L’avortement et la gauche

La défense du droit à l’avortement n’est pas une position de gauche.

Cela ne veut pas dire que ce ne soit pas une position juste : je pense que c’est une position juste, comme je l’ai expliqué ici. Mais ce n’est pas une position qu’on puisse dire « de gauche », parce qu’elle ne fait pas système avec les autres positions de gauche.

Considérez, a contrario, les questions économiques : il est facile d’unifier en système les positions économiques de gauche, en montrant par exemple qu’elles procèdent toutes d’une logique interventionniste et anti-libérale, ou bien qu’elles ont toutes pour but de transférer de l’argent et du pouvoir de décision des employeur/se-s vers les employé-e-s, etc. À peu près aucune question économique ne soulève vraiment d’enjeux qui lui soient propres à l’exclusion des autres questions économiques, et qui justifieraient une prise de position spécifique et, éventuellement, différente des prises de position habituelles.

Considérez, également, la défense des droits des homos ou des trans, ou l’exigence de régularisation des sans-papiers ou d’accueil des réfugié-e-s, ou la lutte contre les discriminations X-phobes*, ou le combat en faveur de l’accessibilité des lieux publics pour les handicapé-e-s, etc. : toutes ces positions sont sous-tendues par une conception de gauche de l’universalisme – c’est-à-dire d’un universalisme qui exige une égalité concrète ici et maintenant, et non seulement une reconnaissance de principe de l’égalité de tous les êtres humains.

Mais la défense du droit à l’avortement me paraît plus difficilement faire système avec d’autres positions de gauche. C’est pour cela que si vous voulez dénigrer un parti, un-e homme/femme politique ou un gouvernement devant moi, essayez plutôt de me dire qu’il/elle mène ou prône une politique néo-libérale, ou qu’il/elle se montre peu sympathique aux immigré-e-s : ça a plus de chance de fonctionner que si vous me dites qu’il/elle est contre l’avortement. Je désapprouverai le fait qu’il/elle soit contre l’avortement, mais je ne remettrai pas en cause le fait qu’il/elle soit de gauche, et je ne considérerai pas que cette position regrettable compromet le reste de son programme. Inversement, si on m’apprend qu’un-e politicien-ne « de gauche » est favorable aux privatisations ou à la baisse du salaire minimum, ou souhaite faire expulser les réfugié-e-s de son pays, j’aurai quelques doutes quant au fait qu’il/elle soit réellement « de gauche », et quant à sa sincérité politique sur les autres questions.

Mais ça n’est pas le cas, donc, pour l’avortement. Parce qu’il n’y a rien, dans les arguments laïques contre l’avortement (tels ceux de Don Marquis, que j’ai exposés ici), qui soit spécialement de droite, ou qui doive choquer spécialement des consciences de gauche. L’idée selon laquelle on fait du tort à un individu déjà conçu, donc déjà en route, en le privant de venir au monde, n’est ni absurde, ni scandaleuse. J’ai essayé de réfuter cette idée ici et , avec des arguments que j’espère ingénieux et convaincants, mais qui n’appartiennent pas spécialement à l’argumentaire de la gauche – ce sont simplement des arguments logiquement rigoureux, et qui se meuvent en partie dans un champ qui me semble parfaitement apolitique, celui de la philosophie de l’esprit. Qu’on puisse être en désaccord avec moi ne me choque pas : dire que c’est mal de tuer et bien de laisser vivre, ce n’est pas de droite. Tout le monde est, en règle générale, pro-vie. La gauche est triste et révoltée quand le petit Aylan se noie au large de la Turquie. La seule cause à propos de laquelle la gauche n’est pas pro-vie, c’est l’avortement – par opportunisme, plus que par esprit de système.

