Le jugement politique comme un élément du jugement de goût

Lorsque l’on veut proposer une analyse politique d’une œuvre d’art, il est fréquent de soigneusement dissocier d’emblée la question de la qualité esthétique et la question du contenu idéologique. Par exemple, si je regarde le dernier article du Cinéma est politique portant sur un film que j’ai vu, je lis ceci :

Et avant de commencer vraiment, mettons-nous d’accord sur un point : oui Mad Max est visuellement époustouflant, virtuose et inventif dans la forme, captivant par son rythme effréné. Je ne remettrais pas ça en cause dans ce texte et je ne parlerai pas de ses qualités cinématographiques.

J’ai un peu la flemme de chercher plus loin, mais je suis sûr d’avoir lu des déclarations de ce genre ailleurs sur le site. Et cette séparation entre esthétique et idéologique est d’ailleurs un point que je ne remettais pas en cause dans mes précédents billets sur l’analyse politique de l’art, notamment celui-ci, où j’écrivais :

J’en profite pour préciser quelque chose d’évident, mais d’important : dire que les jugements politiques doivent se penser sur le modèle des jugements de goût n’implique pas du tout que pour une œuvre donnée, les deux jugements soient nécessairement concordants. Par exemple, on peut tout à fait trouver qu’un film est à la fois un film raciste et un film excellent, et on peut trouver très ennuyeux un film dont on ne contestera toutefois pas la portée antiraciste.

Pourtant, il me semble que l’on pourrait complexifier un peu la question, en signalant que lorsqu’on est face à un film, notre impression de spectateur/trice est synthétique. On peut bien, rétrospectivement ou même sur le moment, essayer de faire la part des choses et identifier les défauts et les qualités, dans chaque ordre, du film. Mais il n’en reste pas moins qu’avant toute analyse, le film nous procure un sentiment de confort ou d’inconfort, un sentiment positif ou négatif, qui va faire au bout du compte qu’on aime ou qu’on n’aime pas ce film.

Dans le cas d’un film militant, de gauche, etc., qui présente en outre de vraies qualités cinématographiques, il me paraît incontestable que notre agrément, voire notre sentiment de jubilation, sera indissociablement dû et à la réussite esthétique du film et au message politique qu’il contient et qui nous flatte. Si je pense aux Nouveaux Chiens de garde (Balbastre et Kergoat, 2012), par exemple – cas un peu particulier, puisqu’il s’agit d’un documentaire, mais en l’occurrence ça ne change rien – mon plaisir tient à la fois au fait que le film dise ce que je pense et au fait qu’il soit bien réalisé. Je peux faire cette distinction quand j’en parle, mais mon contentement est d’abord unitaire.

Inversement, il y a des films que je n’ai pas aimés notamment parce que leur message politique, réel ou supposé, m’a mis trop mal à l’aise. Je pense notamment à Whiplash, de Damien Chazelle (2015) : je n’ai pas l’intention de rentrer ici dans un débat sur le sens politique du film, ni même d’expliquer longuement pourquoi je ne l’ai pas aimé, mais en gros, ce sont des raisons d’ordre idéologique qui m’ont empêché d’y adhérer et d’apprécier le film.

Ce que je veux dire, c’est simplement que l’appréciation idéologique fait partie de l’appréciation esthétique au sens large.

Mais il y a un corollaire gênant : à ce compte-là, aimer un film implique donc toujours, sinon d’être d’accord avec son contenu, du moins de ne pas être trop en désaccord avec lui pour adhérer au film, pour marcher dans le film. L’attitude consistant à dire qu’on a trouvé tel film raciste, mais qu’on l’a bien aimé quand même (tout en l’ayant trouvé raciste) est éminemment suspecte : celui ou celle qui adopte cette attitude peut au moins être soupçonné-e de complaisance envers le racisme. C’est une conclusion désagréable et inconfortable, mais défendable.

Ou alors… ou alors il faut faire un pas de plus, soumettre le concept même de racisme, et de X-phobie* en général, à une critique sévère, et conclure que dans certaines acceptions du mot, ce n’est pas si grave d’être raciste. Après tout, on ne parle pas d’un racisme traduit en actes, ni même d’un racisme verbalisé, ni même, le plus souvent, d’un racisme conscient : on parle simplement d’une tendance spontanée de l’esprit à adhérer à des discours, non, même pas, à des représentations X-phobes.

Mais en quoi est-ce, moralement parlant, un problème ?

