Genre et sexe

La doxa des milieux militants impose de distinguer le « genre », qui serait socialement construit, du « sexe », qui, « naturel » ou non, quoi que cela veuille dire (et il y a des débats là-dessus), aurait en tout cas un ancrage biologique, et correspondrait, chez un individu donné, à un certain état de ses organes génitaux externes et internes, de ses caractères sexuels secondaires (pilosité, masse musculaire…), de ses chromosomes, de ses gamètes, etc. Il y a des gens pour lesquels cette distinction est extrêmement utile, comme les trans, qui sont précisément dans la situation où genre et sexe ne correspondent pas.

Seulement, il y a aussi beaucoup de gens qui ne sont pas trans, comme moi, et pour ces personnes, la question des rapports entre genre et sexe se pose différemment. Il me semble même qu’il y a des cas où la distinction entre les deux concepts, et l’absence d’un concept-parapluie qui engloberait les deux, sont source de problèmes. J’aimerais faire un parallèle avec la notion marxiste de « classe » : on distingue la « classe-en-soi », définie objectivement par sa position dans les rapports d’exploitation, et la « classe-pour-soi », c’est-à-dire la classe en tant qu’elle a conscience de son unité et de ses intérêts communs, en tant qu’elle est organisée dans des syndicats et/ou des partis, etc. La distinction analytique entre les deux concepts est pertinente, et permet de saisir le réel avec précision. Mais il arrive aussi que l’on ait besoin de parler de « classe » tout court, parce qu’on se place à un niveau d’abstraction où la distinction cesse d’être pertinente. Si je parle de la « lutte des classes », par exemple, celle-ci peut affecter la classe ouvrière « en-soi » si elle consiste en une offensive des patron-ne-s pour faire baisser le coût du travail, par exemple, mais aussi la classe ouvrière « pour-soi » si cette offensive patronale a pour conséquence de susciter des grèves et de renforcer les syndicats. Ici, la syntaxe permet bien d’exprimer ce dont il s’agit : on un concept général, « classe », qui se divise en deux concepts, « classe-en-soi » et « classe-pour-soi », désignés par l’ajout d’une locution adjectivale au concept de base. Du coup, on peut choisir ou non de spécifier, selon les besoins, le concept de « classe ». Il est regrettable qu’il n’existe pas, de même, un concept général de sexe-genre, qui pourrait être « sexe » ou « genre », et qui n’empêcherait pas, selon les besoins, de parler de sexe social et de sexe biologique, ou de genre social et de genre biologique. J’extrapole peut-être, mais j’ai tendance à voir dans ce déplorable état de fait linguistique le signe d’une certaine manie analytique, d’une hostilité aux concepts synthétiques (soupçonnés, peut-être, d’invisibiliser les minorités et les situations particulières), dans les milieux militants féministes. Mais il faudrait creuser ce point.

De quels points de vue, donc, la distinction genre/sexe est-elle inutile ou nuisible ?

D’abord, sans doute, d’un point de vue historique et social. Il m’est arrivé, un jour, de débattre sur l’évidence phénoménale de la divisions de l’humanité en deux genres-sexes – et précisément, je ne savais pas s’il valait mieux dire « genre » ou « sexe », car c’était à la fois les deux que je voulais dire. Il s’agissait de comparer, à cet égard, la race et le sexe : autant il n’y a aucune évidence phénoménale de la division de l’humanité en races (et les scientifiques racistes du XVIIIe siècle qui tentent d’établir quelles sont les races humaines proposent des solutions spectaculairement différentes, repérant certains cinq races, certains huit, certains dix, aux frontières très changeantes…), autant la division binaire homme/femme possède une grande régularité à travers les sociétés – à vrai dire, je me demande même si elle n’est pas universelle, car je n’ai pas de contre-exemple qui me vienne en tête, et s’il en existait de convaincants je suppose que des féministes me les auraient déjà sortis. Or cette division homme/femme est à la fois une division de sexe et de genre : de sexe, bien sûr, parce qu’il y a bien à chaque fois environ 50% de la population qui a un pénis, des testicules et des spermatozoïdes, et 50% qui a un vagin, des ovaires, des ovules et un utérus ; et qu’en outre cette division binaire a une très grande importance pour la reproduction de l’espèce ; mais de genre, aussi, parce qu’il y a bien, à chaque fois, des rôles sociaux différenciés entre les porteuses d’utérus et ceux qui n’en portent pas. Quelles que soient les raisons précises qu’ils en donnent, des anthropologues matérialistes comme Christophe Darmangeat ou Paola Tabet sont, je crois, d’accord pour dire que la division des sociétés en deux genres est un (quasi ?) invariant, d’ailleurs (quasiment ?) toujours à l’avantage des hommes. La division en deux sexes engendre immédiatement, ou se confond avec, une division en deux genres, et il n’y a pas lieu, il est même absurde, de les distinguer. Bien sûr, dans chaque société, même très reculée dans le temps, il est possible qu’il y ait eu des personnes porteuses d’utérus qui se soient identifiées comme hommes, etc. Mais si on se place à un niveau historique et social, ces exceptions peuvent et doivent être tenues pour non pertinentes et négligeables.

