Libertarianisme et esclavage : réponse à A3nm, Peter Vallentyne, Karen I. Vaughn et quelques autres

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1.

Suite à mon récent billet sur « Libertarianisme et esclavage », une intéressante discussion s’est engagée avec quelques uns de mes lecteurs. Mon article visait à montrer que les principes mêmes du libertarianisme devaient nécessairement conduire à l’acceptation de l’esclavage, parce qu’il n’y a pas de raison que le principe selon lequel je suis propriétaire des produits de mon corps et des produits de mon travail ne s’applique pas aussi aux enfants auxquels je donne naissance. Il peut donc y avoir, d’après les principes libertariens eux-mêmes, propriété d’êtres humains sur d’autres êtres humains.

A3nm [edit 20/10/2015 : discussion typo-orthographique ici], et un autre lecteur avec qui j’ai discuté de manière privée, m’ont répondu qu’on pouvait tout à fait établir une clause d’exception stipulant qu’un être humain ne peut pas être propriété d’un autre être humain. En fait, la réponse d’A3nm à mon argumentation consistait simplement à dire qu’il ne voyait pas le problème, que ma reductio ad absurdum du libertarianisme reposait sur une prétendue difficulté qui n’en était pas une. Et A3nm pouvait s’appuyer sur l’attitude du libertarien Peter Vallentyne, dans un passage que je citais dans mon précédent article :

On pourrait, bien entendu, remettre en question l’existence de Dieu, mais même si son existence était acceptée, il y aurait malgré tout un problème quant au principe selon lequel les créateurs seraient propriétaires du produit de leur labeur, s’ils sont propriétaires de tous les facteurs de production. On pourrait remettre cela en question en termes généraux, mais le point central ici est que ce principe est peu plausible quand la chose créée est un être sensible et autonome. Les parents ne sont pas propriétaires de leurs enfants, du moins pas une fois que ceux-ci sont autonomes. Un inventeur ne serait pas propriétaire du robot qu’il a créé si le robot était sensible et autonome. Même si en général les créateurs sont propriétaires du fruit de leur travail, ce n’est pas le cas quand ce fruit a un statut moral indépendant.

Libertarisme, propriété de soi et homicide consensuel » )

On pourrait aussi invoquer la réponse de Karen I. Vaughn à Susan Moller Okin (philosophe qui, comme me le signalait Patertaciturnus, critique Nozick avec des arguments proches des miens). À la page 6 de cet article intitulé « Who owns the children? Libertarianism, feminism and property », Vaughn écrit en effet :

Even if libertarians reject the Judeo-Christian moral heritage that gives human beings a special status, they still may stipulate the categorical distinction that allows them to apply rules of justice to humans and not everything else. Indeed, such a stipulation is a move that would command widespread assent, including the assent of liberals such as Okin. The question isn’t « Why are people different from trees? » so much as « Given that people are different from trees, what does this imply about how we treat them? »

C’est-à-dire :

Même si les libertariens rejettent l’héritage moral judéo-chrétien qui donne un statut particulier aux êtres humains, ils peuvent tout de même édicter la distinction qualitative (catégorielle ?) qui leur permet d’appliquer les règles de justice aux humains et pas à n’importe quoi d’autre. En effet, une telle stipulation rencontrerait un large assentiment, y compris celui de libéraux comme Okin. La question n’est pas tant « Pourquoi les gens sont-ils différents des arbres ? » que : « Étant donné que les gens sont différents des arbres, qu’est-ce que ça implique quant à la manière dont il faut les traiter ? »

Bref, pour que le problème ne se pose pas, il n’y a qu’à décider qu’il ne se pose pas. L’argument d’A3nm est du même genre, mais plus raffiné, parce qu’il utilise à son profit une concession de ma part. J’écrivais en effet :

Et il ne suffit même pas de dire que les enfants sont émancipés à la mort de leurs parents. Sans doute, en l’absence de testament explicite, si la règle de transmission par défaut est que les biens des parents passent aux enfants, alors on peut dire que les enfants récupèrent à la mort de leurs parents une propriété sur eux-mêmes, et alors tout va bien. Mais s’il s’agit d’une véritable propriété, les parents peuvent l’aliéner, et en particulier la vendre ou la donner à autrui.

Ce qui a fait dire à A3nm la chose suivante : si j’accepte de reconnaître à un esclave, donc à un bien, la capacité d’acquérir une propriété, alors je dégage moi-même un critère permettant de ne pas lui appliquer la règle selon laquelle les produits sont la propriété de ceux/celles qui les ont produits. A3nm écrit ainsi, dans un commentaire :

En fait, quand tu dis que l’enfant est un agent qui est la propriété du parent, ça présuppose que tu as déjà remarqué que l’enfant est un agent, donc que tu disposes déjà d’une faculté qui te permettrait d’appliquer une version faible du principe : les productions corporelles que l’on a ainsi identifiées comme agents échappent à la règle qui voudrait que leur producteur en soit propriétaire.

