Mois: décembre 2014

Jugement politique et jugement de goût (1re partie)

Deuxième partie

Dans ce billet et le suivant :

  • je récapitule, au prix parfois de quelques aménagements localisés, des idées déjà exprimées ici, ici, ici et ;
  • j’ajoute des choses nouvelles et, me semble-t-il, importantes, destinées précisément à rendre compte de manière théorique de ces « idées déjà exprimées ».

Donc oui, il y a des redites, et non, ce n’est pas grave : il s’agit pour moi de donner une version aussi achevée que possible d’une théorie que j’ai élaborée pas à pas, ce qui implique de ressaisir des choses antérieures.

Le contenu du prochain billet sera intégralement neuf ; quand à celui-ci, sa première section répète largement le contenu de mon dernier billet et, à un moindre degré, des trois billets intitulés « Cinéma et politique : des critiques arbitraires ».

*

1.

Tout est né, donc, d’une perplexité, qui m’a saisi autrefois à la lecture du site Le cinéma est politique (désormais LCEP). Cette perplexité tenait au fait que ces articles semblaient rigoureux, bien organisés, bien argumentés ; ils ne contenaient, en général, ni erreur factuelle ni faute logique ; bref, ils auraient dû être susceptibles de convaincre un lecteur de bonne foi (comme moi). Or non, il n’y a rien à faire, certains articles relatifs à des films que j’ai vus n’emportent pas ma conviction. J’ai beau avoir lu et compris ce que Paul Rigouste (l’un des contributeur/trice-s les plus prolifiques du site) écrit sur Carnage ou sur Gravity, je ne suis toujours pas persuadé que ces deux films soient sexistes.

Il a donc fallu rendre compte de ce paradoxe : les critiques politiques qui figurent sur LCEP (et, je le dis une fois pour toutes, je crois que le problème est bien plus général et ne se limite pas à ce site-là) sont rationnelles, rationalisables, fondées sur des structures argumentatives rigoureuses… et pourtant, elles ne parviennent pas à parler de manière objective de leur objet. On est face à un discours rationnel mais non objectif.

Il a fallu, ensuite, expliquer par quels procédés (« arbitraires », disais-je ici, ici et ) il était possible d’écrire des critiques qui aient faussement l’apparence de l’objectivité, expliquer quelles opérations étaient effectuées sur le texte brut du film considéré pour qu’il soit possible de développer à son sujet un tel discours. C’est une tâche à laquelle je me suis attelé dans ce billet et dans celui-ci ; dans mon dernier article, je tente de présenter ces différentes « opérations » d’une manière plus organisée. Je recommence ici, avec quelques aménagements marginaux.

La première opération, la plus fondamentale, consiste à choisir, dans le « texte brut du film », les éléments dont on va parler, et ceux dont on ne va pas parler (cf. ici, section 4). Il est difficile d’illustrer cette opération avec un exemple précis, car elle est, naturellement, implicite ; mais la comparaison entre deux critiques contradictoires sur un même film peut permettre de mettre au jour son existence. Ainsi, pour affirmer que Gravity est un film féministe, Eddy Chevalier mobilise des éléments que Paul Rigouste, pour affirmer que Gravity est sexiste, ne relève pas. Par exemple :

Les débris dans l’espace et le risque de perforation permanente – il n’y a qu’à voir le trou dans la tête de l’astronaute mort flottant dans l’espace, sorte de Sleepy Hollow galactique – sont autant de pièges, plus ou moins sexualisés, qui entravent Ryan. Les nombreux câbles qui la gênent sont des tentacules et, métaphoriquement, des mains d’hommes la retenant dans un espace où elle n’a pas le droit de cité.

Viennent ensuite les opérations « sémantiques », qui consistent à doter d’un certain sens des éléments dont le sens n’est pas objectivement donné par le film. Dans mon dernier billet, je rabats ce type d’opérations sur les cas de « surinterprétation ». Je récuse, finalement, cette assimilation : le problème du mot surinterprétation, c’est qu’il présuppose la fausseté de ladite interprétation. Or même s’il arrive qu’on soit vraiment dans la surinterprétation, dans le délire interprétatif (cf. l’analyse de Paul Rigouste qui fait du dernier X-men un film transphobe : j’en parle ici, dans la section 5), je vise plutôt ici les situations dans lesquelles l’interprétation proposée n’est pas absurde, mais ne s’impose pas non plus avec évidence. Un cas typique, c’est la présupposition d’exemplarité : lorsqu’on présuppose qu’un personnage doit être interprété comme une métonymie pour l’ensemble de sa catégorie (typiquement : quand le/la réalisateur/trice du film fait agir telle femme de telle manière, il veut dire non pas seulement cette femme-là mais toutes les femmes). Dans la mesure où le projet avoué de LCEP est de dégager des interprétations politiques à partir de fictions singulières, on comprend que ce soit un trope argumentatif dont ses contributeur/trice-s raffolent (cf. ici, section 7).

