Mois: juin 2018

Le spectre du scepticisme

Un spectre hante la philosophie morale, le scepticisme.

D’un certain côté, le scepticisme moral radical nous paraît à la fois improbable et répugnant. Nous sommes naturellement enclin-e-s à porter des jugements moraux sur ce que les gens font, à approuver les actes héroïques et à désapprouver les actes vils. Nous avons même du mal à imaginer que nous pourrions nous passer de tels jugements. Endosser le scepticisme moral nous conduirait à ne pas pouvoir considérer comme des mauvaises choses (ni comme des bonnes choses, d’ailleurs) le nazisme, l’esclavage ou la torture gratuite d’un nourrisson, et une telle conséquence nous paraît bien sûr un peu difficile à accepter.

De l’autre côté, le scepticisme moral a des aspects intellectuellement séduisants. En particulier, il conjure le risque d’idéalisme qu’encourt toute tentative de tenir des positions morales substantielles. Pourquoi au juste est-il mal de tuer ou de torturer des innocent-e-s ? Cela les fait souffrir, ou cela fait de la peine à leurs proches, soit ; mais pourquoi est-il mal de faire souffrir ou de faire de la peine aux gens ? Peut-être parce que cela diminue leur plaisir, ou leur bonheur. Mais à nouveau, pourquoi est-il désirable d’augmenter le plaisir ou le bonheur des gens ? Toute tentative de justification morale ne semble pouvoir s’appuyer que sur d’autres énoncés moraux, qui demandent à leur tour à être justifiés : nous voilà face au problème de la régression à l’infini. Pour échapper à cette difficulté, il faudrait pouvoir identifier des faits du monde sur lesquels nos croyances morales puissent se greffer (c’est ce qu’on appelle le réalisme moral) ; il faudrait pouvoir définir la vérité d’un énoncé moral par sa conformité avec un état de choses réel (de même que la vérité d’un énoncé physique est sa conformité avec un certain agencement du monde physique) ; il faudrait donc supposer qu’existent dans le réel, là, autour de nous, des petits morceaux de moralité, des petites particules morales (Ronald Dworkin dit : « des morons », pour se moquer de cette vision des choses[1]), de la même manière qu’il y a des protons et des neutrons. Mais enfin, ces « morons », on ne les a jamais vus…

Je ne sais donc pas quel statut exact donner à une assertion comme « Le nazisme c’est mal », mais peut-être qu’après tout on peut continuer à proférer des énoncés moraux de cette sorte, à faire comme si ils étaient vrais au même titre qu’une vérité scientifique, tout en conservant in petto une réserve sceptique. Cela ne changerait sans doute pas grand-chose, en pratique, à notre droit à condamner l’abominable et à louer l’héroïsme.

Mais il faut quand même avoir cette menace sceptique à l’esprit quand on s’engage dans des débats moraux. Bien souvent, quand les gens sont en désaccord sur une question morale, ils n’arrivent pas à se faire changer mutuellement d’avis en se donnant des arguments. Il se peut, et même il est fréquent, que le désaccord repose sur des conceptions morales axiomatiques ou quasi-axiomatiques, comme : « La morale, c’est de faire primer l’universel sur le particulier », ou « L’égalité est une valeur plus importante que le respect de la vie humaine », etc. Or face à des proclamations comme celles-là, si l’on est en désaccord avec elles, il paraît assez naturel de dire : « Pourquoi dis-tu cela ? Prouve-le moi ! Montre-moi que j’ai tort de penser le contraire ! » Mais comme on sent bien, intuitivement, que toute justification de ces énoncés moraux pourra elle-même être mise en doute à son tour, cette ligne argumentative revient en fait à dégainer l’arme du scepticisme moral. Bien sûr, une telle arme atteint les positions de notre interlocuteur/trice autant que les nôtres propres : je ne peux pas dégainer l’arme du scepticisme contre un énoncé comme : « La morale, c’est de faire primer l’universel sur le particulier », et prétendre en même temps pouvoir soutenir un énoncé comme : « La morale, c’est de veiller d’abord aux intérêts des gens qui sont proches de nous. » Car l’interlocuteur/trice pourrait répondre à son tour : « Pourquoi dis-tu cela ? Prouve-le moi ! Montre-moi que j’ai tort de penser le contraire ! », etc. En revanche, l’arme du scepticisme est une arme efficace pour celui ou celle qui, dans le débat en question, défend la position la plus prudente, la plus œcuménique, la plus indéterminée (« La morale, c’est prendre en compte à la fois l’intérêt général et les intérêts de nos proches »). C’est donc une excellente arme défensive. Et comme le scepticisme moral, envisagé abstraitement, a tout de même une certaine plausibilité intellectuelle, je ne suis même pas sûr que ce soit une arme déloyale…


[1] Dans son dernier livre, Justice for hedgehogs (2011), traduit en français en 2015 sous le titre Justice pour les hérissons. Dworkin essaie en fait d’y trouver une troisième voie entre scepticisme et réalisme, mais sa critique théorique du scepticisme ne me convainc pas. J’y reviendrai peut-être dans un prochain billet.