Notre honneur ne réside pas dans le fait d’être pur-e et sans pulsion mauvaise ; il réside dans le fait de les réfréner, de ne pas leur donner libre cours, et de ne pas les laisser guider nos comportements. Pour le reste, pour ce qui se passe aux tréfonds de nos têtes, nos psychismes sont trop complexes pour qu’on puisse y faire la police. Nous avons des représentations qui ne sont pas glorieuses ? Nous avons aussi des fantasmes, des rêves, qui peuvent être « X-phobes » en ce sens faible du mot, et c’est comme ça.

Après tout, il y a beaucoup de gens qui aiment les films violents – j’ai moi-même plutôt apprécié le dernier Tarantino, Les Huit Salopards. Si on arrive à adhérer à un film qui contient tellement d’hémoglobine et où l’on tire tellement de coups de feu, c’est probablement parce que l’on a, quelque part, une certaine disposition à cette violence. Mais cette disposition n’est pas condamnable en soi. On ne peut pas l’exprimer en disant qu’on « aime » la violence, encore moins qu’on « est » violent. Il se trouve simplement qu’il y en nous quelque chose qui, plus ou moins honteusement, se complaît au spectacle de la violence (mais d’une violence euphémisée, en l’occurrence, puisque tout cela est pour de faux).

Au fond, en ce sens-là, il est légitime de réclamer le droit à cette « disposition à la violence », comme il est légitime aussi de réclamer le droit à la X-phobie et au racisme, c’est-à-dire le droit d’avoir des pulsions peu nobles. Il s’agit simplement de réclamer le droit à la névrose, et cela nous concerne tou-te-s.

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5 commentaires

  1. Cette question du droit à la X-phobie me semble plutôt intéressante, aussi parce qu’elle peut apparaître dans des incompréhensions courantes autour de l’anti-X-phobie.

    À un discours anti-sexiste, par exemple, on m’oppose parfois l’argument « il ne faut pas exagérer non plus, il y a des hommes et des femmes et c’est comme ça », comme si j’avais cherché à prétendre qu’il n’en allait pas ainsi pour la majorité des gens (et pour moi-même). En gros, l’anti-X-phobie est souvent mal comprise comme une tentative de nier l’existence de la distinction X. (Alors que c’est plutôt le contraire, c’est précisément reconnaître le critère X que de dire qu’il n’est pas opportun de discriminer en fonction ; de même que l’anti-racisme ne cherche pas à nier que certaines personnes ont la peau plus sombre que d’autres ! D’ailleurs c’est un phénomène assez contre-intuitif mais les anti-X-phobes sont souvent amenés à pratiquer eux-mêmes la discrimination X, parfois de manière plus saillante que la discrimination molle de la société autour : qu’on pense à des réunions explicitement non-mixtes, ou à des statistiques pour mesurer la mixité dans un milieu où on doit demander aux gens le genre dont ils se revendiquent.)

    C’est pourquoi je me dis que c’est important, pour qu’il ne soit pas mal compris, de doubler les messages anti-X-phobes d’une mise en garde sur leurs limites, dans le genre de ce que tu fais. L’objet de l’anti-X-phobie n’est pas de nier l’existence du critère X, elle ne conteste même pas que la majorité des gens, à titre privé, choisissent de percevoir le critère X ; elle ne nie même pas que les anti-X-phobes eux-mêmes puissent avoir, à cause de leur éducation ou de leur bagage biologique, des représentations mentales intimes qui discriminent suivant X. Ce que l’anti-X-phobie veut faire, c’est dire qu’il n’est pas opportun de discriminer *publiquement* suivant le critère X, et organiser la société pour que le critère X reste une affaire purement privée. (Un peu comme certaines acceptions de la laïcité, qui ne vise pas à nier la religion mais à en faire une affaire privée ; dans une société non-sexiste, par exemple, la mention du sexe dans l’état civil devrait sembler bizarre au même titre que la mention de la religion ou de l’ethnie dans l’état civil à Singapour choque la sensibilité française actuelle.)

    Pour reformuler encore, dans le cas du sexisme : la question de savoir si les humains sont biologiquement disposés à discriminer suivant le genre, à percevoir différemment les individus suivant leur genre, est totalement orthogonal à la question de savoir si c’est opportun de le faire publiquement et d’organiser la société en conséquence. J’ai l’impression que cette distinction est difficile à saisir — et même formulée comme ça, on répliquerait sûrement : « Pourquoi organiser la société en faisant mine d’ignorer une discrimination qu’on est pourtant tous disposés à pratiquer ? » Mais l’exemple du racisme montre qu’on est plus ou moins d’accord, en France aujourd’hui, pour dire que ce n’est pas bien de discriminer suivant la couleur de peau, alors que l’humain naïf est probablement prédisposé à percevoir différemment une personne d’une couleur différente.