Mon principal argument en faveur du droit à l’avortement consiste à dire que chacun-e est propriétaire de son corps, et doit pouvoir avoir le plus entier contrôle sur ce qui s’y passe. Mais cela, ce n’est pas un argument de gauche : c’est un argument libéral. L’idée de propriété de soi qui le sous-tend, en fait, est même au cœur des principes libertariens. Et ma défense du droit à l’avortement est quasiment identique à celle de Murray Rothbard, qui fut l’un des papes du libertarianisme à peu près à la même époque que Nozick. Dans L’éthique de la liberté (1982), Rothbard écrit :

L’analyse de l’avortement doit s’ancrer dans la propriété absolue de chaque être humain sur sa propre personne. Cela implique que chaque femme est titulaire d’un Droit absolu sur son propre corps, qu’elle jouit d’un empire sans partage sur son corps et tout ce qui se trouve à l’intérieur. Ce qui inclut le fœtus. Le fœtus est généralement dans le ventre de sa mère car elle y a consenti ; mais c’est par la seule vertu de consentement libre qu’il y est. Si la mère décide qu’elle ne veut plus du fœtus, celui-ci devient ipso facto une sorte de parasite envahissant pour sa mère, qui est tout à fait en son Droit de l’expulser de son domaine.

J’approuve complètement ; je signe des deux mains ; je ne connaissais pas ce texte quand j’ai écrit mes précédents articles, mais je ne suis pas vraiment surpris de voir que je suis d’accord avec Rothbard là-dessus ; il a d’ailleurs dû m’arriver, peut-être pas sur ce blog mais dans des discussions orales, de recourir à la même comparaison du fœtus avec un « parasite ». Oui, mais voilà : j’assume assez bien ce rapprochement, parce que je suis moi-même libéral. Je le sais, je l’assume, je ne dis pas que je n’ai aucun problème à concilier ça avec mes idées de gauche, mais enfin, et quel que soit le sens exact qu’il faille donner à ce mot, je peux bien dire que je suis « libéral ». Par conséquent, utiliser un argument libéral en faveur du droit à l’avortement, de mon point de vue, c’est presque la moindre des choses. En revanche, je trouverais parfaitement logique qu’une personne de gauche non libérale refuse d’utiliser l’argument de la « propriété de soi » (que je reprends à mon compte, du reste, sans vraiment pouvoir le justifier[1]) pour défendre le droit à l’avortement. Si des gens de gauche non libéraux peuvent être tentés d’utiliser cet argument, c’est, là encore, de manière opportuniste.

Reste le féminisme. Si on lie « défense de l’avortement » et « droit des femmes », alors on peut avoir l’impression que la défense de l’avortement est de gauche, puisque le féminisme est de gauche (je ne conteste pas ce point ici). Le problème est que le « féminisme » peut ici rentrer en conflit avec d’autres principes politiques (la défense du plus faible, l’universalité du droit à la vie) qui n’ont pas tellement l’air moins « de gauche ». Le critère du « droit des femmes » est de toute façon trop général pour être opérant. De quel droit s’agit-il ? S’il s’agit du droit des femmes à tuer des êtres humains innocents, personne ne sera d’accord – même les féministes. S’il s’agit du droit à disposer de son corps, alors on passe sous silence le fait qu’en l’occurrence la femme qui avorte ne dispose pas de son corps seulement, mais de deux corps. Considérer que l’inclusion physique du second dans le premier suffit à régler la question revient à mobiliser l’argument libéral et rothbardien, mais certainement pas de gauche, que j’ai avancé plus haut.

Plutôt que de présenter les choses sous la forme d’un conflit d’intérêt entre la mère et le fœtus, certain-e-s insistent sur le fait qu’il s’agit d’un conflit entre les femmes et les agents du patriarcat. Il est possible, effectivement, que l’opposition à l’avortement ait pour origine politique ou psychologique une volonté (le plus souvent non exprimée et non consciente) d’assurer aux hommes un contrôle social sur les femmes. Mais même si c’est le cas, ce n’est pas tellement la question : le fait qu’il y ait des mauvaises raisons d’être contre l’avortement n’implique pas qu’il ne puisse pas y avoir aussi de bonnes raisons d’être contre l’avortement. En fait, présenter la question en termes de « droit des femmes » et de féminisme est une facilité argumentative, qui fait très bon marché de l’existence d’arguments parfaitement non sexistes contre l’avortement – comme ceux de Marquis[2].

