Mois: octobre 2015

Comment écrire Bell Hooks ?

1.

Connaissez-vous Bell Hooks ? J’ignorerais, quant à moi, jusqu’à son nom, si celui-ci n’était affligé d’une disgrâce typographique particulière : l’intéressée tient à ce qu’on l’écrive sans majuscule initiale. bell hooks, donc, à moi que le prénom prenne quand même la majuscule en début de phrase, ce n’est visiblement pas trop clair.

Ma première réaction a été de m’indigner de ce caprice (ma seconde aussi, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons). Le droit de Bell Hooks à choisir un pseudonyme n’implique aucun droit à réformer pour son propre usage les règles de la typographie anglaise ou française en vigueur, il y a des règles qui appartiennent à tout le monde et il faut s’y tenir par respect, non seulement pour la langue, mais surtout pour ses usager-e-s qui la possèdent en commun. La première version de mon indignation est la suivante : Bell Hooks n’a aucun droit à se faire appeler bell hooks, elle doit se faire appeler Bell Hooks comme tout le monde, parce qu’un nom propre prend une majuscule initiale.

En creusant un peu, j’arrive à une version plus fine et plus correcte de l’argument : Bell Hooks n’a aucun droit à se faire appeler bell hooks, parce que la présence ou non de majuscules initiales n’est pas une propriété intrinsèque de son nom. Le nom de Bell Hooks n’est pas Bell Hooks, ni bell hooks, pas plus que le nom de François Hollande n’est François Hollande ou françois hollande. La preuve linguistique de cela, c’est qu’il y a beaucoup de situations où on sera amené-e à écrire des noms standard sans majuscule : dans des textos, dans des chats Internet, dans des mails, etc. Pourtant, c’est bien son nom que Jean Tartempion écrit quand il signe un e-mail « jean tartempion ». Le fait qu’il soit possible, et même fréquent, de se dispenser de la majuscule initiale indique que la majuscule initiale n’est pas une propriété intrinsèque du nom considéré, mais une propriété (une norme) du type de texte que l’on est en train d’écrire. Les normes typographiques ne sont pas les mêmes dans un article scientifique et dans un e-mail ou un texto – ce n’est pas une faute de signer un e-mail « jean tartempion », parce que les normes de la correspondance électronique courante ne s’y opposent pas, de même que ce n’est pas une faute d’écrire « t ou », pour « T’es où ? », dans un texto. La conséquence de cela, c’est que le nom d’une personne est une abstraction qui peut s’actualiser de différentes manières : avec ou sans majuscules initiales, mais aussi tout en majuscules (si le texte est écrit en majuscules), en petites capitales (dans une bibliographie d’ouvrage scientifique), en Times New Roman ou en Comic Sans MS, en noir ou en vert, etc. Mais aucune de ces actualisations n’équivaut au nom propre même dont elle est l’actualisation. Par conséquent, lorsque Bell Hooks exige que son nom soit écrit sans majuscule, elle n’est pas en train de définir la forme de son pseudonyme, ce qui à la rigueur serait peut-être admissible, mais bien de (re)définir les normes typographiques de tous les textes où son nom est susceptible d’apparaître.

J’ai eu cette conversation sur Facebook, et l’on m’a objecté les bonnes raisons que Hooks peut avoir de formuler cette exigence, la principale étant qu’elle veut signifier par là que le nom propre est moins important que les textes et les idées. Je ne suis vraiment pas convaincu de l’efficacité du procédé : il se trouve que je ne connais Bell Hooks que par cette fantaisie typographique (je n’ai jamais rien lu d’elle), et je gage que je ne suis pas le seul. En réalité cette dé-majusculisation de son nom a surtout pour conséquence que l’on parle, beaucoup, de son nom, et que celui-ci fait écran à ses textes (à moins qu’il ne pousse à s’intéresser aux textes après s’être intéressé-e au nom de l’auteure ? Dans ce cas il s’agit d’une vulgaire technique publicitaire). Mais de toute façon, peu importe : la discussion sur l’efficacité du procédé n’aurait réellement d’importance à mes yeux que si j’étais prêt à reconnaître le droit de Bell Hooks à faire ce qu’elle veut. Dans ce cas, si la dé-majusculisation était une option valable, alors cela pourrait valoir le coup de peser les avantages et les inconvénients du procédé. Or à mes yeux, l’exigence formulée par Hooks consiste dans une tentative d’appropriation indue d’un bien commun. Cela suffit à clore le débat.

2.