Ensuite, d’un point de vue psychogénétique. Certes, il y a des personnes qui, à partir d’un sexe masculin, développent une identité de genre féminine. Cependant, dans la grande majorité des cas, les personnes dotées d’un sexe masculin vont développer une identité de genre masculine ; le caractère statistiquement écrasant de cette configuration harmonieuse des rapports entre genre et sexe ne peut pas être un hasard. Quand un médecin, à la naissance d’un bébé mâle, dit : « c’est un garçon », il fait indissociablement deux choses : descriptivement, il constate l’appartenance du nouveau-né au sexe mâle ; performativement, il inaugure son entrée dans le genre masculin. Et cette identification originelle du sexe et du genre, chez les personnes cisgenres, est confirmée à chaque étape de la vie. Dans le cas des personnes cisgenres, on peut bien dire que leur sexe (masculin par exemple) est la cause de leur genre. Le récit de la vie d’un homme cis, par exemple, doit traiter comme un phénomène unique, ou comme deux phénomènes si étroitement corrélés qu’ils en deviennent uniques, son sexe mâle et son genre masculin. Il n’y a pas d’indépendance suffisante entre les deux faits pour qu’on puisse les distinguer conceptuellement. Bien sûr, à cet égard, la psychogenèse d’une personne trans fait apparaître la nécessité de la distinction sexe / genre ; mais c’est une erreur de croire que le cas des trans permet de mettre au jour une distinction à la validité universelle. En fait, la vie des trans et la vie des cis ne peuvent pas, à cet égard, se penser avec les mêmes concepts.

Enfin, d’un point de vue phénoménologique, et c’est ce qui me paraît le plus convaincant. Je suis un homme cis, et mon expérience de la masculinité est désespérément synthétique. On ne peut pas la réduire à ce que l’on appelle « genre » : bien sûr, si je suis un homme, c’est parce qu’on dit « il » en parlant de moi, qu’on me considère comme un homme, etc. Mais c’est aussi parce que j’ai un pénis que je suis un homme. Mes organes sexuels et l’usage que j’en fais participent, non seulement de la construction de ma masculinité, mais aussi de ma perception de moi-même en tant qu’homme. Si la distinction entre genre et sexe a pour fonction de mettre en évidence une distance, une possible non-coïncidence, ou au moins une coïncidence non immédiate entre genre et sexe, alors elle tombe à plat quand, précisément, l’expérience vécue des gens, expérience dont il faut bien parler et qu’il faut bien des mots pour dire, est celle de la coïncidence immédiate entre, en gros, un pronom et un organe.

Les mots sont ce qu’ils sont, et il va bien falloir faire avec, si ennuyeux soient-ils parfois. Mon argument est surtout méthodologique : au-delà de la question spécifique du genre et du sexe, il vise l’usage que l’on fait des concepts. Je confesse une certaine aversion pour les gens qui découpent le réel en tranche sans se préoccuper de le réunifier – ma vision des choses, qu’exprime d’ailleurs le titre de mon blog, consiste plutôt dans l’idée que l’esprit d’analyse et l’esprit de synthèse sont deux vertus, et que c’est en les combinant, en passant de l’un à l’autre, en enrichissant l’un par l’autre, qu’on saisit le mieux le monde. La distinction genre / sexe, adéquate à rendre compte de la vie et de la psyché de certaines personnes, échoue à décrire d’autres faits. La moulinette analytique, maniée dogmatiquement ou précipitée dans le langage, pose au moins autant de problèmes qu’elle n’en résout.

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5 commentaires

  1. > J’extrapole peut-être, mais j’ai tendance à voir dans ce déplorable état de fait linguistique le signe d’une certaine manie analytique, d’une hostilité aux concepts synthétiques (soupçonnés, peut-être, d’invisibiliser les minorités et les situations particulières), dans les milieux militants féministes.