Ces « solutions » méritent examen. Mais elles n’emportent pas ma conviction.

2.

Car la solution de Vallentyne, Vaughn ou A3nm n’a aucune nécessité intrinsèque. Elle constitue une solution commode, si l’on y tient, mais elle ne découle logiquement d’aucune prémisse. A3nm parle significativement d’une « faculté qui [m]e permettrait d’appliquer une version faible du principe » (je souligne). Encore faut-il que j’en aie envie. Or l’histoire m’en dissuade ! Car plusieurs sociétés esclavagistes, évidemment, admettaient tout à fait qu’un-e esclave pût être affranchi-e, et qu’il/elle pût donc être considéré-e, même avant son affranchissement, comme un agent susceptible de devenir plus tard un sujet de droit, etc. Cette « faculté », pour reprendre le terme d’A3nm, n’empêche nullement qu’il/elle soit, en attendant, un-e esclave, c’est-à-dire un bien. Il n’y a donc aucune espèce d’incompatibilité analytique ni historique entre servitude et statut d’agent.

Naturellement, mon précédent billet se présentait comme une reductio ad absurdum du libertarianisme : il serait donc malséant de ma part d’écarter autoritairement les solutions proposées pour empêcher le libertarianisme de mener à des conclusions absurdes. Mais le problème se pose sous un jour nouveau si on cesse de considérer que la légitimation de l’esclavage n’est pas une conséquence absurde du libertarianisme, mais simplement une conséquence très déplaisante – or des conséquences déplaisantes, le libertarianisme en a d’autres… La question devient celle-ci : si un-e libertarien-ne anti-esclavagiste discutait avec un-e libertarien-ne esclavagiste, que pourrait-il lui dire ? Réponse : rien. Il/elle n’aurait pas d’argument à lui opposer.

Dans le meilleur des cas, les deux ne pourraient que constater qu’ils/elles mobilisent deux principes d’égale importance dans la doctrine libertarienne : la propriété de soi, et la propriété sur les produits de son travail ou sur les productions corporelles. On peut à la limite faisant primer arbitrairement un principe sur l’autre. Mais alors, tant qu’on y est, puisque la propriété sur les produits de son travail est si fragile, à quel titre continue-t-elle à valoir dans tous les autres cas ? Pourquoi ne pas, au nom des « conséquences déplaisantes », refuser d’accorder aux agents la propriété sur les revenus de leur travail – pourquoi ne pas accepter l’impôt sur le revenu, que tou-te-s les libertarien-e-s, même de gauche, refuseraint ? Si l’on refuse de reconnaître le caractère absolu de la propriété sur les produits de son propre corps, pourquoi ne pas interdire la vente d’organes (ce que, là encore, tou-te-s les libertarien-ne-s refuseraient) ? On manque complètement d’un critère solide pour justifier l’exception réclamée par A3nm, Vallentyne et Vaughn. Si l’on accepte leur solution, alors il n’y a pas de raison de ne pas la faire jouer en général contre le libertarianisme lui-même.

Dans le pire des cas, on analysera le second principe comme une conséquence logique du premier (je crois que c’est la position de Nozick) ; auquel cas, tout conflit entre les deux principes est la preuve du caractère self-defeating du libertarianisme.

3.

Ces difficultés révèlent en réalité à quel point la prétendue rigueur des élaborations libertariennes ne sont que des justifications opportunistes, ad hoc et peu solides des prémices du capitalisme. Alors que les libertarien-ne-s sont parfaitement prêt-e-s, en général, à accepter les conséquences déplaisantes, voire répugnantes, de leur système, la plupart d’entre eux/elles reculent toutefois devant l’esclavage (en fait on pourrait se demander si ça a encore un sens d’appeler « libertarien-ne » un-e libertarien-ne favorable à l’esclavage). Mais ils/elles ne peuvent pas le faire autrement qu’en mobilisant une intuition morale, dont l’histoire nous enseigne pourtant le caractère extrêmement relatif et situé. Car si :

  1. il y a eu plein de sociétés esclavagistes dans l’histoire ;
  2. le libertarianisme ne peut pas rejeter l’esclavage autrement que par un coup de force (faire primer arbitrairement un principe sur un autre) ;
  3. ce coup de force menace les fondements mêmes du libertarianisme ;

alors on ne voit pas très bien ce qui empêche le libertarianisme d’être une doctrine complètement circulaire, qui naturalise au nom de l’intuition des préjugés du capitalisme libéral, pour en arriver in fine, miracle !, à la justification de ce même capitalisme libéral sous une forme particulièrement corsée.

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