Viennent ensuite les opérations « syntaxiques », qui consistent dans l’agencement entre eux d’éléments déjà sélectionnés (étape 1) et dotés de sens (étape 2). Il s’agit notamment de savoir, parmi les éléments éventuellement contradictoires d’un film, s’il y en a qui annulent les autres, et lesquels. Bref, dans une structure en certes…, mais…, lesquels méritent de figurer dans la protase, et lesquels dans l’apodose. Faut-il dire « Certes il y a dans ce film des éléments sexistes, mais aussi des éléments féministes » ou « Certes il y a dans ce film des éléments féministes, mais aussi des éléments sexistes » ? (cf. ici, section 6).

Enfin, viennent les opérations « pragmatiques ». Là encore, elles suivent logiquement les précédentes : après avoir sélectionné des éléments pertinents, les avoir dotés de sens et les avoir organisés dans un certain ordre, on peut/doit déterminer si lesdits éléments doivent être pris dans un sens purement descriptif ou dans un sens évaluatif. Lorsque, dans Carnage de Polanski, des femmes se retrouvent saoules après avoir bu de l’alcool, Paul Rigouste y voit la volonté (plus ou moins inconsciente ?) du film (du réalisateur ?) de châtier symboliquement des personnages qui n’ont pas su rester à leur place, qui ont voulu accéder à un privilège masculin :

Un autre moment où semble se dessiner une union entre les femmes est celui où toutes deux réclament de l’alcool, puisque les hommes s’en sont servi sans leur en proposer. Ce passage peut sembler intéressant dans la mesure où les femmes pointent ici du doigt leur exclusion arbitraire d’un plaisir qui fut longtemps privilège masculin. Mais le film neutralise rapidement cette piste proto-féministe en montrant les femmes complètement pathétiques sous l’emprise de l’alcool. Comme le dit Michael : « certains tiennent mieux l’alcool que d’autres ». En résumé, elles auraient mieux fait de s’abstenir et de laisser les trucs d’hommes aux hommes. [Je souligne]

Pourtant, on pourrait tout aussi bien ne voir là qu’une description neutre, voire une dénonciation : les femmes tiennent moins bien l’alcool que les hommes, parce qu’elles sont traditionnellement exclues de ce plaisir masculin (cf. ici, section 8).

Bref, j’ai identifié un certain nombre d’opérations qui permettent, en conservant une apparence de rationalité, de nourrir une critique qui soit tout sauf objective. Faut-il dire, comme je l’ai fait plusieurs fois, que ces critiques sont « arbitraires » ? Je pense que non, et je voudrais ici revenir sur une intuition que j’ai maladroitement exprimée au tout début de cet article :

Par « arbitraires », je n’entends pas tellement, d’ailleurs, « choisies au hasard parmi de multiples possibilités ». Du point de vue de l’auteur-e de chaque article, je ne crois pas que l’interprétation du film soit « choisie[…] au hasard ». Je pense (par charité) qu’elle est le reflet de son expérience réelle de spectateur/trice, éventuellement informée par l’état d’esprit qu’il/elle avait en entrant dans la salle. Mais s’il s’agit simplement, pour l’auteur-e, de rationaliser son expérience de spectateur/trice, alors il ne peut pas s’agir en même temps de parler du sens objectif des films, encore moins de dénoncer les films, ce que les contributeur/trice-s de LCEP font pourtant très souvent, et parfois avec beaucoup de vigueur.

Tout compte fait, il me paraît plus clair et plus efficace de formuler les choses comme ceci : les critiques proposées sur LCEP n’obéissent à aucune nécessité objective, mais obéissent à une nécessité subjective.

