Mois: novembre 2015

Antispécisme et argument du continuum

Je n’ai pas tellement mieux, comme nom, qu’ « argument du continuum » (ça sonne moins bien qu’ « argument de la prédation », je vous l’accorde), mais on va faire avec. Je voudrais revenir sur un argument contre l’antispécisme que j’ai proposé dans mon dernier billet. Voici la façon dont je formulais les choses :

L’un des vices rhétoriques de l’antispécisme est qu’il transforme une question quantitative, une question de degré, en question qualitative (et en question de principe). On peut réduire la souffrance animale causée par les humains, mais on ne peut pas l’abolir, car on ne vit jamais innocemment : l’être humain construit des villes, des routes, des ponts ; crée des champs là où il y avait des forêts ; bref, aménage son territoire et, ce faisant, détruit inévitablement des écosystèmes locaux, ce qui directement ou non cause la mort de plein d’animaux sentients (des êtres dotés d’un système nerveux central ; pas seulement des insectes). Bien sûr, il est toujours possible de faire souffrir moins : on peut manger moins de viande, mieux traiter les animaux d’élevage, etc. Mais cela reste une question de degré, pas de principe. À partir de là, placer le curseur ici plutôt que là est arbitraire : on ne peut plus vraiment considérer comme un devoir moral de ne pas manger de viande, ni de lait, ni d’œufs, et de ne pas mettre de vêtements faits avec des animaux, dès lors que même les végan-e-s qui se tiennent strictement à ce régime pourraient en faire plus (et pourraient toujours en faire plus, jusqu’à mener une vie d’ascèse qui serait en réalité beaucoup plus pénible que le fait de simplement se passer de steak – c’est un sacrifice trop coûteux, sans doute, pour qu’il puisse être moralement exigible). Entre l’omnivore welfariste et le/la végan-e scrupuleux/se, il n’y a jamais qu’un continuum.

Pater Taciturnus m’a répondu en commentaire que la faiblesse de l’argument était qu’il pouvait tout aussi bien servir à invalider une morale réservée aux humains qu’une morale antispéciste. En effet, selon lui :

[Le problème] tient moins à l’antispécisme en tant que tel qu’à la manière dont l’utilitarisme pose le problème moral. Un utilitarisme qui n’intègrerait pas les non-humains au calcul du plus grand bonheur serait confronté au même problème. Par exemple dans une morale utilitariste nous n’en faisons jamais assez en matière d’assistance humanitaire (pour un exemple du maximalisme moral utilitariste, même sans nos amies les bêtes : Peter Unger, Living high and letting die).

Ma réponse (proposée ici) à cette objection consiste justement à rejeter comme invraisemblable (comme trop contre-intuitive) la thèse des utilitaristes hardcore qui ne font pas de distinction morale entre tuer et laisser mourir. Selon cette doctrine (qui est aussi je crois celle de Peter Singer), il est aussi grave de laisser quelqu’un mourir (par exemple en omettant de donner à un organisme de charité l’argent qui sauverait une vie) que de tuer activement quelqu’un en lui tirant dessus dans la rue. Dans ces conditions, même en ne faisant rien, on fait toujours le mal, puisqu’on pourrait toujours faire plus, c’est-à-dire faire moins de mal (on pourrait faire plus de choses positives, et du coup faire moins de mal). Mais si on considère au contraire, comme moi, que la distinction entre tuer et laisser mourir est moralement pertinente, alors on conviendra qu’il est parfaitement possible de poser comme principe moral qu’il ne faut pas tuer activement autrui. Un principe moral selon lequel il serait toujours mal de laisser mourir autrui serait effectivement impraticable, mais un principe moral selon lequel il serait toujours mal de tuer activement autrui de l’est pas. La différence entre les humain-e-s et les animaux se situe précisément ici : pour les animaux, même un principe comme « il est immoral de tuer activement des animaux » est impraticable.

J’avais moi-même proposé un contre-argument à cette réponse possible :

On pourrait dire que, de même qu’il n’est pas moralement équivalent de tuer et de laisser mourir, il n’est pas non plus moralement équivalent de tuer en cherchant à tuer, et de tuer comme conséquence annexe et indésirable d’une autre action (comme moissonner un champ).

Si on considère que la distinction entre tuer-en-voulant-tuer et tuer-comme-effet-collatéral-non-voulu est moralement pertinente, alors l’argument du continuum tombe, y compris pour les animaux : il est parfaitement praticable de se refuser, non pas à tuer activement les animaux, mais à tuer les animaux en ayant pour objectif de les tuer. Dans ce cas, il serait immoral de tuer les animaux pour les manger, car leur mise à mort fait partie intégrante du plan de production alimentaire ; mais il serait admissible de les tuer accidentellement en moissonnant un champ ou en coupant des arbres, même si l’être humain a une responsabilité active dans leur mort.

