Mois: novembre 2017

Défense de la partialité morale

J’ai regardé récemment une vidéo du youtubeur Monsieur Phi[1] où il est question de philosophie morale. Dans une vidéo précédente, Monsieur Phi présentait diverses variantes d’un dilemme moral apparenté à celui, bien connu, du tramway, et où il s’agit de décider si, étant directeur d’un hôpital avec des ressources limitées, on doit sauver plutôt un patient (le patient 0) ou plutôt cinq patients (les patients 1 à 5), sachant qu’évidemment (sinon c’est pas drôle) le fait de sauver les patients 1 à 5 semble empiéter gravement sur les droits du patient 0.

Dans la seconde vidéo, Monsieur Phi revient sur certains commentaires qu’il a reçus. Certain-e-s de ses abonné-e-s disent : « Oui mais, si le patient 0, c’est ta meuf ? ta mère ? ta sœur ? » Eh là, Monsieur Phi répond… que dans ce cas, on n’a plus à faire à un vrai dilemme moral. Dans ce cas, évidemment, il en convient lui-même, il sauve sa mère, ou sa meuf, ou sa sœur. Mais ce n’est pas parce qu’il pense que c’est moralement juste de le faire, c’est juste parce qu’il est trop faible, ou lâche, ou égoïste, pour agir selon ses propres préceptes utilitaristes (« Je suis une ordure utilitariste ! » proclame-t-il fièrement).

Pardon, mais je disconviens. La réponse de Monsieur Phi me paraît typique de ces conséquentialistes qui ont un système moral tout beau, tout propre, tout net, à leur disposition… précisément parce qu’ils/elles ont pris soin de couper tout ce qui dépassait, et parce qu’ils/elles ont artificiellement exclu du champ de la controverse morale les questions qui les embêtaient. C’est un peu facile.

Moi, je ne me reconnais pas du tout dans l’analyse de Monsieur Phi. Si le patient 0 était mon frère, je sauverais mon frère, dussé-je laissé mourir cinq, dix, cent autres patient-e-s – il me semble que mon frère pèserait d’un poids infini dans la balance, et que même si on met un milliard de patient-e-s de l’autre côté, ça ne changerait rien à mon choix[2]. Or contrairement à Monsieur Phi, je n’ai pas du tout l’impression que ce soit agir égoïstement ou lâchement. Non seulement je crois bien que ce ne serait pas un choix que je jugerais blâmable chez autrui, mais encore il me semble que si je faisais cela, je n’en aurais pas de remords. C’est si je faisais le choix inverse que j’aurais du remords, parce qu’alors je trahirais la confiance de quelqu’un qui m’est cher – tandis que les patient-e-s inconnu-e-s que j’aurais sauvé-e-s n’étaient pas lié-e-s à moi par un quelconque lien de confiance ou d’affection.

Est-ce que c’est immoral de sauver une personne qu’on aime plutôt que cinq personnes qu’on ne connaît pas ? Est-ce que, pour reprendre un autre exemple de la vidéo, ce serait immoral pour Spiderman de sauver Mary Jane plutôt qu’un bus rempli d’enfants ? Cela me paraît hautement problématique de l’affirmer. Si les gens sauvent de préférence ceux et celles qu’ils aiment, et ceux et celles à qui ils sont liés par des rapports étroits, cela tient au fait qu’il existe dans le monde des choses comme l’amour, l’amitié, le respect, la confiance, des liens sociaux d’une intensité particulière. Bien sûr, abstraitement, l’existence de tels liens sociaux est injuste, car ils sont inégalement répartis : certain-e-s en bénéficient plus que d’autres, car certain-e-s ont plus d’ami-e-s que d’autres… Et en même temps, quel-le égalitariste forcené-e faudrait-il être pour souhaiter que ces liens n’existent pas ! Je ne peux pas condamner comme immorale une conduite dictée par de tels sentiments, alors que, même en adoptant un point de vue utilitariste, je dois constater que leur existence accroît le bonheur global de l’humanité. La nécessaire partialité morale qui en découle, c’est-à-dire le fait que l’application d’une morale strictement universaliste soit impossible à chaque individu, n’est qu’un effet collatéral négatif d’un fait – l’existence de sentiments forts nous liant à autrui, et de relations sociales étroites – qui a par ailleurs beaucoup plus de bons côtés que de mauvais. Je serais content de vivre dans un monde où Spiderrman sauve Mary Jane et laisse mourir les vingt enfants.