On a donc deux paradoxes sur les bras : premièrement, ces critiques sont rationnelles mais non objectives ; deuxièmement, elles sont non objectives mais cependant nécessaires. On serait condamné-e à demeurer longtemps perplexe, si l’on ne pensait à rapprocher les jugements politiques sur les films d’une autre catégorie de jugements : les jugements de goût.

2.

Les deux paradoxes signalés, en effet, se retrouvent dans le domaine esthétique. Il m’est possible d’expliquer pourquoi j’ai aimé un film, ou un livre, ou un tableau (ou un fruit, ou un paysage naturel : tout cela ne concerne pas nécessairement que le strict domaine de l’art), et il m’est donc possible de rationaliser mon expérience a posteriori, mais il ne m’est pas possible de convaincre quelqu’un d’être d’accord avec moi, il ne m’est pas possible de ramener quelqu’un à mes raisons (premier paradoxe). Et pour subjectifs qu’ils soient, de tels jugements s’imposent à moi : j’ai détesté le dernier volet de la trilogie Le Hobbit (de Peter Jackson), et même s’il y a des gens qui l’ont beaucoup aimé, je n’ai pas le choix, pour ma part, d’en dire du bien ou d’en dire du mal. Si j’en dis du mal, ce n’est pas en vertu d’un choix mais en vertu d’une nécessité subjective.

Il me paraît significatif que la première partie de la Critique de la faculté de juger (CFJ), de Kant, s’ouvre précisément sur l’exposition d’une série de paradoxes, dont le philosophe essaye de rendre compte. En ce qui concerne le premier paradoxe, je crois que Kant serait d’accord avec moi :

Quand quelqu’un ne trouve pas beau un édifice, un paysage, un poème, il ne se laisse pas imposer intérieurement l’assentiment par cent voix, qui toutes les célèbrent hautement. […] Il voit clairement que l’assentiment des autres ne constitue absolument pas une preuve valide pour l’appréciation de la beauté : d’autres peuvent bien voir et observer pour lui, et ce que beaucoup ont vu d’une même façon peut assurément, pour lui qui croit avoir vu la même chose autrement, constituer une preuve suffisante pour construire un jugement théorique et par conséquent logique; mais jamais ce qui a plu à d’autres ne saurait servir de fondement à un jugement esthétique. Le jugement des autres, quand il ne va pas dans le sens du nôtre, peut sans doute à bon droit nous faire douter de celui que nous portons, mais jamais il ne saurait nous convaincre de son illégitimité. Ainsi n’y a-t-il aucune preuve empirique permettant d’imposer à quelqu’un le jugement de goût[1].

En revanche, Kant tient à conserver l’idée de l’universalité au moins théorique du jugement de goût. Il parle, notamment, d’ « universalité subjective[2] ». Il est possible que le raisonnement de Kant m’échappe un peu, mais je ne vois pas de raison de postuler l’universalité du jugement de goût (ni, du coup, celle du jugement politique) : dans la mesure où l’on constate empiriquement des désaccords relatifs à la qualité (resp. au sens politique) d’une œuvre, et dans la mesure où la raison semble impuissante à résorber de tels désaccords, alors il n’y a pas forcément de problème à supposer que les jugements de goût ne sont pas, même en droit, universels[3].

Dès lors, le problème des contributeur/trice-s de LCEP, ce n’est pas qu’ils/elles font des critiques fausses, mais qu’ils/elles font des critiques subjectives se donnant pour objectives. La rhétorique de leurs articles, le ton de leurs commentaires, les termes employés, tout démontre que les auteur/trice-s des articles attribuent à leur point de vue un statut privilégié par rapport au point de vue adverse – bref, ils/elles pensent qu’ils/elles ont raison, et que les autres ont tort. Alors que non. Ils/elles n’ont ni tort ni raison : ils/elles ne font qu’exprimer un ressenti subjectif, qui ne vaut pas moins qu’un autre, mais pas plus non plus. Ils/elles ont le tort de penser les jugements politiques sur le modèle des jugements de fait (du type : « l’URSS a eu raison de signer le pacte germano-soviétique », ou « le taux de profit baisse tendanciellement », ou « le communisme est inéluctable », ou « l’analyse kantienne du jugement esthétique est erronée ») plutôt que le modèle des jugements de goût.