Si on laisse de côté les arguments stupides, comme celui consistant à dire que les fœtus ne sont pas des êtres humains (que sont-ils alors ? des amibes ?), on voit que les principaux arguments en défense du droit à l’avortement, quand ils émanent de la gauche et qu’ils prétendent fonder une position politique qui soit aussi un marqueur identitaire de la gauche, sont parfaitement opportunistes. Ils sont sous-tendus par des théories philosophiques précises sur l’identité, le statut de personne et de sujet, les torts négatifs*, alors qu’il n’y a en principe pas de position « de gauche » sur toutes ces questions (sauf, donc, de manière opportuniste quand il est question d’avortement)… et que la gauche s’en passe très bien. Et dans ce cas, en particulier, ils sont sous-tendus par l’idée qu’il est parfois admissible de tuer un être humain… alors que la gauche, sauf quand il est question d’avortement, est évidemment « pro-vie » (sans doute plus que la droite d’ailleurs). Ou alors, ils sont sous-tendus par des arguments libéraux, qui sont en principe étrangers à la gauche, et même contradictoires avec elle… sauf quand il est question d’avortement. Ou alors, ils en appellent à un système idéologique « de gauche », comme le féminisme, mais en ne considérant la question que sous un angle très limité.

Il se trouve que, de manière contingente, la défense du droit à l’avortement est de gauche. Je pense avoir montré qu’elle ne l’est pas de manière essentielle : il n’y a rien, dans les principes qui la justifient, qui soit spécifiquement de gauche. Mais elle l’est de manière contingente, et de fait, au moins en France, en Europe, aux Etats-Unis (mais pas forcément en Amérique latine [es]…), les gens de gauche sont tous ou presque tous « pro-choix ». Indépendamment du fait qu’ils ont raison, cela s’explique vraisemblablement par le fait que la gauche aime bien les mouvements militants, et que les mouvements militants féministes se sont, pour l’instant, montrés plus puissants que les mouvements militants de fœtus.


[1] J’ai critiqué le libertarianisme dans deux récents articles – mais l’objet de ma critique n’était pas tant l’idée de « propriété de soi » que l’idée que cette « propriété de soi » impliquait la propriété sur les produits de son corps et de son travail.

[2] Vous pouvez vérifier, d’ailleurs, que mes précédents billets sur l’avortement n’ont pas été associés au tag « Sexisme et antisexisme ». Ce n’est pas un oubli, mais un choix conscient : pour moi, l’avortement n’est pas essentiellement une question féministe.

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3 commentaires

  1. « Si on laisse de côté les arguments stupides, comme celui consistant à dire que les fœtus ne sont pas des êtres humains (que sont-ils alors ? des amibes ?) » : balayer d’un revers de main condescendant cet argument me semble bien problématique, et « stupide ».
    Il me semble que tout le débat sur l’avortement est justement là (c’est pour cela qu’il oppose souvent des croyants à des non croyants,ceux qui pensent que Dieu a mis la vie dès la plus minuscule cellule, et ceux qui pensent qu’il n’y a que la naissance qui « donne la vie »)
    L’argument féministe l’emporte précisément parce qu’on considère qu’un fœtus est un être humain en devenir, et pas encore un être humain (ce que vous dites d’ailleurs vous-même) quand sa mère l’est totalement et doit donc être privilégiée et protégée. Même s’il est vrai que cela entraîne des réflexions philosophiques profondes et insolubles quant à la question de la « limite » (est-ce vraiment la naissance qui change tout ? et la seconde avant ? si non, quand cela change-t-il ?), mais nier que c’est la naissance qui fait l’individu, la personne qui existe au monde, me paraît bien compliqué pour ne pas dire impossible.
    On ne tue donc pas, on empêche la naissance. Cela peut vous sembler avec beaucoup de mauvaise foi un sophisme de langage mais c’est tout sauf cela, c’est une distinction dont on ne peut pas se passer sur ce sujet.