Et je ne sais pas exactement comment ce second argument s’articule au précédent, mais j’ai aussi bien envie de l’invoquer : il me semble qu’on contracte des obligations spécifiques à l’égard des gens de sa famille, des gens avec qui on vit ou qui nous ont élevé-e-s, des gens qu’on apprécie ou qui nous apprécient, de ses ami-e-s… À l’évidence, on a des devoirs envers ses ami-e-s (les aider dans leurs déménagements…, que sais-je !) qu’on n’a pas envers n’importe qui. A fortiori, quand il est question de vie ou de mort… On peut estimer que l’amitié ou l’amour impliquent une sorte de contrat réciproque tacite dont une clause serait : « Je vaux plus que un à tes yeux. »


[1] Il y a aussi, sur son blog, un article associé à cette vidéo et à la précédente.

[2] On pourrait se demander quel est le poids moral d’un-e ami-e ; intuitivement, je ne suis pas sûr qu’il soit infini, comme celui de mon frère. Autrement dit, je ne sais pas combien d’inconnu-e-s je sacrifierais pour sauver un-e ami-e, mais peut-être pas un milliard quand même. Toutefois, si je prends au sérieux mon raisonnement taurekien, je devrais être indifférent aux facteurs quantitatifs, et donc mobiliser le critère de la préférence personnelle dans tous les cas, y compris si sauver l’ami-e implique de faire mourir un milliard de personnes inconnues.

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La présomption d’innocence

1.

Dans les discussions récentes autour du mouvement #balancetonporc et de certaines affaires médiatisées, notamment celle qui concerne Pierre Joxe et celle qui concerne Tariq Ramadan, il a été question de « présomption d’innocence », un peu à tort et à travers à mon avis. Je crois qu’il faut un peu clarifier cette question.

J’ai lu sur Facebook des commentaires de certain-e-s, qui critiquaient le principe même de « présomption d’innocence » des hommes accusés de viol, en arguant que cela revenait à faire peser une présomption de mensonge sur la femme qui se plaint d’un viol. Je pense que ce n’est pas exact, que cela relève d’une mauvaise compréhension de ce qu’est la présomption d’innocence, et de ce qu’est, plus généralement, une fiction juridique. En français, le verbe présumer peut être pris dans un sens psychologique : on dit « Je présume que… » pour dire « Je suppose que… », et cela contribue peut-être à la confusion. Mais quand on parle de présomption d’innocence, ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. La présomption d’innocence, c’est une fiction juridique – en vertu de laquelle, sur un certain nombre de points, on va faire comme si, et jusqu’à preuve du contraire, telle personne était innocente. Ce n’est que cela. Et en particulier, ce n’est pas un point de vue sur les faits. Dire que Tartempion est « présumé innocent », cela ne veut pas du tout dire qu’il est « probablement innocent ». Ce n’est pas une estimation des probabilités qu’il soit innocent ou coupable.

Du coup, cela n’a pas vraiment de sens d’inférer du fait que Tartempion est présumé innocent, que Tartempionne est présumée menteuse. « Menteuse » n’est pas une catégorie juridique, la présomption de mensonge n’emporte pas d’effets juridiques, etc. Cette inférence erronée revient en fait à interpréter de manière psychologique une notion, la présomption, qui n’a ici de sens que juridique.