(J’en profite pour préciser quelque chose d’évident, mais d’important : dire que les jugements politiques doivent se penser sur le modèle des jugements de goût n’implique pas du tout que pour une œuvre donnée, les deux jugements soient nécessairement concordants. Par exemple, on peut tout à fait trouver qu’un film est à la fois un film raciste et un film excellent, et on peut trouver très ennuyeux un film dont on ne contestera toutefois pas la portée antiraciste.)

Sommes nous alors condamné-e-s au relativisme le plus plat ? Pas nécessairement. Du reste, notre intuition y répugnerait, car il y a bel et bien des cas :

  • où le jugement politique sur un film semble un peu plus objectif que dans d’autres cas. Si je dis que Le Juif Süss ou Naissance d’une nation sont racistes, j’ai bien l’impression que je dis là quelque chose d’objectif sur les films en question ;
  • où l’on peut parler de délire interprétatif, ou de surinterprétation. Par exemple, lorsque Paul Rigouste écrit que le dernier X-men est transphobe.

Dans le premier type de cas, ce qui fonde ma certitude que Le Juif Süss et Naissance d’une nation sont racistes, c’est l’unanimité qui existe à ce sujet, et probablement rien d’autre. Je n’ai pas vu ces films ; si je les voyais, je pourrais certainement expliquer (à la manière de Paul Rigouste) ce qu’il y a de racistes en eux, mais je ne pourrais pas préjuger de l’inexistence d’éléments contradictoires qui m’aient échappé. En revanche, le fait que personne n’ait réussi à soutenir rationnellement que ces deux films sont antiracistes, me fait légitimement douter de la possibilité d’une telle interprétation. Je suis porté à conclure que les quatre types d’opérations que je décrivais au début de ce billet ne prêtent pas à controverse à propos de ces films : il n’y a tout simplement pas d’éléments antiracistes que je puisse sélectionner dans le film, ou alors ceux-ci sont naturellement annulés par les éléments racistes. Mais le critère ultime qui fonde ma certitude que mon point de vue sur le film est objectif, ce n’est rien d’autre que l’unanimité des lectures politiques qui en sont faites.

Dans le second type de cas, les choses vont différemment, car même si la plupart des gens pensent que le dernier X-men n’est pas transphobe, il existe au moins une personne, supposée intelligente et raisonnable, pour soutenir l’inverse. Lorsque l’unanimité quant à l’interprétation politique d’un film n’existe pas, doit-on alors renoncer à tout jugement objectif sur le film ?

Je crois que non : si l’unanimité n’existe pas d’emblée, elle peut cependant être atteinte. Après Kant, c’est désormais vers Hume qu’il va falloir se tourner : ce philosophe va nous fournir des critères pour éliminer les jugements non pertinents, de manière à ce qu’une unanimité se fasse jour parmi les autres jugements, parmi les jugements qui auront résisté aux différents tests, et se seront montrés dignes d’être retenus.

…Et je vous laisse, pour le moment, sur cet insoutenable suspense.

[Edit 10/01/2015 : la suite…]


[1] Kant, Critique de la faculté de juger, paragraphe XXXIII.

[2] Paragraphe VI.

[3] En termes kantiens, on pourrait dire que je rabats le « beau », qui, pour Kant, peut être reconnu universellement, sur la catégorie de l’ « agréable », qui, pour Kant, suscite un sentiment au mieux général, mais pas universel. Je n’ai pas tellement la place d’entrer dans une discussion du texte de Kant, mais à la lecture du début de la CFJ, je dois dire que je n’ai pas été tellement convaincu.

Cinéma et politique : précisions terminologiques

Je prépare un billet assez ambitieux théoriquement, sur la question de l’interprétation politique des œuvres d’art [edit 22/12/2014 : le voilà]. Mais pour faire patienter mes bien-aimé-e-s lecteur/trice-s d’ici-là, je propose pour aujourd’hui un bref article qui n’a d’autre prétention que de préciser et de reformuler des idées contenues dans la deuxième et la troisième parties de ma série de billets « Cinéma et politique : des critiques arbitraires ».