Cela ruine-t-il l’argument du continuum ? En fait, cela dépend de ce à quoi on veut faire servir cet argument. Il me semble qu’il suffit à établir que les animaux, même sentients, ne peuvent pas être rangés dans la même communauté morale que les êtres humains. En effet, quand on considère les êtres humains, il est moralement inacceptable de causer leur mort, même quand il s’agit d’un dégât collatéral. Ainsi, il semblera naturellement inacceptable de causer la mort de personne humaines en inondant une zone, même si cette inondation est justifiée dans le cadre d’une politique agricole, environnementale, touristique ou autre chose. Le seul cas de figure où la mort d’êtres humains comme dégât collatéral pourrait éventuellement paraître acceptable est lorsqu’il s’agit de sauver d’autres êtres humains, si possible davantage – on bombarde le Q.G. de l’ennemi pour l’empêcher de mener une attaque terroriste, et tant pis s’il y a quelques civil-e-s qui meurent avec[1]. En revanche on est obligé-e d’accepter la mort d’animaux sentients comme dégât collatéral y compris si la manœuvre n’a pas pour but de sauver des vies humaines – cela peut être, simplement, pour aménager le territoire. Cela suffit à établir une différence de statut moral entre les animaux même sentients et les êtres humains, et à réfuter l’antispécisme – si celui-ci, comme c’est généralement le cas, est défini comme l’indifférence morale à l’espèce.


[1] C’est un exemple théorique, je ne dis pas du tout qu’il soit applicable à l’actualité…

Quelques réflexions sur l’antispécisme

J’ai assisté hier à une réunion sur l’élevage des animaux, introduite par un militant végan et antispéciste. L’essentiel de son propos était centré sur les questions écologiques, sanitaires et sociales de la consommation de produits alimentaires d’origine animale – autant d’aspects sur lesquels je n’ai pas grand-chose à dire, et suis tout disposé à croire les chiffres (édifiants) avancés. En revanche, en ce qui concerne les problèmes éthiques, j’ai fait une intervention au cours de laquelle, d’une part, j’ai résumé mon argument de la prédation (dans une version un peu plus faible), et d’autre part, j’ai avancé un autre argument, que voici :

L’un des vices rhétoriques de l’antispécisme est qu’il transforme une question quantitative, une question de degré, en question qualitative (et en question de principe). On peut réduire la souffrance animale causée par les humains, mais on ne peut pas l’abolir, car on ne vit jamais innocemment : l’être humain construit des villes, des routes, des ponts ; crée des champs là où il y avait des forêts ; bref, aménage son territoire et, ce faisant, détruit inévitablement des écosystèmes locaux, ce qui directement ou non cause la mort de plein d’animaux sentients (des êtres dotés d’un système nerveux central ; pas seulement des insectes). Bien sûr, il est toujours possible de faire souffrir moins : on peut manger moins de viande, mieux traiter les animaux d’élevage, etc. Mais cela reste une question de degré, pas de principe. À partir de là, placer le curseur ici plutôt que là est arbitraire : on ne peut plus vraiment considérer comme un devoir moral de ne pas manger de viande, ni de lait, ni d’œufs, et de ne pas mettre de vêtements faits avec des animaux, dès lors que même les végan-e-s qui se tiennent strictement à ce régime pourraient en faire plus (et pourraient toujours en faire plus, jusqu’à mener une vie d’ascèse qui serait en réalité beaucoup plus pénible que le fait de simplement se passer de steak – c’est un sacrifice trop coûteux, sans doute, pour qu’il puisse être moralement exigible)[1]. Entre l’omnivore welfariste et le/la végan-e scrupuleux/se, il n’y a jamais qu’un continuum.

Notons d’ailleurs que cet argument justifie de distinguer moralement les êtres humains et les animaux. La communauté morale humaine est suffisamment réduite, et par ailleurs assez facilement dénombrable, pour qu’on puisse considérer comme un impératif moral pour les êtres humains de ne pas faire mourir d’autres êtres humains, fût-ce indirectement. Si des grands travaux publics imposent d’inonder une plaine, et qu’on déloge les habitant-e-s de la plaine, la moralité exige au minimum qu’on le fasse avec respect, et sans doute contre dédommagement. On n’aura pas autant d’égards pour les souris, et je ne vois pas comment un-e antispéciste pourrait s’en plaindre.