    Ça me semble un peu exagéré tout de même. Les militants féministes n’ont pas forcément beaucoup de prise sur le vocabulaire ; je soupçonne (sans avoir vérifié) que l’usage de « genre » et de « sexe » pour des concepts flous et voisins est bien antérieur au féminisme moderne, ça ne me semble pas clair qu’il y avait la place lexicale pour des termes naturels pour dire (a), (b), et (a ou b sans précisions). Mais bon.

    > La division en deux sexes engendre immédiatement, ou se confond avec, une division en deux sexes

    Je pense que le deuxième « sexes » devrait être « genres ».

    > dans la grande majorité des cas, les personnes dotées d’un sexe masculin vont développer une identité de genre masculine ; le caractère statistiquement écrasant de cette configuration harmonieuse des rapports entre genre et sexe ne peut pas être un hasard

    Je ne comprends pas trop cet argument et le paragraphe qui suit. Évidemment, quand la société a construit deux genres et les assigne par défaut sur la base de la perception du sexe des personnes, ça va évidemment entraîner une corrélation visible. Je crois que la raison pour laquelle la distinction genre/sexe est pertinente, c’est par rapport au fait suivant, qui est justement assez peu intuitif : le « contenu » du genre masculin, et tout ce qui est associé au genre masculin, est une construction sociale qui est très largement indépendante de la réalité biologique du sexe masculin.

    Du coup, quand tu dis qu’il y a généralement « configuration harmonieuse » du sexe et du genre, c’est vrai au sens où, pour la majorité des personnes, leur sexe et leur genre coïncident ; mais ce n’est pas vrai au sens où le « contenu » de leur genre (vestimentaire, culturel, comportemental, etc.) n’a aucune raison de correspondre à leurs dispositions propres.

    Autrement dit, j’ai l’impression que l’objet principal de la distinction sexe/genre, c’est de distinguer la composante « biologique » du sexe-genre, qui est une donnée qui ne dépend pas de la culture ; et la composante « sociale » du sexe-genre : pour cette dernière, même si l’existence de cette composante (et l’assignement des gens à la composante suivant leur sexe) est un quasi-invariant culturel, le contenu (i.e., ce qu’on associe à chaque genre) est très largement spécifique à la culture (même s’il y a sûrement quelques tendances générales).

    1. 1) La distinction genre/sexe n’est probablement pas attribuable aux militant-e-s, mais sa fortune peut l’être. J’ai d’ailleurs l’impression qu’elle a gagné du terrain depuis quinze ou vingt ans – ce n’est pas un fait si ancien que cela.

      2) oui, merci !

      3) Mais l’identité de genre d’une personne, telle qu’on la définit habituellement, ce n’est pas pas une façon de s’habiller ou de se vêtir, c’est une manière de s’identifier. Il peut y avoir des gens qui sont univoquément des hommes, du point de vue de leur sexe ET de leur genre, et qui ont des comportements, des goûts, et mêmes des vêtements associés au genre féminin.
      En tout cas, quand une personne change trans change de genre, ça n’est pas qu’une question de vêtements ou de comportement. On n’avait pas besoin du concept de « genre » pour critiquer, par exemple, les stéréotypes sexuels.

      1. De ce que je comprends de la « théorie du genre », il y a d’abord le sexe, fait biologique brut, puis vient le genre, qui est une assignation sociale au sens propre : ce fait biologique est associé par la société à tout un tas de comportements et de normes morales, vestimentaires, etc. dont il devient le signe. Si on ne distingue pas genre et sexe, on obtient alors une naturalisation de l’assignation sociale. On ne se comporte plus comme homme ou femme parce que c’est ainsi qu’on est socialisé, mais par implication directe de la biologie. Par rapport au sexe, le genre permet de rendre mobile et donc de penser l’assignation sociale.

        Maintenant, pour ce qui est de la transsexualité, j’ai toujours eu du mal à voir comment cela s’organisait avec le genre (sous réserve, bien sûr, que le l’aie bien saisi). Si le fait biologique est investi entièrement par la société dans sa manifestation sociale, on ne voit pas comment un homme pourrait désirer objectivement être une femme et vice-versa, ça n’a aucun sens à moins de supposer que le biologique offre en lui-même une résistance au social, qui empêcherait que tel sexe se voie assigner telle sorte de comportements. « j’ai un corps masculin, mais je ne peux pas vivre socialement comme un individu masculin parce qu’en fait je suis un individu féminin » revient à reconnaître l’existence d’une féminité profonde surdéterminante et pas simplement un malaise face à la manière dont est socialement investi le masculin.

