Pourquoi je ne suis pas végan

Comme il y a de plus en plus d’antispécistes et de végans dans les milieux militants, la charge de la justification s’inverse. Il y a quelques années, la question était de savoir pourquoi les végans étaient végans. Aujourd’hui, comme la chose s’est répandue et que l’antispécisme paraît à première vue cohérent avec d’autres convictions éthiques et politiques à la légitimité indubitable (l’antiracisme par exemple), les non-végans sont eux-mêmes amenés à justifier leur non-véganisme. Je me sens moi-même parfois requis de le faire. Tant mieux, d’ailleurs : si l’on est forcé à prendre une distance réflexive par rapport à ses pratiques spontanées, c’est aussi bien.

Pourquoi, donc, je ne suis pas végan. La première raison est d’ordre théorique : je ne suis pas convaincu du tout par l’antispécisme. Selon les périodes, mon absence d’adhésion à cette doctrine est plus ou moins ferme, et ma consommation de viande varie en fonction. Parfois je suis à peu près sûr que l’antispécisme est faux, parfois j’ai seulement un gros doute ; c’est qu’il est difficile d’avoir des certitudes dans le domaine moral. J’ai déjà expliqué sur ce blog (voir ici et pour des argumentations en forme) quelles étaient mes objections à l’idée d’une inclusion des animaux dans la communauté morale : une telle démarche me paraît logiquement incohérente, impossible à tenir sérieusement jusqu’au bout, etc. Le propos n’est pas d’y revenir ici.

Cet argument pourrait, à lui seul, ne pas suffire, car je pourrais être plutôt persuadé de la légitimité du spécisme tout en ayant un peu peur de le mettre en pratique, au cas où cela ferait vraiment de moi un monstre sans que je le sache. Je ne suis pas forcément assez sûr de mon anti-antispécisme pour être tout à fait serein. Alors viennent deux arguments supplémentaires. Le premier est d’ordre pratique : être végan impliquerait dans ma vie quotidienne des difficultés que je ne suis pas du tout prêt à supporter, en tout cas pas pour un bénéfice moral aussi douteux. Ma vie sociale en particulier s’en trouverait largement altérée, parce que ce n’est pas du tout simple quand on va au restaurant, ou dans des lieux de restauration collective, de pouvoir faire un repas acceptable sans manger de chair animale, ni d’œuf, ni de fromage. Par ailleurs ça demande d’avoir le temps et l’envie de cuisiner, etc. Il y a là beaucoup d’obstacles, que les végans négligent souvent quand ils attribuent commodément le refus du véganisme à une simple affaire de joie des papilles.

Le second est à nouveau d’ordre théorique, mais joue à un autre niveau, et repose sur mon anti-conséquentialisme moral. Même en admettant que l’antispécisme soit vrai, reste que ce à quoi j’ai affaire dans mon assiette, moi, ce n’est pas un veau ou un poulet, c’est à un bout de viande. Et j’ai quand même du mal à me sentir coupable de traiter comme un pur moyen un animal qui est déjà mort et réduit à l’état de chose. Il est certainement possible d’être un antispéciste déontologiste, mais alors cela suppose de ne pas avoir spécialement de problème avec le fait de consommer des animaux morts, et de rejeter l’essentiel de la faute sur ceux-là qui les ont tués. De même, je ne pense pas qu’il soit raisonnable d’avoir des bouffées de culpabilité quand on achète un vêtement ou un gadget dont l’élaboration a fait intervenir, à un endroit ou l’autre de la chaîne, le travail d’ouvriers chinois ou d’enfants bengladais. Est-ce que c’est moralement mieux de se passer de smartphones et de chaussures Nike ? Vaguement. Mais la faute du consommateur me paraît incommensurable à celle du capitaliste bengladais ou chinois. De toute façon, une vie parfaitement propre et innocente paraît largement impraticable dans une société comme la nôtre – nous sommes cernés – et il n’ y a d’ailleurs guère, de ce point de vue, d’anticapitalistes cohérents (si l’on applique du moins à l’anticapitalisme les mêmes critères de cohérence que les antispécistes le font à l’antispécisme) : comment le pourraient-ils, et vivre ? C’est pourquoi je crois vraiment que la chose raisonnable à faire, en matière morale, est de s’abstenir de causer des torts directs à autrui, et de s’en contenter à peu près. Au fond, et en gros, j’ai la même objection à formuler contre le conséquentialisme et l’antispécisme : l’un comme l’autre sont trop exigeants.

