Défense de la partialité morale

J’ai regardé récemment une vidéo du youtubeur Monsieur Phi[1] où il est question de philosophie morale. Dans une vidéo précédente, Monsieur Phi présentait diverses variantes d’un dilemme moral apparenté à celui, bien connu, du tramway, et où il s’agit de décider si, étant directeur d’un hôpital avec des ressources limitées, on doit sauver plutôt un patient (le patient 0) ou plutôt cinq patients (les patients 1 à 5), sachant qu’évidemment (sinon c’est pas drôle) le fait de sauver les patients 1 à 5 semble empiéter gravement sur les droits du patient 0.

Dans la seconde vidéo, Monsieur Phi revient sur certains commentaires qu’il a reçus. Certain-e-s de ses abonné-e-s disent : « Oui mais, si le patient 0, c’est ta meuf ? ta mère ? ta sœur ? » Eh là, Monsieur Phi répond… que dans ce cas, on n’a plus à faire à un vrai dilemme moral. Dans ce cas, évidemment, il en convient lui-même, il sauve sa mère, ou sa meuf, ou sa sœur. Mais ce n’est pas parce qu’il pense que c’est moralement juste de le faire, c’est juste parce qu’il est trop faible, ou lâche, ou égoïste, pour agir selon ses propres préceptes utilitaristes (« Je suis une ordure utilitariste ! » proclame-t-il fièrement).

Pardon, mais je disconviens. La réponse de Monsieur Phi me paraît typique de ces conséquentialistes qui ont un système moral tout beau, tout propre, tout net, à leur disposition… précisément parce qu’ils/elles ont pris soin de couper tout ce qui dépassait, et parce qu’ils/elles ont artificiellement exclu du champ de la controverse morale les questions qui les embêtaient. C’est un peu facile.

Moi, je ne me reconnais pas du tout dans l’analyse de Monsieur Phi. Si le patient 0 était mon frère, je sauverais mon frère, dussé-je laissé mourir cinq, dix, cent autres patient-e-s – il me semble que mon frère pèserait d’un poids infini dans la balance, et que même si on met un milliard de patient-e-s de l’autre côté, ça ne changerait rien à mon choix[2]. Or contrairement à Monsieur Phi, je n’ai pas du tout l’impression que ce soit agir égoïstement ou lâchement. Non seulement je crois bien que ce ne serait pas un choix que je jugerais blâmable chez autrui, mais encore il me semble que si je faisais cela, je n’en aurais pas de remords. C’est si je faisais le choix inverse que j’aurais du remords, parce qu’alors je trahirais la confiance de quelqu’un qui m’est cher – tandis que les patient-e-s inconnu-e-s que j’aurais sauvé-e-s n’étaient pas lié-e-s à moi par un quelconque lien de confiance ou d’affection.

Est-ce que c’est immoral de sauver une personne qu’on aime plutôt que cinq personnes qu’on ne connaît pas ? Est-ce que, pour reprendre un autre exemple de la vidéo, ce serait immoral pour Spiderman de sauver Mary Jane plutôt qu’un bus rempli d’enfants ? Cela me paraît hautement problématique de l’affirmer. Si les gens sauvent de préférence ceux et celles qu’ils aiment, et ceux et celles à qui ils sont liés par des rapports étroits, cela tient au fait qu’il existe dans le monde des choses comme l’amour, l’amitié, le respect, la confiance, des liens sociaux d’une intensité particulière. Bien sûr, abstraitement, l’existence de tels liens sociaux est injuste, car ils sont inégalement répartis : certain-e-s en bénéficient plus que d’autres, car certain-e-s ont plus d’ami-e-s que d’autres… Et en même temps, quel-le égalitariste forcené-e faudrait-il être pour souhaiter que ces liens n’existent pas ! Je ne peux pas condamner comme immorale une conduite dictée par de tels sentiments, alors que, même en adoptant un point de vue utilitariste, je dois constater que leur existence accroît le bonheur global de l’humanité. La nécessaire partialité morale qui en découle, c’est-à-dire le fait que l’application d’une morale strictement universaliste soit impossible à chaque individu, n’est qu’un effet collatéral négatif d’un fait – l’existence de sentiments forts nous liant à autrui, et de relations sociales étroites – qui a par ailleurs beaucoup plus de bons côtés que de mauvais. Je serais content de vivre dans un monde où Spiderrman sauve Mary Jane et laisse mourir les vingt enfants.

Et je ne sais pas exactement comment ce second argument s’articule au précédent, mais j’ai aussi bien envie de l’invoquer : il me semble qu’on contracte des obligations spécifiques à l’égard des gens de sa famille, des gens avec qui on vit ou qui nous ont élevé-e-s, des gens qu’on apprécie ou qui nous apprécient, de ses ami-e-s… À l’évidence, on a des devoirs envers ses ami-e-s (les aider dans leurs déménagements…, que sais-je !) qu’on n’a pas envers n’importe qui. A fortiori, quand il est question de vie ou de mort… On peut estimer que l’amitié ou l’amour impliquent une sorte de contrat réciproque tacite dont une clause serait : « Je vaux plus que un à tes yeux. »


[1] Il y a aussi, sur son blog, un article associé à cette vidéo et à la précédente.

[2] On pourrait se demander quel est le poids moral d’un-e ami-e ; intuitivement, je ne suis pas sûr qu’il soit infini, comme celui de mon frère. Autrement dit, je ne sais pas combien d’inconnu-e-s je sacrifierais pour sauver un-e ami-e, mais peut-être pas un milliard quand même. Toutefois, si je prends au sérieux mon raisonnement taurekien, je devrais être indifférent aux facteurs quantitatifs, et donc mobiliser le critère de la préférence personnelle dans tous les cas, y compris si sauver l’ami-e implique de faire mourir un milliard de personnes inconnues.

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