        Il faut aussi voir que penser le genre à partir de la transsexualité est sûrement une mauvaise idée, car la transsexualité n’est possible que dans une seule société. Changer de sexe (et non seulement de comportement) implique en effet une technicité chirurgicale et l’accès à des traitements hormonaux qu’on ne trouve je pense que dans nos sociétés hautement techniques. Car la transsexualité est en fait intrinsèquement artificielle : aussi profonde que soit la modification, les corps des sujets ne se voient jamais dotés de toutes les caractéristiques du sexe désiré (comme les gonades) et ne peuvent se maintenir sans les béquilles chimiques empêchant la biologie de resurgir au grand galop. On a donc là quelque chose de tout à fait particulier.

        1.  » Si on ne distingue pas genre et sexe, on obtient alors une naturalisation de l’assignation sociale. On ne se comporte plus comme homme ou femme parce que c’est ainsi qu’on est socialisé »

          J’ai l’impression que vous glissez de l' »assignation sociale » au fait de se « comporter » comme homme et femme. Mais c’est une ambiguïté gênante : à un moment, il faut quand même distinguer le genre, c’est-à-dire le fait de se sentir homme ou femme (éventuellement, et c’est le cas le plus souvent, suite à une « assignation » sociale), et le fait d’adopter des comportements genrés. Parce qu’effectivement, si on considère que le « genre » c’est le fait de se maquiller quand on est une fille et de faire du foot quand on est un garçon, alors évidemment le sexe et le genre n’ont rien à voir, l’affaire est réglée. Mais c’est trop facile.

          La suite de votre propos confirme, à mon avis, cette confusion. La transidentité ne consiste ni forcément à changer de sexe, ni seulement à changer de comportement, mais bien à changer de *genre*, c’est-à-dire s’identifier à l’autre genre. Ca n’implique pas forcément d’opération.

          « Maintenant, pour ce qui est de la transsexualité, j’ai toujours eu du mal à voir comment cela s’organisait avec le genre (sous réserve, bien sûr, que le l’aie bien saisi). Si le fait biologique est investi entièrement par la société dans sa manifestation sociale, on ne voit pas comment un homme pourrait désirer objectivement être une femme et vice-versa, ça n’a aucun sens à moins de supposer que le biologique offre en lui-même une résistance au social, qui empêcherait que tel sexe se voie assigner telle sorte de comportements.  »

          On peut supposer qu’il y a des assignations sociales ratées. Par exemple, j’ai un bébé mâle, je l’assigne homme, mais pour des raisons ressortissant de la psychanalyse ou autre je construis sa psyché de telle manière qu’il va ensuite se sentir femme. Il n’y a pas besoin pour cela de supposer que ce sont ses organes biologiques qui le déterminent à se sentir femme.

  2. (J’ai plein de trucs à faire et je procrastine en essayant de rendre ce commentaire clair et cohérent)

    Quand tu dis que pour un-e cis, le genre colle au sexe et qu’il n’y a pas lieu de les distinguer, je pense que c’est vrai tant que tu restes dans ta société (voire des conditions sociales plus restreintes) d’origine, mais que ça peut changer avec les changements d’environnement : Il y a des pays ou se tenir la main entre amis masculins cishet est totalement banal, c’est pas vraiment le cas en France, de même il y a des pays où les hommes portent des vêtements du type robes/jupes (le Vatican par exemple, mais aussi l’Inde), ce qui est beaucoup moins classique en France. Du coup si un homme de ces pays-là vient en France, si le genre qu’il s’attribue ne pas, la perception qu’on les autres de lui va varier. (possiblement pas en se disant « je genre cette personne comme une femme », mais en ne la faisant plus correspondre aux canons de la masculinité, et si de par ses comportements une personne cishet subit une agression homophobe, il est possible qu’elle change ses comportements, qu’elle remette en question sa façon d’être etc). Je dérive sur orientation sexuelle mais c’est parce qu’il me semble que c’est pas mal lié et que la façon de percevoir et performer son genre change aussi avec l’orientation sexuelle en sus de la classe et de la culture locale.

    Du coup mon point c’est probablement de dire que la distinction est utile notamment parce qu’il n’y a pas un unique genre masculin ni unique genre féminin, et que du coup la perception que pour les cis le genre et le sexe sont indissociables est une illusions dépendant de conditions non-énoncées.

    Et pour le langage et un concept synthétique, si « sexegenre » n’existe pas, je dirais que dans le langage courant « homme » et « femme » sont des mots qui amalgament le sexe et le genre allègrement, du coup tu peux parler de « la division de l’humanité entre hommes et femmes ».

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