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Défense de l’altruisme restreint

Quand nous délibérons moralement, ou quand nous évaluons moralement un acte, notre réflexion est fondamentalement structurée à partir de l’opposition entre altruisme et égoïsme. Il n’est pas toujours requis de sacrifier ses propres intérêts à ceux d’autrui (cela dépend dans quelles circonstances, dans quelle mesure, etc.), mais globalement on a quand même tendance à valoriser l’altruisme au détriment de l’égoïsme, et on trouve cela estimable de consacrer du temps, de l’argent, des efforts, du bien-être, de la sécurité… pour aider un-e ami-e à déménager, aider une vieille dame à traverser la rue ou contribuer à l’émancipation du prolétariat.

Je suis d’accord avec l’existence de cette distinction fondamentale. Ce qui me trouble, en revanche, c’est qu’au nom d’une exigence de vertu universelle et impartiale, on verse parfois certaines formes d’altruisme dans la catégorie infamante de l’égoïsme ou de l’individualisme. On va parfois avoir tendance, par exemple, à considérer les actes commandés par l’amitié ou l’amour comme n’étant pas authentiquement altruistes, et du coup à considérer le respect de ce type d’engagements affectifs comme ne relevant pas du domaine moral, sous prétexte qu’il s’agit de comportements tournés vers des personnes qui sont trop proches de nous.

C’est tout de même bizarre, parce qu’enfin la personne qui est mon ami-e, ou celle dont je suis amoureux, ce sont bien des autruis. On a peut-être trop l’habitude d’aimer des gens, au point qu’on ne se rend plus compte du miracle que c’est, que de pouvoir participer suffisamment aux joies et aux peines de quelqu’un d’autre que soi pour souhaiter intensément la satisfaction de ses intérêts, parfois presque comme si c’était soi. Mais justement, ce n’est pas soi, et je ne vois pas en quoi cette participation intense aux émotions des autres suffirait à estomper la frontière morale entre soi et les autres. Il est plus logique de considérer ces sentiments d’amitié, d’amour et d’empathie comme les auxiliaires de la moralité, en tant qu’ils nous poussent à un comportement altruiste, que comme sa négation.

Pour dire les choses un peu autrement, je ne suis pas tellement d’accord avec une conception de la morale comme abnégation, qui ferait de notre souffrance personnelle une condition, ou une garantie, de la moralité de nos actes. Je ne vois pas du tout en quoi c’est un problème de se faire du bien en faisant du bien, ni de se rendre heureux en rendant les autres heureux.

D’autant plus que toute conception sacrificielle de l’altruisme court le risque de tomber dans l’auto-contradiction. Même un comportement altruiste impartial, et adressé à des gens qu’aucun lien particulier ne relie à soi, peut induire chez son auteur des rétributions psychologiques, ne serait-ce que sous la forme d’une bonne conscience ou du sentiment rassérénant du devoir accompli. À partir de là, le fait que le comportement altruiste ait aussi, pour effet collatéral, de nous apporter une gratification, un sentiment de bien-être, ne saurait être une raison valable pour lui dénier son caractère altruiste et sa valeur morale.

Tout cela ne dit rien, à soi seul, de l’équilibre à trouver entre altruisme large et altruisme restreint, entre vertu impartiale et impersonnelle[1] d’une part, et respect des engagements particuliers d’autre part. Je ne plaide pas ici pour faire primer absolument le second type d’altruisme sur le premier[2]. Mais je tiens à réhabiliter le second comme une forme authentique d’altruisme, à souligner le fait qu’il n’est pas forcément plus facile à pratiquer, ni moins contraignant, que l’autre, et qu’il peut tout à fait se coder dans les termes habituels de la réflexion morale, puisqu’il implique des « devoirs », des « droits », des manquements possibles aux devoirs, etc.


[1] Il paraît que dans la tradition philosophique, le mot vertu est spécialisé dans cet usage : faire primer l’intérêt général sur les intérêts particuliers – les siens propres, et ceux de ces proches. Il paraît que c’est le sens qu’il a chez Rousseau, et qu’il avait aussi chez Caton l’Ancien. Admettons ; j’ai écrit jadis une petite nouvelle qui aborde les mêmes thèmes que cet article, mais où l’un des personnages contestait cet emploi du mot vertu au nom d’une définition qui visait à en faire, au contraire, un sentiment moral plus chaud, plus fondé sur l’affect, et donc moins impartial, que la morale froide et abstraite.