    Mais bon : ce n’est pas tout à fait satisfaisant non plus comme analyse, parce que la somme des discriminations privées font quand même quelque chose de public… En principe, si on s’en tient à ton critère strict « c’est OK d’avoir des représentations mentales internes X-phobes du moment que c’est indistinguable du point de vue du comportement et des actions », il ne devrait pas y avoir de problème… mais je ne sais pas si une société où chacun est secrètement X-phobe de la sorte pourrait vraiment fonctionner et ne pas être X-phobe. Et si on élargit, pour dire aux gens qu’ils ont le droit d’être X-phobes en privé, et que c’est leur strict droit de ne vouloir être ami qu’avec des gens de leur couleur, de leur religion, ou de ne sortir qu’avec des personnes du sexe opposé… là ça devient vraiment délicat que les choses se passent bien au niveau public.

    1. La distinction public /privée ne me semble pas opérante ici : la répartition des tâches ménagères est sûrement une affaire privée, mais on a du mal à concevoir que l’antisexisme ne s’en préoccupe pas. Même si on refuse de suivre les formes les plus radicales d’anti-X-phobie dans l’affirmation que TOUT est politique, il est difficile de ne pas concéder qu’il y a du politique dans la sphère privée. Si on pense qu’il y a des limite au devoir de lutte contre les X-phobies, il faut reconnaître qu’ elle n’est pas facile à tracer.

      A ce sujet, il peut être intéressant de jeter un œil à ce qui s’écrit dans le mouvement féministe à propos des fantasmes et des pratiques SM.
      http://mashable.com/2016/02/09/feminist-rough-sex/#6OI4VFxicZqh

      1. Certes, mais l’action antisexiste d’un Etat, normalement, ne visera pas *directement* les comportements privés (ou alors c’est qu’on est dans un Etat totalitaire). Ca peut être le but d’un Etat de faire tendre les ménages vers une répartition plus égalitaire des tâches domestiques, en faisant des campagnes publiques sur la question par exemple, mais il n’a pas à prendre de mesures coercitives en ce sens, et un couple hétérosexuel a le droit inaliénable de répartir en son sein les tâches ménagères de façon très inégalitaires. En revanche, l’Etat pourra prendre des mesures coercitives contre le harcèlement sexuel, contre les inégalités salariales ou contre la sous-représentation des femmes en politique (en faisant voter et appliquer des lois).

        De même, je ne dis pas que ce n’est pas un problème d’anti-sexisme que les gens aient des représentations sexistes dans la tête. En un sens, on pourrait se dire que dans une société totalement débarrassée du sexisme, les gens n’auraient probablement pas ces représentations dans la tête, ou à un niveau beaucoup plus faible. Donc les militant-e-s anti-sexistes ont probablement des choses à dire sur la question, des analyses à produire, etc. En revanche, ça n’enlève rien au fait qu’on a le droit moral d’avoir de telles représentations. L’idée n’est pas tant qu’il y a des domaines dans lesquels la lutte anti-X-phobe n’ait pas sa place, mais qu’il y a des domaines dans lesquels la lutte anti-X-phobe ne saurait être que très indirecte.

        Là où la distinction public/privé me gêne en effet, c’est que j’ai tendance à admettre le droit moral à exprimer *publiquement* ces représentations qu’on a dans la tête (au moins si on le fait poliment, avec prudence, de manière oblique, en les mettant à distance, etc. – dans le détail, il faudrait voir…).

        Quant aux pratiques SM, c’est effectivement un bon exemple pour penser la question de l’offense, de la liberté, de la fiction, de la représentation, etc. En fait j’ai tendance à penser qu’en matière érotique, entre personnes consentantes, on a (presque) tous les droits, ET que le paradigme érotique est un bon paradigme pour penser tout un tas d’autres pratiques (c’est-à-dire qu’au lieu de décréter une « exception érotique » qui permettrait de faire sous couvert d’érotisme des choses normalement répréhensibles, on pourrait se servir de l’exemple des pratiques érotiques pour considérer comme également acceptables des pratiques a priori non érotiques. On pourrait notamment utiliser l’argument du continuum, en faisant valoir que la limite entre ce qui est érotique et ce qui ne l’est pas n’est pas toujours absolument si clair, et de toute façon difficile voire impossible à tracer dans la loi).

