Quelques réflexions sur l’antispécisme

J’ai assisté hier à une réunion sur l’élevage des animaux, introduite par un militant végan et antispéciste. L’essentiel de son propos était centré sur les questions écologiques, sanitaires et sociales de la consommation de produits alimentaires d’origine animale – autant d’aspects sur lesquels je n’ai pas grand-chose à dire, et suis tout disposé à croire les chiffres (édifiants) avancés. En revanche, en ce qui concerne les problèmes éthiques, j’ai fait une intervention au cours de laquelle, d’une part, j’ai résumé mon argument de la prédation (dans une version un peu plus faible), et d’autre part, j’ai avancé un autre argument, que voici :

L’un des vices rhétoriques de l’antispécisme est qu’il transforme une question quantitative, une question de degré, en question qualitative (et en question de principe). On peut réduire la souffrance animale causée par les humains, mais on ne peut pas l’abolir, car on ne vit jamais innocemment : l’être humain construit des villes, des routes, des ponts ; crée des champs là où il y avait des forêts ; bref, aménage son territoire et, ce faisant, détruit inévitablement des écosystèmes locaux, ce qui directement ou non cause la mort de plein d’animaux sentients (des êtres dotés d’un système nerveux central ; pas seulement des insectes). Bien sûr, il est toujours possible de faire souffrir moins : on peut manger moins de viande, mieux traiter les animaux d’élevage, etc. Mais cela reste une question de degré, pas de principe. À partir de là, placer le curseur ici plutôt que là est arbitraire : on ne peut plus vraiment considérer comme un devoir moral de ne pas manger de viande, ni de lait, ni d’œufs, et de ne pas mettre de vêtements faits avec des animaux, dès lors que même les végan-e-s qui se tiennent strictement à ce régime pourraient en faire plus (et pourraient toujours en faire plus, jusqu’à mener une vie d’ascèse qui serait en réalité beaucoup plus pénible que le fait de simplement se passer de steak – c’est un sacrifice trop coûteux, sans doute, pour qu’il puisse être moralement exigible)[1]. Entre l’omnivore welfariste et le/la végan-e scrupuleux/se, il n’y a jamais qu’un continuum.

Notons d’ailleurs que cet argument justifie de distinguer moralement les êtres humains et les animaux. La communauté morale humaine est suffisamment réduite, et par ailleurs assez facilement dénombrable, pour qu’on puisse considérer comme un impératif moral pour les êtres humains de ne pas faire mourir d’autres êtres humains, fût-ce indirectement. Si des grands travaux publics imposent d’inonder une plaine, et qu’on déloge les habitant-e-s de la plaine, la moralité exige au minimum qu’on le fasse avec respect, et sans doute contre dédommagement. On n’aura pas autant d’égards pour les souris, et je ne vois pas comment un-e antispéciste pourrait s’en plaindre.

Une discussion en off qui a suivi la réunion a porté sur l’éventuelle souffrance des plantes. J’avoue que l’idée me semble un peu saugrenue : dans la mesure où on sait que la douleur, chez un grand nombre d’animaux, est liée à la présence d’un système nerveux central, il me paraît raisonnable de penser que les organismes qui en sont dépourvus ne peuvent pas ressentir la douleur. Mais un tel raisonnement de bon sens tombe facilement sous l’accusation d’anthropocentrisme, ou de mammiférocentrisme : ce n’est pas parce que chez l’espèce humaine (et d’autres espèces) la souffrance est liée à la présence d’un système nerveux central qu’il en va nécessairement de même chez toutes les espèces (sans même parler de la possibilité d’affects désagréables qui ne soient pas assimilables à ce qu’on appelle « souffrance », mais qu’on pourrait tout de même prendre moralement en compte). Je me suis alors fait la réflexion suivante : si on prouvait scientifiquement que les légumes que l’on consomme ressentent la douleur, alors il serait prouvé que l’être humain ne peut pas se nourrir sans faire mourir ou souffrir des êtres vivants, et cela rendrait l’antispécisme « animaliste » (celui des végan-e-s) totalement absurde. Il faudrait soit l’étendre à tous les êtres vivants sensibles, et mourir de faim, soit y renoncer pour tous les êtres vivants, et manger de la viande sans guère de scrupule. Or je trouve qu’il est difficile de fonder un principe moral ferme sur un fait scientifique non seulement incertain (car au fond, la non-souffrance des pommes de terre est improuvable) mais surtout extrêmement contingent. Il me semble (je n’en suis pas tout à fait certain, mais il me semble) que le respect que l’on doit aux autres êtres humains est au-delà de ce genre de contingences, ce qui suffit selon moi à donner à la communauté morale humaine un statut tout à fait à part au sein du règne animal[2]. Le respect que l’on doit à ses membres n’est conditionné à rien, en particulier à aucune découverte ou non-découverte scientifique. (Je vais vite, il y aurait peut-être des choses à préciser, et je m’exprime peut-être mal, mais je crois quand même que je touche du doigt quelque chose.)