Un ami, qui commente parfois ce blog en signant p4bl0, a défendu (dans une conversation sur Facebook) le choix de Bell Hooks, expliquant qu’il tenait, quant à lui, à ce qu’on écrive son pseudo p4bl0 et pas, par exemple, P4bl0. Voici ce que je répondrais :

  • je suis beaucoup plus convaincu de mon droit à ne pas écrire bell hooks que du droit de p4bl0 à voir son pseudo écrit p4bl0. Par conséquent, si je trouvais que le parallèle de p4bl0 était valable, j’aurais plus de chance de me mettre à écrire P4bl0 que bell hooks ;
  • il y a des situations où l’exigence de p4bl0 serait clairement excessive (et je pense qu’il en conviendrait lui-même). Ainsi, dans un texte tout en majuscule, on n’écrirait pas p4bl0, même si c’est la forme qu’il préfère, mais sans doute P4BL0. D’ailleurs, le cas s’est posé pour a3nm, à qui il arrive également de commenter mes articles, et dont j’ai fait figurer le pseudo dans un titre de billet. Les normes typographiques de WordPress étant ce qu’elles sont, le titre apparaît en majuscules, et a3nm devient A3NM ;
  • sans vraiment comprendre pourquoi, je suis assez disposé à considérer que des pseudos comme p4bl0 ou a3nm sont trop éloignés, par leur forme, de noms standard, pour qu’on leur applique tout à fait les mêmes règles typographiques qu’à Jean Tartempion. Cela tient peut-être à la présence de chiffres intégrés, ou à la manière originale dont s’articulent graphie et prononciation (p4bl0 se prononce Pablo, et a3nm, je suppose, [A trois ène ème]). Je ne logerais donc pas p4bl0 et a3nm tout à fait à la même enseigne que, par exemple, Pater Taciturnus, qui, a priori, gardera ses majuscules sur mon blog. Il m’est déjà arrivé d’écrire A3nm (dans l’article sus-linké, par exemple), et peut-être aussi P4bl0, mais je ne pense pas que c’était une bonne idée. Un indice de la possible différence de statut entre le pseudo de Bell Hooks et celui de p4bl0 ou d’a3nm, c’est que même en début de phrase, après un point, cela me gênerait moins d’écrire p4bl0 que d’écrire bell hooks. La dernière phrase du premier paragraphe de ce billet me paraît, à vrai dire, vraiment hideuse (et assez difficilement lisible).

Contre l’interdiction des signes religieux

Je suis tout à fait opposé à la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l’école. Mais pas seulement – je suis aussi opposé à la loi, je ne sais pas de quand elle date d’ailleurs, interdisant le port de signes religieux par certain-e-s fonctionnaires, comme les enseignant-e-s.

Il y a, contre la loi de 2004 en particulier, une série d’arguments que je veux bien reprendre à mon compte par opportunisme : je ne les trouve pas faux, mais ils seraient insuffisants à eux seuls. Ces arguments sont ceux qui insistent sur le fait qu’interdire les signes religieux, et en particulier le foulard musulman puisque c’est essentiellement de cela qu’il s’agit, d’une part crée une discrimination à l’égard d’une population dominée (les femmes musulmanes), d’autre part alimente l’islamophobie, crée du racisme, divise la classe, etc. Ce sont des analyses factuellement correctes, mais en soi, je ne trouve pas forcément cela rédhibitoire de soutenir une loi qui alimente ou crée des sentiments racistes, ou instaure une discrimination, si par ailleurs cette loi se justifie par des principes forts. Par exemple, peut-être qu’une loi contre la circoncision serait perçue comme humiliante par un grand nombre de juif/ve-s et de musulman-e-s, et peut-être que cela alimenterait des campagnes antisémites et islamophobes, mais on peut raisonnablement estimer que c’est un prix à payer pour faire prévaloir un principe fort comme celui du respect de l’intégrité physique des enfants. Pour prendre un exemple sans doute un peu moins sensible, si c’est pour de légitimes raisons d’hygiène qu’on impose le port de maillot de bain (plutôt que d’autres vêtements plus couvrants) dans les piscines, alors il n’y a pas de raison de faire des exceptions pour des femmes dont les croyances religieuses leur imposeraient de s’habiller comme ceci ou comme cela. Si la norme est légitime (et a priori, la norme hygiénique l’est) et que l’application stricte de cette norme entraîne une discrimination religieuse, alors les préférences religieuses des individus concernés doivent être considérés comme des goûts dispendieux (selon le jargon de la philosophie politique contemporaine), auxquels ils sont libres de renoncer, et non comme une donnée de la situation à laquelle la norme générale devrait s’adapter. Si, donc, il y avait un principe suffisamment fort, par exemple le principe de laïcité, qui exigeât des jeunes filles musulmanes qu’elles enlevassent leur voile avant d’entrer dans un établissement scolaire, je n’aurais pas nécessairement d’objection à ce qu’elles soient discriminées sur cette base.

