Le racisme anti-blanc existe-t-il ? Une question mal posée

Note : J’avais déjà abordé cette question dans un billet assez ancien, et mes réflexions d’alors me paraissent toujours pertinentes, mais il me semble que dans ce billet-ci je décale un peu le point de vue et envisage les choses d’un peu plus haut.

Les débats sur le « racisme anti-blanc » sont pénibles. Les antiracistes les plus conscient-e-s expliquent généralement que « le racisme anti-blanc, ça n’existe pas », en se fondant pour cela sur une définition du « racisme » qui n’est pas la plus intuitive ni la plus courante, à savoir « système de domination sociale » plutôt que « trait psychologique individuel ».

Mais, premièrement, ces anti-racistes-là ne sont pas tout à fait cohérent-e-s : eux/elles-mêmes, en général, n’hésitent pas à traiter certains propos, certains comportements, certains individus, de « racistes ». Dans ce cas ils/elles n’ont aucun problème à faire du « racisme » une caractéristique, non seulement de la société dans son ensemble, mais aussi de tel propos, de tel comportement, de tel individu. Le racisme est donc bien aussi une question individuelle, personnelle, psychologique, même s’il n’est pas que cela. Et cela me paraît déjà constituer une objection à la thèse selon laquelle « le racisme anti-blanc n’existe pas ».

Et surtout, deuxièmement, se battre pour une question de définition n’a pas beaucoup d’intérêt. Sur Facebook, je vois très souvent des gens s’opposer sur la question de savoir si le racisme anti-blanc existe ou pas, chacun-e campant sur ses positions et ses définitions ; dans ces débats, les partisan-e-s de la thèse « oui » ont pour eux/elles, en gros, le dictionnaire, le sens commun, et l’usage courant du mot, et les partisan-e-s de la thèse « non » ont pour eux/elles des travaux de sociologue qui utilisent une définition plus spécifique du « racisme ». Mais comme toujours quand on débat sur le sens des mots, les arguments finissent toujours par manquer d’un appui solide, et on se retrouve vite à dire : « Le racisme, c’est ça ! », « Non, le racisme, c’est ça ! », « Moi je lis ce qui est écrit dans le dictionnaire ! », « Moi je suis plus formé-e que toi parce que j’ai lu de la socio », etc., avec des pelletées d’arguments d’autorité à l’appui. On s’enferme dans des discussions absurdes où la raison n’a plus aucun rôle à jouer, où personne ne peut sérieusement espérer convaincre quiconque – tout au plus, intimider ou impressionner son interlocuteur/trice.

On ferait vachement mieux, dans ces cas-là, de prendre un peu de distance par rapport à cette question mal posée, et d’entrer franchement dans le fond du problème, de se demander de quoi on parle, quel phénomène social on désigne, etc. Faire de la lutte contre le « racisme anti-blanc » une cause politique prioritaire est évidemment, au mieux une grave erreur, au pire une diversion ignoble ; mais rien n’impose que la seule réponse correcte à cette prise de position erronée soit de répéter comme un mantra que « le racisme anti-blanc n’existe pas » : il peut suffire de montrer, comme le faisait par exemple Albert Memmi, que le racisme des dominé-e-s contre les dominant-e-s est un « racisme édenté ». Notez bien que littéralement, analytiquement, si les dominé-e-s peuvent éprouver de la haine raciale, fût-elle édentée (c’est-à-dire impuissante, sans armes, sans force sociale), à l’égard des dominant-e-s, alors c’est bien que le racisme anti-blanc existe. Mais en vérité, et l’on touche là le coeur du problème, cela n’a pas beaucoup d’importance d’adopter un paradigme « memmiste » (et de parler de « racisme [antiblanc] édenté ») ou un paradigme plus mainstream-militant et de dire que le racisme antiblanc n’existe pas ; le tout est d’être un peu modeste quant au statut même de ce que l’on dit, et de ne pas prendre pour des vérités générales, intangibles, gravées dans le marbre, des assertions qui ne prennent en réalité leur sens que localement, dans leur opposition avec d’autres assertions, et qui surtout peuvent très bien n’être que des manières concurrentes, voire littéralement incompatibles, d’exprimer des réalités sociales identiques.