[2] Même si, bon, j’ai écrit naguère une défense de la partialité morale.

Vincent Cassel épouse Tina Kunakey

J’ignorais tout de la vie affective de Vincent Cassel, et je n’en portais pas spécialement mal, jusqu’à ce que je tombe sur cet article écrit par une certaine Élodie Émery, à propos du mariage prochain entre l’acteur, âgé de 51 ans, et Tina Kunakey, 21 ans. L’article propose une analyse féministe de ces couples caractérisés par une grande différence d’âge, et où l’homme est le plus vieux.

D’abord, j’apprécie le ton relativement modéré de cet article, et son souci de déplacer la question d’un niveau individuel à un niveau collectif. En effet, s’il y a tellement d’hommes âgés qui sortent avec des femmes beaucoup plus jeunes, et que l’inverse est soit si rare, cela a forcément quelque chose à voir avec le sexisme, et en particulier avec l’idée que le capital érotique des femmes serait périssable beaucoup plus vite que celui des hommes.

Mais cette analyse très générale ne dit rien de la manière dont il faut considérer, individuellement, les hommes mûrs ou âgés qui sortent avec des femmes de 30 ans de moins qu’eux. Car après tout, ce n’est pas parce que la relation entre Vincent Cassel et Tina est colorée par le sexisme, que leur amour, qu’on espère réciproque, est insincère, inauthentique ou dégoûtant. Et surtout, si le problème est le fait qu’il y ait un déséquilibre entre les genres, alors Vincent Cassel est autant un symptôme de ce fait social que n’importe quelle femme de 50 ans qui ne sort pas avec un jeune homme de 20 ans.

Personnellement, je ne comprends pas comment on peut vouloir être en couple avec quelqu’un qui a 30 ans de plus ou de moins que soi. Indépendant même de tout critère d’attirance physique, les deux personnes ont une expérience tellement différente de la vie que cet écart d’âge me paraît assez rédhibitoire. Mais justement, on est là dans un domaine où je crois qu’il est important de ne pas chercher à tout comprendre. On n’est pas tou-te-s fait-e-s pareil, on ne recherche pas tou-te-s la même chose, et toute morale amoureuse bien faite doit partir de là.

En matière amoureuse, et sexuelle, c’est important de savoir renoncer à comprendre. De toute façon il y a toujours quelque chose d’un peu inexplicable dans l’amour. On tombe amoureux de A, pas de B, alors que B a tout pour plaire, on peut essayer de dire pourquoi a posteriori, mais pas rendre raison de son choix, qui n’en est pas un ; et puis C, qu’on aime bien, tombe amoureux de D, qu’on n’aime pas, et on trouve ça bizarre. Bon, tant pis.

Voici une expérience de pensée utile : mettez-vous à la place d’une personne asexuelle (qui n’a pas de désir sexuel), ou d’une personne dite « aromantique » (qui ne tombe pas amoureuse). Et demandez-vous quelle attitude d’esprit ces personnes-là doivent adopter pour ne considérer comme des cinglés ces gens bizarres qui sont la proie de sentiments si étranges, et qui trouvent un plaisir inexplicable à faire se rencontrer des organes si spécifiques de leur propre corps avec ceux d’une autre personne. Là non plus, il n’y a rien à comprendre, il y a juste à prendre acte – du fait que ça existe, du fait que les gens ne fonctionnent pas tous pareil. Maintenant, il s’agit de transposer cette attitude d’esprit éminemment saine, et de l’adopter soi-même face aux comportements sexuels et affectifs qui nous paraissent curieux, voire dérangeants[1].

Il n’y a aucun mérite à vouloir toujours tout comprendre, même ce qui y résiste. Un peu de réflexivité nous fait suffisamment voir qu’il y a beaucoup de choses, dans notre propre vie, dans notre propre conduite, qui sont parfaitement incompréhensibles vues du dehors, et qui pourraient très bien susciter la réprobation, la méfiance ou le dégoût de la part de gens qui ne se sentiraient pas concernées par elles. C’est trop tentant et trop facile de caricaturer les Vincent Cassel, Richard Gere et autres Johnny Depp en vieux dégueulasses bavant devant de la chair fraîche (et ce n’est pas tout à fait ce que fait cet article, certes, mais on ne sait jamais). Il me semble que dans ce genre de cas, la prudence et l’humilité valent beaucoup mieux.


[1] Voir aussi, à ce propos, ce que j’écrivais jadis – et – sur la pédophilie.