La pensée comme un vêtement…

…et le débat comme une cabine d’essayage.

Jadis, sur une question d’importance, un sage se trouva hésiter entre deux opinions contraires. Plutôt que d’examiner froidement leurs mérites et leurs torts respectifs, il se pénétra de la première et la défendit, avec vigueur et mauvaise foi, pendant toute une journée. Le lendemain, il changea de parti et soutint avec la même force les vues qu’il avait auparavant dénigrées. Le troisième jour il médita, et finit par choisir comme sienne l’opinion qui lui convenait le mieux, c’est-à-dire celle dans laquelle il s’était senti le plus à son aise – celle qui avait le mieux épousé la forme naturelle de ses pensées, de ses gestes, de ses respirations.

À présent, glosons.

1.

Peut-on échapper au relativisme ? Si j’adopte les idées qui me conviennent à moi (qui me « vont », qui fit to me), il n’y a a priori guère de raison qu’elles soient partageables. De même, un vêtement qui me va sera trop grand ou trop petit pour mon voisin. Si cette diversité de points de vue s’exprime en un désaccord explicite, il n’y a peut-être aucune raison de le résorber, puisque chacun-e des interlocuteur/trice-s est très satisfait-e de sa propre idée.

Heureusement, nous avons tou-te-s quelque chose en commun : la raison. Il est possible, et même vraisemblable, que les opinions qui piquent et qui démangent soit justement celles qui s’accordent mal aux exigences de notre raison – celles qu’on ne peut défendre qu’au prix de contradictions avec nos idées fondamentales, ou qu’au prix d’un peu de mauvaise foi. Dès lors, et même si nous ne nous en rendons pas compte immédiatement, il est possible que nous ayons tou-te-s, fondamentalement, les mêmes aversions et les mêmes gênes. Il est possible, pour le dire autrement, que notre préférence subjective pour une opinion plutôt qu’une autre, étant fondée sur une disposition universelle, nous donne accès à une préférence objective.

(De la pensée comme un vêtement à la pensée comme un uniforme…)

Mais ce postulat universaliste et rassurant est improuvable. Peut-être faut-il se résoudre à admettre l’existence au moins possible de désaccords irréductibles, de conflits dialectiquement inépuisables. Le cas échéant, peut-être est-il tout de même possible de se mettre d’accord sur l’inéluctabilité des désaccords, sur le caractère statutairement et nécessairement incertain des opinions émises. Alors, et grâce à la raison encore, l’accord se ferait à un niveau supérieur.

2.

Une autre conséquence : corollairement, il n’y a pas de raison de changer de point de vue tant que l’actuel nous convient – c’est-à-dire tant qu’on peut le soutenir sans de hideuses et désagréables contorsions de l’esprit. En particulier, on ne peut pas, et l’on n’a pas à, changer d’opinion pour faire plaisir, ou parce qu’entre deux opinions également cohérentes, également convaincantes, l’autre serait plus politiquement correcte que la sienne. Pour changer d’idée, il faut que la motivation à changer soit interne à l’idée elle-même, et tienne à son incohérence, à son insuffisance, à ses limites – non point, donc, constatées rationnellement d’emblée, mais par la médiation d’un ressenti affectif et intuitif qui constitue une voie d’accès à la raison universelle.

Autrement dit : si je veux qu’autrui renonce à une idée que je juge réactionnaire, je ne dois pas seulement le convaincre de la solidité de mon point de vue, mais aussi réussir par mon discours à l’ébranler, à faire s’emmêler ses propres idées, et le séduire et le persuader qu’il sera plus à l’aise chez moi, c’est-à-dire dans mon camp. Mais aucune raison externe n’y suffira.

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2 commentaires

  1. Fichte dit quelque part que le genre de philosophie que l’on choisit dépend du genre d’homme que l’on est … ça correspond assez bien à votre apologue.

    Il me semble que la conception que suggère votre analogie n’aboutit au relativisme que si la seule valeur qui tienne pour une idée c’est qu’elle convienne à celui qui la soutient. Mais on peut concevoir une conception qui distingue cette valeur de convenance des idées et une valeur intrinsèque. Dans ce cas, on pourrait même tirer un jugement de valeur sur les personnes du jugement de valeur qu’on porte sur les idées qui leur conviennent. Pour reprendre la métaphore : il ne s’agirait pas pour la personne de choisir le vêtement adapté à sa corpulence, ce serait à la personne de se débrouiller pour rentrer dans le bon vêtement. Par exemple il s’agirait de développer en soi la force d’âme nécessaire pour regarder en face quelque vérité désespérante sur la condition humaine.

    Il n’y a pas de problème à parler des « idées qui me conviennent » tant que l’on n’oublie pas que le moi auquel convienne ces idées n’est pas plus une donnée intangible que la corpulence de celui qui essaye les vêtements.
    La limite de la métaphore vestimentaire c’est qu’elle présuppose une différence de nature entre ce qui convient (le vêtement/ la pensée) et ce à quoi cela convient (la corpulence/ le moi). Or l’identité du moi auquel convient ou non telle idée est en fait façonnée par des idées précédemment adoptées (comme si les vêtements précédemment choisis étaient devenus une deuxième peau) et par l’exercice même de discuter les idées (comme si l’essayage de vêtement était, comme la musculation, un exercice façonnant la silhouette du corps).

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