J’admire beaucoup par exemple que Sadri Khiari, dans ce texte, se retrouve à manier presque indifféremment les deux paradigmes concurrents, sans en paraître plus gêné que cela. À certains moments il explique que « le racisme est un système de domination » (ce qui semble exclure qu’un « racisme antiblanc » existe), à d’autres endroits il évoque la « haine raciale » des dominé-e-s et parle même, sans embarras, du « racisme anti-Blanc » qui a traversé les luttes des noir-e-s aux Etats-Unis. Il se retrouve aussi, à l’occasion, à utiliser une formule un peu étrange comme « racisme à proprement parlé » (sic), qui suggère que le « racisme anti-blanc » est bien un racisme, mais pas vraiment un vrai racisme, donc pas un racisme à proprement parler, donc pas tout à fait un racisme, etc. On aurait tort de prendre une telle formule pour la marque d’un embarras conceptuel : en fait, Khiari s’en fout, que le racisme anti-blanc « existe » ou non, et il a raison. Il fait un texte, lui ; il raisonne, il pense ; les mots qu’il emploie sont infiniment moins importants que l’argumentation où ils s’insèrent ; il ne se contente pas d’asséner des slogans.

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2 commentaires

  1. Bonjour. Il est dimanche mais, levé tôt, je viens de lire votre texte. Il y a quelques points qui me semblent mal argumentés. Le premier surtout.
    1) vous parlez des « antiracistes les plus conscients » à propos d’individus (objectivement racistes) niant l’existence du racisme anti-blancs. Ce qui revient à dire que Nelson Mandela (qui reconnaissait l’existence de ce racisme et l’a toujours combattu), le MRAP ou la LICRA ne font pas partie des « antiracistes les plus conscients » ! En fait tous les antiracistes les mieux formés et les plus crédibles, sur le plan intellectuel et éthique, reconnaissent l’existence du racisme visant les blancs et son ampleur. Heureusement la suite du texte est fort mieux construite.
    2) la question des « dominés/ dominants » non seulement n’invalide pas l’existence de cette forme de racisme mais la démontre. Il y a eu des époques où les blancs étaient des dominés (exemple la traite des blancs pratiquée pendant des siècles par les Arabo-musulmans, ou la Grèce colonisée par l’empire ottoman ) et il existe des pays africains où ils le sont à l’époque contemporaine : les pogroms anti-blancs ayant eu lieu contre la minorité blanche en Côte d’Ivoire en 2004 rappellent les pogroms antisémites ayant eu lieu en Europe jadis. La situation du Zimbabwe illustre également ce point de vue.
    En outre sur le plan historique le monde n’a pas connu plus grands colonisateurs et esclavagistes que les Arabo-musulmans : même la traite des Noirs a beaucoup plus été pratiquée par les Arabo-musulmans (17.000.000 d’esclaves noirs) que par les Blancs (11.000.000 d’esclaves noirs), et d’une manière encore plus cruelle (hommes systématiquement castrés). Le premier génocide du vingtième siècle a été commis par les Turcs, donc par des musulmans. La situation des Noirs en Algérie et en Afrique du Nord est pire que partout ailleurs. Donc si le racisme anti-blancs n’existait pas cela signifierait que le racisme anti-musulmans existe encore moins. Et cela signifierait également que le racisme anti-asiatiques n’existe pas, puisque la Chine se comporte aujourd’hui en puissance colonisatrice, notamment en Afrique. Nier l’existence du racisme anti-blancs implique mathématiquement la négation du racisme tout court.
    3) racisme anti-blancs et antisémitisme sont souvent intrinsèquement liés. Que ce soit chez les suprémacistes noirs d’outre-Atlantique, chez les salafistes, dans les mouvances du type PIR etc…les deux formes de racisme sont indissociables, l’une étant en quelque sorte le prolongement de l’autre. Il ne s’agit pas de faire exclusivement une priorité de la lutte contre le racisme anti-blancs mais de la lutte contre le racisme en général.
    4) La notion de « racisme édenté » est particulièrement ignoble puisqu’elle désigne des viols, des meurtres, des actes de torture etc…C’est un cas typique de victim Bashing : les victimes sont culpabilisées et les bourreaux sadiques sont victimisés, ce qui relève de l’apologie du crime raciste. C’est le summum de l’abjection et ce procédé est identique à celui des antisémites rendant les Juifs responsables de la Shoah ou des crimes qu’ils subissent. Le « racisme édenté » est de fait celui qui se manifeste en Europe de la manière la plus violente et la plus barbare.

  2. Comme il faut que je déjeune, je termine par cette anecdote : l’un des derniers actes politiques forts du président Obama a été (en janvier 2017) de condamner avec la plus grande fermeté le crime raciste commis par 4 suprémacistes noirs contre un handicapé blanc, séquestré et torturé. (Ce que R.Diallo appellerait du « racisme édenté », prouvant ainsi son absence totale d’humanité et d’empathie). Ce crime raciste a fait la une des médias d’outre-Atlantique mais a évidemment été passé sous silence par la télévision française.

    Bonne journée (malgré la pluie annoncée).

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