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3 commentaires

  1. Je ne suis pas vegan non plus, et pas vraiment antispéciste, mais je ne suis pas vraiment convaincu par l’argument « c’est trop exigeant donc laissons tomber ». Effectivement, c’est sans doute impossible en pratique d’agir parfaitement, mais ça ne me semble pas être une bonne excuse pour ne pas chercher à bien agir, aussi bien qu’on peut se le permettre vis-à-vis de ce qu’on est prêt à faire.

    En fait, j’ai l’impression que tu voudrais ne parler de morale que pour des engagements fermes, des choses dont on est sûr qu’on ne s’autoriserait jamais à les faire, et dont il vaudrait mieux, du coup, que ces engagements soient tenables. Mais ça me paraît trop manichéen : je pense qu’il y a beaucoup de forces morales « faibles » qui font qu’on va chercher à éviter de faire certaines choses sans autant se les interdire complètement. Par exemple, il vaut mieux éviter les déplacements polluants, ça ne veut pas dire que je vais complètement renoncer à me déplacer en avion, mais que c’est un facteur qui va m’encourager ne pas faire certains déplacements que j’aurais faits sinon. De même, je ne pense pas que la consommation de viande soit une véritable faute morale, mais je me dis que c’est quand même mieux d’en consommer moins… C’est un peu comme vouloir avoir une alimentation saine, ou une alimentation locale : c’est difficile d’avoir des règles qu’on ne s’autoriserait jamais à transgresser, mais ça peut nous influencer dans un certain sens. Je crois que toutes ces convictions molles ne relèvent pas de ce que tu appellerais la morale, mais je ne pense pas qu’elles soient sans importance : si on ne pouvait vraiment agir autrement que de façon radicale, alors, comme tu le reconnais, on ne peut pas beaucoup agir…

    Sinon, je ne pense pas être convaincu par la doctrine qui dirait en substance « c’est OK de financer l’exploitation (des hommes ou des animaux) du moment qu’on n’est pas directement celui qui les exploite ». En effet, vu qu’il se trouvera toujours des gens prêts à en exploiter d’autres, cette doctrine conduit simplement à un système où les activités immorales sont déléguées à qui est prêt à les faire — c’est déjà un peu le cas aujourd’hui, on confie à des pays lointains le soin de faire ce qu’on ne veut pas se salir les mains à faire. Je suis d’accord avec toi sur le fait qu’en matière de morale c’est un bon principe que de placer la responsabilité au plus près de celui qui commet la faute ; mais à l’échelle d’une société, quand des dommages majeurs sont financés par des comportements collectifs, j’ai du mal à ne pas me sentir coupable quand je fais partie des financeurs. Encore une fois, ça ne va pas m’empêcher catégoriquement d’acheter un smartphone, mais ça va me pousser à éviter d’acheter des choses dont je ne pense pas avoir suffisamment besoin.

  2. D’un point de vue éthique, le principe essentiel ne peut être que : éviter les actes de cruauté. Ce qui signifie concrètement l’interdiction (immédiate) des expérimentations animales sadiques commises soi-disant au nom de la science (science dont l’eugénisme et la psychiatrie montrent d’ailleurs à quel point elle peut être parfois moralement indéfendable ) et l’arrêt progressif de l’élevage intensif, lequel constitue une forme de maltraitance à l’échelle industrielle et planétaire. Et une surveillance stricte des abattoirs, ainsi qu’une législation beaucoup plus répressive à l’égard des tortionnaires d’animaux. En revanche je ne vois pas en quoi le fait de ne pas consommer de lait ou d’oeufs serait en soi susceptible d’améliorer la cause animale. Le véganisme me semble être à la cause animale ce que la pudibonderie est à la vertu et, le ridicule (qui, comme chacun sait, ne tue plus personne) de cette mode risque en fin de compte de porter atteinte à la cause animale, en la décridibilisant et en faisant passer l’ensemble de ses défenseurs pour des hurluberlus.

  3. J’ai entendu parler des activistes végan adeptes de la violence, eh bien avec de pareils cinglés pour défenseurs les animaux sont mal barrés.
    Buvez du lait !

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