Or je maintiens que ce n’est pas le cas, et que la laïcité impose même tout le contraire. Il me semble qu’il y a déjà quelque chose de profondément anti-laïque dans l’attitude consistant, pour un État, à déterminer ce qui est un signe religieux, par opposition à ce qui n’en est pas un : la neutralité religieuse de l’État, par quoi je définis la laïcité, devrait aller jusqu’à impliquer un aveuglement d’État à l’égard de ce qui relève du religieux et de ce qui n’en relève pas. Si, comme le dit la fameuse loi de 1905, « l’État ne reconnaît […] aucun culte », il ne devrait pas non plus en reconnaître les signes.

Sinon, en effet, que se passe-t-il si je décide de lancer une religion imposant le port, mettons, du T-shirt bleu ? (Et je serai son prophète, et ce blog sera sa bible.) Trois possibilités :

  • interdire le port du T-shirt bleu pour tout le monde, ce qui est sérieusement liberticide, et qui de toute façon excède la portée de la loi, puisque dans la majorité des cas le port du T-shirt bleu ne constitue pas, de fait, un signe religieux ;
  • ne pas interdire le port du T-shirt bleu, ce qui revient à dire que ma religion n’est pas sérieuse ou n’existe pas, ce qui d’une part est très vexant, et d’autre part offense ma liberté de culte (de quel droit l’État décide-t-il de ce qui est une vraie religion ?) ;
  • n’interdire le port du T-shirt bleu que pour mes adeptes, ce qui constitue une discrimination inacceptable.

L’exemple a l’air un peu tiré par les cheveux. Tant mieux ; car il y a des cas bien réels, en réalité, qui ressemblent à celui-là, et qui posent à peu près les mêmes questions théoriques : il y a eu des jeunes filles qui se sont vu signifier l’interdiction de porter des jupes longues au collège, sous prétexte qu’il pouvait s’agir d’un signe d’appartenance à l’islam. La situation est proche de celle que je viens d’évoquer : on a un vêtement, qui peut éventuellement prendre dans certains cas une signification religieuse, mais pas toujours. C’est donc l’État, sous couvert de laïcité, qui est chargé de s’ériger en théologien, et de décider s’il s’agit ou non d’un signe religieux. Comme il n’y tient pas, il laisse les choses se faire dans l’arbitraire le plus total, ce qui ne peut manquer d’entraîner des traitements discriminatoires sur la base de la religion de la personne concernée ou, éventuellement, du nom ou de l’apparence physique – on sera sans doute beaucoup plus enclin-e à interpréter comme religieuse une longue jupe noire portée par une jeune fille arabe que par une jeune fille blanche.

Quand on parle des signes religieux à l’école, les exemples auxquels on pense tout de suite (croix, foulard musulman, kippa, voire turban sikh) font en fait assez peu problème : il s’agit en général de signes religieux non équivoques. Encore qu’on pourrait chicaner : un T-shirt avec une croix de Toulouse, c’est un symbole religieux ? culturel (occitan) ? politique (occitaniste) ? Un maillot de foot de l’équipe d’Angleterre, avec la croix de saint Georges dessus ? Et même pour le foulard musulman, quitte à donner dans le morbide, voici une source possible de problème : le foulard musulman peut prendre des formes très diverses, plus ou moins couvrant, etc. En particulier, ce n’est pas son aspect propre qui permet de le différencier du foulard que pourrait porter une jeune fille chauve suite à une chimiothérapie, par exemple – on peut fort bien se retrouver dans la situation gênante où un-e enseignant-e demanderait à une de ses élèves d’enlever un vêtement, tout en permettant à une autre de le garder, alors que matériellement le vêtement est exactement le même, et qu’a priori l’enseignant-e n’a pas à savoir ni la religion, ni la condition médicale précise de ses élèves… (et pour peu que la jeune fille atteinte du cancer soit arabe…) En tout cas, les polémiques sur les jupes longues montrent que le danger existe précisément quand l’État, ou ses représentant-e-s à l’échelon local que sont un-e proviseur/se de lycée ou un-e enseignant-e, prétendent faire œuvre de théologien-ne-s, et décider de ce qui est religieux et de ce qui ne l’est pas. C’est la porte ouverte, non seulement à la discrimination, mais pire encore : à l’arbitraire (où le racisme se cache si souvent). Seule une conception scrupuleusement libérale de la laïcité, comprise comme neutralité religieuse de l’État et indifférence des institutions publiques à l’égard de la religion, permet d’éviter ces écueils. Pour cette raison, je suis contre la loi de 2004 – et mes arguments s’appliquent aussi à l’interdiction du port de signes religieux par les fonctionnaires.