Il y a en ce moment dans les cartons de Marlène Schiappa un projet de loi visant à établir une présomption irréfragable de non-consentement dans le cas de rapports sexuels avec des mineur-e-s de moins de 13 ans. Irréfragable signifie que la présomption ne peut pas être annulée en cas de preuve contraire. Cela veut dire que si un-e adulte a un rapport sexuel avec quelqu’un de moins de 13 ans, alors on considérera qu’il n’y avait pas de consentement, et qu’il s’agit d’un viol, point barre (et pas d’une simple « atteinte sexuelle » comme aujourd’hui : je vous rassure, ce n’est pas parce que ce n’est pas un « viol » que c’est autorisé). Il n’y aura pas lieu de discuter sur la réalité du consentement de la victime.

J’insiste sur le fait qu’il s’agit bien d’une fiction juridique. En tant que réalité psychologique, la notion de « consentement » contient nécessairement une dimension un peu floue : après tout, un enfant intimidé et immature peut formuler quelque chose qui ressemble à un consentement explicite, peut dire « oui ». Même si on reformule les choses selon les catégories du droit pénal français, qui ne parle pas de « non-consentement » mais de « surprise » (ou violence, menace et contrainte, mais c’est moins pertinent ici), la « surprise » est une notion éminemment fuyante. Si on s’en tient aux faits, dans leur dimension psychologique, l’idée qu’un enfant a pu consentir à une relation sexuelle n’est ni plus vraie ni plus fausse que la thèse opposée : tout dépend de ce que l’on appelle « consentir », etc. Si demain la loi dit qu’il y a une présomption irréfragable de non-consentement dans ce genre de cas, alors cela ne sera pas une manière de trancher ce point de fait. Ce sera une fiction juridique, qui permettra de régler juridiquement la question sans recourir à l’examen de certains faits, en l’occurrence à l’état psychologique de l’enfant.

Bien entendu la présomption d’innocence ne relève pas de la présomption irréfragable ; sinon, personne ne pourrait jamais être condamné. Mais il me semble qu’un petit détour par cette notion est bien commode pour faire comprendre ce que c’est, en droit, qu’une présomption. La présomption irréfragable, en effet, a ceci de sympathique qu’elle est robuste à la preuve contraire parce qu’elle se fout des faits. Et c’est ça, l’important : une présomption, ce n’est pas une thèse sur les faits.

2.

Cela étant dit, il faut aussi revenir sur la manière dont, dans nos discussions privées, dans un cadre amical par exemple, on manie la notion de « présomption d’innocence ». Et il me semble bien qu’on en fait souvent un usage très abusif, qui aggrave les confusions que je signale plus haut, et qui légitime en quelque sorte le malaise que j’ai évoqué.

Nous ne sommes pas dépositaires d’une quelconque autorité judiciaire. Nous n’avons donc pas à manier des fictions juridiques : ce n’est pas notre boulot. Si on débat, dans un cadre privé ou amical, sur la culpabilité ou l’innocence de Tariq Ramadan ou de Pierre Joxe, on n’a pas à parler de « présomption d’innocence ». On peut dire : « Je pense que Tartempion est coupable », ou « Je pense que Tartempion est innocent », ou, plus prudemment, « Je n’en sais pas assez pour me prononcer ». Mais parler de « présomption d’innocence », quand on est un quidam et qu’on discute avec ses ami-e-s, cela n’a pas de sens. Ou alors, cela n’a de sens que sens psychologique : dire que j’applique la présomption d’innocence à Tartempion, cela veut bien dire que je pense que Tartempion est innocent (ici, « Je présume » veut bien dire « Je suppose »). Si ce que l’on veut dire, en revanche, c’est qu’on ne sait pas si Tartempion est coupable ou non, et qu’on ne peut pas le décréter coupable avant de savoir, alors c’est comme cela qu’il faut le dire. « On ne sait pas. » Pas : « Il est présumé innocent. »