Tentative de définition d’un libéralisme de gauche

Le problème de ma philosophie politique que je qualifierais de « libérale-très-à-gauche », c’est qu’il faut justifier le fait d’arrêter mon libéralisme au seuil de l’économie. En effet, non seulement j’ai des positions libérales sur certaines questions dites sociétales (religion, sexualité, immigration, drogue…) et sur la question des droits politiques (libertés de manifestation, de réunion, d’expression…), mais encore ma vision du monde repose vraiment sur un individualisme méthodologique et sur la méfiance envers des abstractions comme « le peuple » ou « la société » que l’on a trop vite fait d’hypostasier (j’adore la phrase de Margaret Thatcher : « There is no such thing as a society! »). Avec tous ces présupposés philosophiques, comment puis-je m’autoriser à ne pas être partisan d’un laissez-faire absolu en matière économique ?

En vérité, je crois que ma solution spontanée consiste à définir mon libéralisme comme, attention : une exigence de neutralité de l’État face aux préférences qualitatives des gens.

Je m’explique.

Ce que je ne supporte pas, c’est que l’État favorise tel ou tel choix de vie, telle ou telle manière de faire usage de son argent ou de son temps. Je considère que la pluralité des options philosophiques est un donné, et qu’un État juste doit avant tout respecter cette pluralité, sans favoriser (en tout cas, sans favoriser de manière arbitraire…) tel choix aux dépens de tel autre.

Or il me semble que cette définition n’est pas du tout incompatible avec un interventionnisme d’État qui jouerait sur le niveau de richesse des individus, par exemple en établissant un salaire minimum, en organisant une sécurité sociale ou en imposant les fortunes. L’argent en effet est un équivalent universel. Avec la quantité d’argent qu’ils ont, ou qui leur reste après imposition, les gens font bien ce qu’ils veulent. Régler le niveau de richesse des individus n’implique aucun dirigisme qualitatif, aucune faveur accordée à un choix de vie, ou de consommation en l’occurrence, plutôt qu’à un autre.

Même si c’est moins net, on doit pouvoir étendre cette logique au fait de jouer sur le temps de travail des gens. Le fait d’accorder du temps libre aux gens ne préjuge pas de la manière dont ils vont l’utiliser ; et puis on suppose, on admet, que tout le monde préfère avoir du temps libre plutôt que de travailler. Donc réduire le temps de travail hebdomadaire ou quotidien ne constitue pas un désagrément pour quiconque.

Il en va différemment lorsque l’État veut interdire, au nom du bien commun, des comportements dont on peut facilement imaginer qu’ils constituent, pour certaines personnes placées dans certaines situations, de vrais choix de vie. L’exemple le plus évident est celui de la prostitution. En admettant qu’il y ait un intérêt social à l’interdiction de la prostitution, il n’empêche qu’il est injuste, pour l’État, de défavoriser les personnes qui font le choix, par convenance personnelle, d’exercer ce métier-là plutôt qu’un autre. Ici, l’État se montre non neutre face aux préférences qualitatives des gens[1].

Un autre exemple, plus délicat, est celui du travail du dimanche – mais cela fait longtemps que je trouve que les deux questions, prostitution et travail dominical, mobilisent des arguments et des raisonnements assez semblables. Même si c’est pour protéger la majorité des salarié-e-s, il ne me paraît pas du tout sûr que l’État ait moralement le droit de contraindre celles et ceux qui préfèrent travailler le dimanche qu’un autre jour de la semaine en échange d’un meilleur salaire. C’est une manière d’accorder une préférence au choix de vie consistant à avoir une famille, par exemple, ou à celui consistant à aller à la messe, et un État juste devrait s’en abstenir.

Une objection possible serait la suivante : en fixant un salaire minimal, en limitant le temps de travail des salarié-e-s, l’État défavorise le choix de vie (patronal) consistant à s’enrichir le plus possible. Mais précisément, cette intervention de l’État me paraît qualitativement neutre, dans la mesure où, en un certain sens, tout le monde veut s’enrichir (au moins dans un sens minimal : personne ne serait hostile ni même indifférent au fait de gagner au Loto). Et le fait de vouloir s’enrichir ne préjuge pas de la manière dont on va dépenser son argent : il s’agit seulement, si l’on peut dire, d’une préférence quantitative, face à laquelle aucune neutralité d’État n’est requise.


[1] Au bout du compte, je crois que je suis plutôt anti-abolitionniste, donc, même si les abolitionnistes ont aussi de bons arguments.

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8 commentaires

  1. Est-ce que le salaire minimum est un type d’intervention dans l’économie vraiment compatible avec vos principes libéraux ? Après tout, on peut y voir, comme dans le cas de l’interdiction de la prostitution, une limitation de la liberté de contracter reposant sur une forme de paternalisme.

    Qu’est-ce que vous pensez du réal-libertarisme de Van Parijs, dont les intentions me semblent assez semblables aux votres et qui est un des théoriciens du revenu universel ?