Je précise en revanche que je suis très dubitatif par rapport à un argument anti-antispéciste avancé dans le débat, consistant à dire que les animaux n’ont pas de droits, parce qu’il n’y a pas de droit naturel et que les droits sont des constructions humaines qui ne concernent que les êtres auxquels on décide de les appliquer. Le problème d’un tel argument, peut-être non perçu par ceux qui l’ont manié hier, est qu’il ne permet nullement de trancher entre les deux propositions contradictoires que sont « Les animaux ont des droits » et « Les animaux n’ont pas de droits » : même en admettant qu’ils n’aient pas de droits naturels, devrait-on ou non leur donner des droits artificiels ? Et les arguments qu’un-e antispéciste constructiviste invoquerait pour justifier qu’on leur donne des droits (ils souffrent, ils ont un rapport au passé et à l’avenir, leur vie possède une valeur…) sont à peu près les mêmes que ceux qu’un-e antispéciste naturaliste invoquerait pour soutenir qu’ils possèdent des droits. Par conséquent, cet argument anti-naturaliste et constructiviste ne fait guère autre chose que faire piétiner la discussion.


[1] Je me rends compte en écrivant ces lignes que je retrouve une idée que j’avais déjà exposée dans ce billet à propos d’une tout autre question (je m’auto-cite) :

Un acte A moralement positif est moralement requis si la situation S qu’il crée nous rapproche d’une situation S’, à laquelle on parvient par un acte ou un ensemble d’actes A’ eux-mêmes moralement requis – c’est-à-dire, puisque « devoir implique pouvoir », que la situation S’ est à la fois souhaitable et atteignable. Le caractère moralement obligatoire de A découle du caractère moralement obligatoire de A’, dont il est une partie. Inversement, si S’ est inatteignable, dans la mesure où A’ n’est pas moralement requis, toute partie de A’ n’est pas non plus moralement requise. Dans ce cas, S peut être, contrairement à S’, atteignable, mais A est surérogatoire (pas obligatoire).

[2] Une autre manière de présenter les choses : la morale antispéciste tend à vouloir fonder la norme sur du fait, alors que la morale spéciste (à usage exclusivement humain) admet l’irréductibilité humienne [en] du devoir-être à l’être, et pose un statut moral particulier à l’être humain, non pour des caractéristiques particulières qu’il possèderait, mais parce que c’est comme ça (soit que l’intuition nous guide, soit que ce soit une affaire de décision collective implicite).

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8 commentaires

  1. Personnellement (et en tant que végétarien de quelques mois), ce qui me gène ce n’est pas la souffrance animale en soi (comme tu le dis avec l’argument de la prédation, on serait bien en peine de faire cesser toute souffrance animale), mais le fait de l’ériger en système. Le fait d’élever des animaux dans le but unique de les tuer et dans une logique productiviste qui leur donne une vie misérable. Le lion n’élève pas les gazelles, pour reprendre ton exemple. Dans cette perspective, manger un animal sauvage que je heurterai accidentellement en voiture ne me gênerai pas. Je suis plus ambivalent sur la chasse : dans l’absolu la chasse d’un animal sauvage unique qui n’a pas été élevé pour ça pourquoi pas, mais à partir de combien d’animaux, de quel degré d’intentionnalité, on en revient à un système ? On pourrait dire que la chasse d’animaux sauvages garde un niveau d’incertitude, mais avec les moyens modernes, pas tant que ça.
    En pratique, vu que c’est difficile de trouver de la viande d’animaux sauvages avec une bonne traçabilité, je résous mes incertitudes en évitant complètement de manger de la viande (mais je n’ai pas encore une position morale satisfaisante puisque je n’ai pas renoncé aux œufs et au lait, qui sont produits par des industries qui sont clairement des systèmes qui exploitent des animaux de façon massive. Un jour.)

  2. Est-ce que la meilleure riposte des anti-spécistes à chacun de vos arguments ne consisterait pas à montrer que vos arguments seraient tout aussi dévastateurs contre une morale anthropocentrée

    1) argument de la prédation
    Ne peut-on pas transposer cet argument aux relations inter-humaines.
    Si je n’ai pas à m’interdire de manger les animaux puisqu’ils ne s’interdisent pas de se manger les uns les autres, pourquoi est-ce que, de la même manière, je ne me considèrerais pas dégagé d’obligations morales envers mes semblables qui, eux-mêmes, agissent fréquemment de manière immorale.
    C’est au fond l’argument par lequel Machiavel défend l’amoralisme du Prince : il n’a pas à se forcer à être bon puisque les hommes sont mauvais.