        1. > En un sens, on pourrait se dire que dans une société totalement débarrassée du sexisme, les gens n’auraient probablement pas ces représentations dans la tête, ou à un niveau beaucoup plus faible

          Je ne sais pas. Mon intuition (entièrement naïve) sur la question serait que la plupart des gens ont tout de même une tendance biologique innée à percevoir le genre visible des personnes comme une donnée importante. Mais ce serait mieux d’avoir des résultats expérimentaux sur ça, évidemment… En tout cas, ce que je voulais dire, c’est que les revendications anti-sexistes sont souvent perçues comme incompatibles avec ce genre d’affirmation, alors qu’à mon avis il n’en est rien : le sexisme public est un problème même si mon intuition était vraie.

          > j’ai tendance à admettre le droit moral à exprimer *publiquement* ces représentations qu’on a dans la tête (au moins si on le fait poliment, avec prudence, de manière oblique, en les mettant à distance, etc. – dans le détail, il faudrait voir…).

          Je pense qu’en fait ce serait intéressant de théoriser les circonstances dans lesquelles on a, moralement, toujours le droit d’affirmer ce genre de représentations. La tâche n’est pas si aisée : pour beaucoup de modes d’expression, on pourra objecter que certains membres du public n’ont pas envie d’être exposés à ces représentations (par exemple la couverture de magazines dans un kiosque), que les intermédiaires de la chaîne de publication (l’imprimeur, le vendeur de journaux, etc) peuvent légitimement ne pas vouloir y être associés… On pourrait dire que tenir une conférence publique chez soi pour exposer ses idées est essentiellement la façon la moins gênante de le faire, et qu’elle est moralement inattaquable, mais dans ce cas, comment en faire la publicité ?

          Je dirais en fait que les blogs, ou une abstraction des blogs, sont un bon exemple de mode d’expression où il ne serait jamais moralement problématique d’exprimer ses opinions, quelles qu’elles soient, parce que rien n’oblige les gens à en prendre connaissance s’ils ne le souhaitent pas. Enfin bref ; tout ça est un peu flou mais je pense que c’est intéressant de réfléchir aux limites au-delà desquelles on s’interdirait de vouloir remettre en question des représentations que l’on juge nuisibles voire dangereuses.

          > en matière érotique, entre personnes consentantes, on a (presque) tous les droits

          Je suis assez d’accord mais il y a pas mal d’exemples extrêmes où ça se heurte (au moins) aux systèmes légaux actuels et à l’intuition de la majorité des gens. Par exemple https://en.wikipedia.org/wiki/Operation_Spanner et aussi https://en.wikipedia.org/wiki/Armin_Meiwes où j’imagine que beaucoup de gens diraient que Meiwes devrait être condamné à quelque chose même s’il n’y avait pas le moindre doute sur le fait que sa victime était consentante. Je ne sais pas moi-même ce que j’en pense : j’ai du mal à estimer sous quelles modalités on peut valablement consentir à subir des dommages irréversibles, en particulier à se faire tuer.

          Je suis d’accord avec le fait qu’une « exception érotique » serait une mauvaise idée. Je rapproche ça des « exceptions religieuses » sont indésirables, par exemple « on n’a pas le droit de porter de couvre-chef sur des photos d’identité, sauf pour raisons religieuses ». Bien évidemment, on peut allègrement détourner les exceptions religieuses pour les raisons que tu mentionnes : https://en.wikipedia.org/wiki/Flying_Spaghetti_Monster#Headgear_in_identity_photos. Il se passerait sans doute la même chose si les « exceptions érotiques » existaient réellement.

          1. « Je dirais en fait que les blogs, ou une abstraction des blogs, sont un bon exemple de mode d’expression où il ne serait jamais moralement problématique d’exprimer ses opinions, quelles qu’elles soient, parce que rien n’oblige les gens à en prendre connaissance s’ils ne le souhaitent pas. Enfin bref ; tout ça est un peu flou mais je pense que c’est intéressant de réfléchir aux limites au-delà desquelles on s’interdirait de vouloir remettre en question des représentations que l’on juge nuisibles voire dangereuses »

            Tes analyses ont le mérite de dégager un principe normatif, même si son application au cas par cas peut poser problème : il est moralement inattaquable de faire publiquement état de ses représentations X-phobes, tant qu’on n’y expose aucune personne non-consentante. Je pense qu’en l’état c’est encore un peu trop restrictif, parce qu’on ne peut pas mettre des trigger warnings interminables sur chaque oeuvre d’art, et parce que c’est sans doute en partie le propre de représentations mentales de ce genre de n’être pas très claires quant à leur degré exact de X-phobie… Mais tu tiens une piste.

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