre une décision, et une seule, qui sera le produit de toutes ces délibérations différentes mais qu’il faudra bien combiner (quitte à faire triompher complètement un registre sur les autres, ce qui est encore une manière de les combiner). Le passage à l’acte, l’inscription de nos décisions dans le réel, sont la preuve du caractère nécessairement commensurable des différents registres axiologiques.

Deuxième objection, plus précise : en définissant strictement la morale comme la gestion des rapports entre moi et autrui, et en renvoyant dans le domaine de l’esthétique ce que l’on pourrait définir comme la gestion des rapports entre moi et moi, cet ami accordait un peu trop de consistance au « moi ». Les valeurs a priori non morales citées plus haut (le courage, la tempérance, la fidélité à ses projets…) peuvent être analysées – pour peu que l’on admette que le moi n’est pas si unitaire ni si cohérent qu’il n’y paraît – comme orientant les rapports entre différentes instances du moi, auquel cas il n’est pas si absurde de les recoder en des termes relevant du vocabulaire moral proprement dit. Par exemple, si l’on conteste la forte unité temporelle du moi, alors on peut analyser certaines formes de courage comme une manière de faire primer le moi actuel sur le moi futur (c’est l’exemple, admirable, de la personne qui fiche tout en l’air, qui renonce à sa sécurité et à sa sécurité, pour suivre ses désirs et se mettre à faire ce qu’il lui plaît…) ; au contraire, la tempérance sera perçue comme une manière de sacrifier les intérêts du moi actuel au moi futur ; etc. Ainsi décrits, ces actes faisant appel à des valeurs apparemment non morales paraissent en fait très homogènes aux actes proprement moraux ‒ ce qui explique qu’ils puissent susciter le même genre d’émotions. Il y a une économie entre moi et moi, comme il y a une économie entre moi et les autres.


[1] Je me souviens que j’avais jadis développé un peu le même genre d’idées à propos de l’émotion, plus unitaire qu’on ne le pense parfois, que l’on peut ressentir face à un film. C’était ici.

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L’universalisme à l’épreuve des Sentinelles

On a tou-te-s eu vent de ce drôle de fait divers à propos du jeune Américain tué par des « Sentinelles » qu’il voulait évangéliser. Cet événement a mis en lumière la situation de cette tribu, apparemment l’une des plus isolées au monde. On a donc appris que depuis quelques années le gouvernement indien avait renoncé à essayer d’approcher ces gens ; et c’est sans doute la meilleure chose à faire, en effet, aussi bien du point de vue de la préservation de leur mode de vie que du point de vue de leur santé physique (ils ne sont pas immunisés contre nos virus courants, etc.).

Mais il faut quand même réfléchir à ce que cela implique, théoriquement, politiquement, philosophiquement, d’admettre qu’il y a à côté de nous une fraction de l’humanité que l’on s’interdit de contacter et de connaître (et donc aussi, de fait, qu’on empêche de nous contacter et de nous connaître, à supposer que certain-e-s d’entre eux/elles en aient envie). J’avoue que cela chatouille un peu mon universalisme. En fait, on ne les traite pas comme des personnes, on les traite comme des animaux. On est plutôt sympas avec eux/elles apparemment, on les protège de loin, on ne vient pas les embêter et on interdit qu’on vienne les embêter… un peu comme on protégerait une espèce animale en voie de disparition. Mais en revanche, on ne leur demande pas leur avis avant de décider ce qui est bon pour eux/elles, on les traite comme une entité collective indistincte, et on ne fait pas droit à leurs droits en tant qu’individus ; en particulier les Sentinelles, contrairement à ce qui est au moins théoriquement le cas pour les citoyen-ne-s indien-ne-s, ne jouissent pas du droit d’être protégé par les autorités officielles (police, justice…) contre la violence par les autorités officielles. On se fiche de savoir si les Sentinelles se tuent, se mutilent, se violent entre eux/elles, et on a probablement raison de s’en ficher ­­‒ de même qu’on ne considère pas cela comme un problème, en tout cas pas comme un problème requérant l’intervention humaine, que des animaux se fassent du mal entre eux, que des prédateurs mangent des proies, etc. Et s’il advient que des Sentinelles tuent un membre de la grande communauté sociale mondiale (appelons cela l’« écoumène »), comme cela vient de se produire, eh bien c’est malheureux, mais c’est la vie, et les autorités indiennes s’abstiennent d’intervenir. Les Sentinelles ne sont pas plus pénalement responsables de ce qu’ils/elles font qu’un lion qui tue un touriste pendant un safari.

Il y a un mot qui me vient à l’esprit pour décrire notre rapport aux Sentinelles, c’est le mot d’écologie. On a un rapport écologique à eux/elles : on les protège, on les préserve, on empêche d’abîmer leur habitat, etc., mais notre prise en compte de leurs intérêts ne va pas au-delà. Et de même que l’écologie s’intéresse aux espèces et non aux individus, notre prise en compte des intérêts des Sentinelles s’effectue au niveau du groupe (de la tribu), non des individus. Alors encore une fois, pourquoi pas, il n’y a peut-être pas moyen de faire autrement. Je n’écris pas ce billet pour critiquer la politique abstentionniste du gouvernement indien ni d’exiger qu’on aille civiliser les sauvages et leur refiler la variole. Mais tout de même, cela chatouille mon universalisme, parce que normalement l’« écologie » n’est pas le bon paradigme pour régler les rapports entre êtres humains.