    2) « L’un des vices rhétoriques de l’antispécisme est qu’il transforme une question quantitative, une question de degré, en question qualitative »
    On pourrait vous répondre que cela tient moins à l’antispécisme en tant que tel qu’à la manière dont l’utilitarisme pose le problème moral. Un utilitarisme qui n’intègrerait pas les non-humains au calcul du plus grand bonheur serait confronté au même problème. Par exemple dans une morale utilitariste nous n’en faisons jamais assez en matière d’assistance humanitaire (pour un exemple du maximalisme moral utilitariste, même sans nos amies les bêtes : Peter Unger, Living high and letting die)

    3) « je trouve qu’il est difficile de fonder un principe moral ferme sur un fait scientifique non seulement incertain (car au fond, la non-souffrance des pommes de terre est improuvable) mais surtout extrêmement contingent. »
    Imaginons que nous ne soyons pas antispéciste mais kantiens (nous n’avons de devoirs qu’envers les êtres doués de raison) et que nous découvrions un jour que tous les êtres vivants sont doués de raison …
    Je ne vois pas où est la différence avec votre situation où on découvrirait que les légumes souffrent.
    On pourrait faire valoir que la morale kantienne présuppose qu’il est toujours possible de traiter toute personne non seulement comme un moyen mais aussi comme une fin et que cette possibilité dépend d’un fait contingent : la distribution des êtres doués de raison dans l’univers.

    1. 1) Je ne crois pas que ça réponde bien à mon argument de la prédation. Le problème n’est pas que les animaux agissent immoralement ou amoralement les uns envers les autres, il est plutôt que la souffrance animale, lorsqu’elle a lieu dans la nature, nous paraît dans l’ordre des choses.

      En fait, par rapport à mon précédent article, je reviens un peu sur la portée exacte de cet argument. Je ne pense pas qu’il puisse à lui seul suffire à démolir l’antispécisme (ça se saurait) ; je pense qu’il a plutôt un rôle de contre-argument à l’argument « intuitionniste » consistant à invoquer la peine que procure chez nous la souffrance de certains animaux (on n’aime pas voir torturer les chatons). Le fait que la souffrance animale est parfois ressentie comme étant « dans l’ordre des choses » peut être opposé au fait que la souffrance animale est parfois ressentie comme étant scandaleuse. (Et l’une des conséquences possibles de cette argumentation, d’ailleurs, serait de faire exploser la catégorie des « animaux » en différents sous-ensemble à valeur morale différente : animaux sauvages, animaux d’élevage, animaux domestiques…)

      2) Le problème que vous soulevez tient au refus de la distinction, chez les utilitaristes hardcore, entre « tuer » et « laisser mourir ». Or moi, je ne crois pas que tuer et laisser mourir soient moralement équivalents. Si on considère simplement le fait de « tuer », et pas le fait de « laisser mourir », on peut sans problème poser comme norme morale un principe du genre « tu ne tueras point ». Ca ne veut pas dire qu’il soit réellement possible d’atteindre un état de la société où plus personne ne tue plus personne, mais ça veut dire que la mise à mort sera toujours considérée comme une déviance sociale, une anomalie ou un scandale à réparer. En revanche on ne peut même pas poser comme norme morale quelque chose comme « on ne tuera plus d’animaux ». Parce que quand une moissonneuse-batteuse passe dans un champ, il lui arrive sûrement de tuer des petits mammifères. Quand on coupe des arbres pour faire du papier, on détruit peut-être l’habitat d’oiseaux qui avaient leurs nids dedans (je donne des exemples qui me passent par la tête, ce ne sont pas forcément les meilleurs, mais bon…). Dans ces cas-là, l’être humain ne se contente pas de « laisser mourir » sans intervenir – il tue, activement, même si c’est sans intention directe de tuer et même si c’est parfois de manière indirecte. Mais c’est bien des conséquences de son action, et non de son inaction, que découle la mort d’animaux.

      3) Oui, mais justement, je ne pense pas être kantien sur ce point…

      1. Cela dit, pour ce qui est du point 2), j’entrevois une faille possible dans ma réponse : on pourrait dire que, de même qu’il n’est pas moralement équivalent de tuer et de laisser mourir, il n’est pas non plus moralement équivalent de tuer en cherchant à tuer, et de tuer comme conséquence annexe et indésirable d’une autre action (comme moissonner un champ).

      2. 1) Mon objection peut-être reformulée en terme d’ordre des choses
        On peut adopter envers les actions humaines un point de vue pour lequel l’immoralité humaine est dans l’ordre des choses : par exemple les actions immorales sont le produit du déterminisme naturel ou social.

        3) Vous avez l’ambition d’être encore plus radicalement aprioriste que Kant ? Je serais curieux de savoir comment vous pensez affranchir la formulation de principes moraux de toute présupposition contingente

  3. « si on prouvait scientifiquement que les légumes que l’on consomme ressentent la douleur, alors il serait prouvé que l’être humain ne peut pas se nourrir sans faire mourir ou souffrir des êtres vivants »
    La vie est souffrance, devenez schopenhauerien et libérez vous du vouloir vivre 😉

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