    Et puis quant à dire que « présenter la question en termes de « droit des femmes » et de féminisme est une facilité argumentative, » comment dire… cela ne mérite même pas de réaction outragée.

    1. « « Si on laisse de côté les arguments stupides, comme celui consistant à dire que les fœtus ne sont pas des êtres humains (que sont-ils alors ? des amibes ?) » : balayer d’un revers de main condescendant cet argument me semble bien problématique, et « stupide ». »

      Aucune définition valable de l' »être humain » n’est compatible avec l’idée qu’un foetus n’est pas un être humain. Il s’agit incontestablement d’un être vivant : à partir du moment où il y a un consensus scientifique pour dire qu’une bactérie est un être vivant, ou qu’un ténia est un être vivant, je ne vois pas comment on peut dire qu’un foetus n’en est pas un. Et c’est évidemment un être vivant qui appartient à l’espèce humaine. Donc c’est un être humain. Dire que le foetus n’est pas un être humain, c’est un coup de force qui se fait passer pour un argument.

      Par contre, quand vous parlez de « personne » plutôt que d’être humain, il commence à y avoir un débat possible. Il y a une dimension morale et sociale dans le concept de « personne », qu’il n’y a pas dans celui, biologique, d' »être humain ». Mais même dire « le foetus n’est pas une personne », cela doit se prouver.

  2. Bravo pour ce billet. Je suis votre blog depuis un certain temps. J’apprécie en particulier comment, tout en étant de gauche, vous dénoncez les travers d’une certaine gauche qui pousse le « politiquement correct » un peu trop loin à mon goût. J’ai moi-même écrit un article où j’expliquais pourquoi il était prématuré de qualifier José Bové de « réac » à cause de son opposition à la PMA (à toute forme de PMA, pas uniquement pour les couples homos, donc) avec des arguments assez proches des vôtres concernant le droit à l’avortement : http://ineakis.blogspot.fr/2014/05/lecologie-politique-est-elle-un-courant.html

    Pour moi, les positions des uns et des autres sur l’avortement doivent moins à la logique argumentative qu’à la cohérence d’un certain système de valeurs. Le fait d’être contre l’avortement est en effet davantage compatible avec un système de valeurs qui accorde peu d’importance à l’égalité femmes-hommes (parce que l’interdiction de l’avortement est de facto une menace à l’indépendance des femmes), et davantage au contrôle de la sexualité (parce qu’avec l’avortement, on perd une incitation à la chasteté féminine), à l’appel à la responsabilité (contre les « avortements de conforts »), et à la répression (plutôt que d’agir en amont pour limiter les grossesses non-désirées). Ce sont toutes des valeurs de droite.

    A l’inverse, l’autorisation de l’avortement est davantage compatible avec un système de valeurs qui accorde de l’importance à l’égalité sexuelle, à l’autonomie corporelle et à la permissivité, des valeurs qui, au moins dans ce contexte-ci, sont plutôt à gauche.

    Mais là où je suis d’accord avec vous, c’est qu’on peut trouver plusieurs exemples où la défense de l’avortement, en pratique, n’est pas particulièrement (voire pas du tout) une idée de gauche, par exemple lorsqu’on fait pression sur les femmes enceintes pour les inciter à avorter un enfant handicapé (idéalement, il faudrait rester pro-choix, ce qui veut bien dire ce que ça veut dire) ; le résultat étant d’ailleurs que cette question a été presque complètement instrumentalisée par la droite catholique (des gens pourtant peu tolérants dans bien d’autres domaines), parce que la gauche a laissé le terrain vide là-dessus.

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