    1. Pour l’instant, je ne pense rien du réal-libertarisme, parce que je ne connais pas ! Mais merci pour la référence !

      Sinon, j’ai l’impression que le « paternalisme » est une catégorie un peu trop large. Ca ne me paraît pas incohérent d’être favorable au « paternalisme » lorsqu’il vise à protéger les faibles contre les forts, SAUF quand cela revient à favoriser un choix de vite plutôt qu’un autre. En l’occurrence, mal payer ses salarié-e-s n’est pas vraiment un « choix de vie ».

      1. En fait il y a des défenseurs d’un paternalisme libéral (mais sur une autre base que la défense des faibles) :
        https://rationalitelimitee.wordpress.com/2010/04/12/le-paternalisme-liberal-e-ndebat/

        « Ca ne me paraît pas incohérent d’être favorable au « paternalisme » lorsqu’il vise à protéger les faibles contre les forts, SAUF quand cela revient à favoriser un choix de vite plutôt qu’un autre. »
        On peut vous objecter que la limitation de la durée du travail tombe dans cette exception : au nom de la protection des travailleurs on met une limite à leur possibilité d’arbitrage entre temps libre et revenu. »

        1. Ce n’est pas faux. Et c’est sans doute pourquoi je crois que j’ai plus de réserves avec la limitation de la durée du travail qu’avec la fixation d’un salaire minimum ou la répartition par l’impôt.

          1. Cependant, le fait (pour une personne salariée) de travailler plus ou moins longtemps, ça n’a pas d’influence que sur son propre mode de vie. Lorsque quelqu’un travaille plus que le temps normal, il utilise aussi une partie du temps de travail global qui est à partager entre les salariés. Et donc, il favorise le non-emploi des autres.
            Je ne dis pas que cet argument, à lui seul, permet de rejeter l’idée que la limitation de la durée de travail est une mauvaise chose, mais implique que, pour ce problème, le choix de mode de vie au niveau individuel n’est pas le seul paramètre à prendre en compte.

  2. Je me pose des questions similaires et aurait tendance à parvenir aux mêmes préférences que vous en matière de réglementations, à l’exception sans doute de la question du travail le dimanche.
    Ceci dit il me semble qu’on peut développer un contre-argumentaire attaquant assez sévèrement cette position de neutralité de l’État face aux préférences quantitatives (et surtout posant la question des contours de cette supposée neutralité).

    Il repose sur une prise en compte des effets de mes choix sur autrui avec des méthodes empruntées à la théorie des jeux (donc en prenant en compte les interactions entre les choix individuels).
    Sur la question de l’organisation du temps de travail on peut reconnaitre une quasi-situation de dilemme de prisonnier. Si je suis prêt à travail le dimanche c’est que je souhaite gagner un avantage par rapport à ceux qui tiennent absolument à le conserver comme une journée de repos. Au fond mes réelles préférences (et les réelles préférences de la plupart des gens) sont les suivantes :
    « Avoir un emploi n’impliquant pas de travailler le dimanche »> »Avoir un emploi impliquant de travailler le dimanche »> »Ne pas avoir d’emploi »

    Au final on peut se retrouver dans une situation paradoxale où
    1) Dans un régime d’autorisation au travail le dimanche, tous (la plupart) sont prêts à travailler le dimanche.
    2) Tous (la plupart) préfèrent vivre dans un régime interdisant le travail de dimanche.

    Cette situation (qui rappelle le « dilemme de prisonnier » mais qu’importe) se rencontrent très régulièrement dans notre société et justifie, à mon sens, des logiques de réglementations.
    1) Je préfère avoir le choix d’entreprendre des actions polluantes (déplacement, consommation) mais je préfèrerais vivre dans une société interdisant ces actions.
    2) Je préfère pouvoir mettre mes enfants dans un « bon » lycée (au risque de réduire la mixité sociale) mais je préférerais que la réglementation défavorise ce type de comportement.
    3) Si j’étais sportif de haut niveau je serais prêt à me doper (et donc à avoir une chance de gagner) tout en préférant que personne ne puisse le faire…etc, etc.

    Au final, et paradoxalement, le seul point de vue du choix individuel me semble insuffisant pour s’assurer de retranscrire politiquement les préférences des individus.

    1. Merci, c’est très intéressant comme point de vue ! Les situations type « dilemme du prisonnier » fournissent en effet un bon argument anti-libéral. Seulement, dans le cas du travail le dimanche, je ne suis pas sûr qu’on soit exactement dans ce cas-là. Ce n’est pas évident que l’ordre des préférences des gens soit : « Avoir un emploi n’impliquant pas de travailler le dimanche »> »Avoir un emploi impliquant de travailler le dimanche »> »Ne pas avoir d’emploi ». On peut aussi imaginer que des gens se contrefichent sincèrement de travailler ou non le dimanche, voire préfèrent travailler le dimanche plutôt qu’un autre jour, par exemple parce que le dimanche n’est pas un jour particulier dans leur religion.

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