Une discussion en off qui a suivi la réunion a porté sur l’éventuelle souffrance des plantes. J’avoue que l’idée me semble un peu saugrenue : dans la mesure où on sait que la douleur, chez un grand nombre d’animaux, est liée à la présence d’un système nerveux central, il me paraît raisonnable de penser que les organismes qui en sont dépourvus ne peuvent pas ressentir la douleur. Mais un tel raisonnement de bon sens tombe facilement sous l’accusation d’anthropocentrisme, ou de mammiférocentrisme : ce n’est pas parce que chez l’espèce humaine (et d’autres espèces) la souffrance est liée à la présence d’un système nerveux central qu’il en va nécessairement de même chez toutes les espèces (sans même parler de la possibilité d’affects désagréables qui ne soient pas assimilables à ce qu’on appelle « souffrance », mais qu’on pourrait tout de même prendre moralement en compte). Je me suis alors fait la réflexion suivante : si on prouvait scientifiquement que les légumes que l’on consomme ressentent la douleur, alors il serait prouvé que l’être humain ne peut pas se nourrir sans faire mourir ou souffrir des êtres vivants, et cela rendrait l’antispécisme « animaliste » (celui des végan-e-s) totalement absurde. Il faudrait soit l’étendre à tous les êtres vivants sensibles, et mourir de faim, soit y renoncer pour tous les êtres vivants, et manger de la viande sans guère de scrupule. Or je trouve qu’il est difficile de fonder un principe moral ferme sur un fait scientifique non seulement incertain (car au fond, la non-souffrance des pommes de terre est improuvable) mais surtout extrêmement contingent. Il me semble (je n’en suis pas tout à fait certain, mais il me semble) que le respect que l’on doit aux autres êtres humains est au-delà de ce genre de contingences, ce qui suffit selon moi à donner à la communauté morale humaine un statut tout à fait à part au sein du règne animal[2]. Le respect que l’on doit à ses membres n’est conditionné à rien, en particulier à aucune découverte ou non-découverte scientifique. (Je vais vite, il y aurait peut-être des choses à préciser, et je m’exprime peut-être mal, mais je crois quand même que je touche du doigt quelque chose.)

Je précise en revanche que je suis très dubitatif par rapport à un argument anti-antispéciste avancé dans le débat, consistant à dire que les animaux n’ont pas de droits, parce qu’il n’y a pas de droit naturel et que les droits sont des constructions humaines qui ne concernent que les êtres auxquels on décide de les appliquer. Le problème d’un tel argument, peut-être non perçu par ceux qui l’ont manié hier, est qu’il ne permet nullement de trancher entre les deux propositions contradictoires que sont « Les animaux ont des droits » et « Les animaux n’ont pas de droits » : même en admettant qu’ils n’aient pas de droits naturels, devrait-on ou non leur donner des droits artificiels ? Et les arguments qu’un-e antispéciste constructiviste invoquerait pour justifier qu’on leur donne des droits (ils souffrent, ils ont un rapport au passé et à l’avenir, leur vie possède une valeur…) sont à peu près les mêmes que ceux qu’un-e antispéciste naturaliste invoquerait pour soutenir qu’ils possèdent des droits. Par conséquent, cet argument anti-naturaliste et constructiviste ne fait guère autre chose que faire piétiner la discussion.


[1] Je me rends compte en écrivant ces lignes que je retrouve une idée que j’avais déjà exposée dans ce billet à propos d’une tout autre question (je m’auto-cite) :

Un acte A moralement positif est moralement requis si la situation S qu’il crée nous rapproche d’une situation S’, à laquelle on parvient par un acte ou un ensemble d’actes A’ eux-mêmes moralement requis – c’est-à-dire, puisque « devoir implique pouvoir », que la situation S’ est à la fois souhaitable et atteignable. Le caractère moralement obligatoire de A découle du caractère moralement obligatoire de A’, dont il est une partie. Inversement, si S’ est inatteignable, dans la mesure où A’ n’est pas moralement requis, toute partie de A’ n’est pas non plus moralement requise. Dans ce cas, S peut être, contrairement à S’, atteignable, mais A est surérogatoire (pas obligatoire).

[2] Une autre manière de présenter les choses : la morale antispéciste tend à vouloir fonder la norme sur du fait, alors que la morale spéciste (à usage exclusivement humain) admet l’irréductibilité humienne [en] du devoir-être à l’être, et pose un statut moral particulier à l’être humain, non pour des caractéristiques particulières qu’il possèderait, mais parce que c’est comme ça (soit que l’intuition nous guide, soit que ce soit une affaire de décision collective implicite).