Il s’agissait, dans ces textes, d’identifier les opérations par lesquelles les contributeur/trice-s du site Le cinéma est politique produisaient des critiques politiques que je qualifiais d’ « arbitraires » (le terme me paraît de moins en moins adéquat, mais comme c’est celui que j’utilisais alors, je le conserve provisoirement, au moins jusqu’au prochain billet). Ces critiques sont « arbitraires » en ce qu’elles ne sont pas justifiées par une nécessité interne au film : on pourrait, avec un peu d’imagination et sans forcer, proposer des critiques exactement opposées mais tout aussi valables. Ces « opérations » sont au nombre de cinq :

  1. « La sélection arbitraire des éléments à analyser » : je pioche dans un film un élément qui va dans mon sens, en passant tel autre élément contradictoire sous silence ;
  2. La surinterprétation, le fait de « faire parler les éléments du film d’une manière incontrôlée » ;
  3. Le fait d’agencer dans un certain sens les éléments contradictoires d’un film, en les organisant selon une logique du « certes…, mais… », avec une protase qui contient les éléments qui ne m’arrangent pas, et une apodose triomphante qui contient les éléments qui m’arrangent (alors que le contraire serait possible aussi).

Ces trois opérations sont analysées dans cet article.

  1. La « présupposition d’iconicité » : le fait de supposer gratuitement qu’un fait du film, notamment un personnage, symbolise la catégorie à laquelle il appartient ;
  2. « La confusion entre descriptif et normatif » : le fait d’interpréter sans raison objective un élément présent dans un film comme signifiant « La réalité est comme ça » ou bien plutôt, au contraire, comme « La réalité devrait être comme ça ».

Ces deux opérations sont analysées dans cet article.

La première chose que je voudrais faire, c’est remplacer ce nom pénible et pompeux d’iconicité par le nom, moins pénible et moins pompeux, d’exemplarité, qui, à vrai dire, fonctionne tout aussi bien. J’appelle donc « présupposition d’exemplarité » le fait de considérer qu’un personnage est représentatif, exemplaire, de sa catégorie.

La deuxième chose que je voudrais faire, c’est organiser ces cinq opérations en trois grands types :

  1. Les opérations sémantiques, qui concernent le fait d’interpréter gratuitement un élément d’un film dans un sens qui nous arrange. C’est ce que l’on appelle, en général, la « surinterprétation » [edit 22/12/2014 : je change d’avis sur ce point ici] ; il me semble que la « présupposition d’exemplarité » n’en est d’ailleurs qu’un type particulier, et particulièrement fréquent. Il s’agit donc des opérations 2 et 4.
  2. Les opérations syntaxiques, qui concernent l’agencement des éléments présents dans un film. Il s’agit, dans ma liste précédente, de l’opération 3.
  3. Les opérations pragmatiques qui, à partir du sens de telle ou telle séquence, vont déterminer la manière dont ce sens est censé agir sur le/la spectateur/trice. Il s’agit de l’opération 5.

Pour mieux comprendre ce schéma tripartite, considérons une phrase. On peut appeler syntaxe la manière dont les éléments s’organisent entre eux : qu’est-ce qui est le sujet, qu’est-ce qui est le complément. On peut appeler sémantisme la manière dont ledit sujet et ledit complément connotent ou dénotent un sens. Et on pourrait parler de valeur pragmatique de la phrase le fait qu’elle combine syntaxiquement ces différents sens pour produire soit une question, soit une injonction, soit un énoncé prédicatif. On retrouve, dans cette opposition entre injonction et prédication, l’opposition entre normativité et descriptivité. Bref, on faut penser le film sur le modèle de la phrase.

(Oui, j’ai des tendances structuralistes.)

Que devient l’opération 1 ? Elle ne rentre pas vraiment dans mon schéma. J’ai d’abord pensé à la ranger, avec l’opération 3, dans la catégorie des opération syntaxiques, mais je crois plutôt qu’elle est une opération fondamentale, nécessaire et antérieure à toutes les autres (par contre, je n’ai pas de mot en –ique pour la désigner). C’est à partir d’une sélection antécédente de certains éléments du film que l’on peut leur donner du sens, les agencer, et leur donner une valeur pragmatique.

Je précise enfin que l’adjectif pragmatique ne me convient qu’à moitié. Si tu as, cher-e lecteur/trice, une meilleure terminologie à proposer, je veux bien que tu me la proposes. (Si ça rime, c’est mieux.)

Peut-on/doit-on ne pas être X-phobe ?

Mon billet « Trois conceptions des X-phobies » appelle sans doute quelques approfondissements et clarifications.

Il s’agissait pour moi d’établir que le fait d’être ou non X-phobe* était plutôt une caractéristique des situations que des individus ou des comportements. C’est parce qu’il y a « de la X-phobie » (du sexisme, du racisme, de l’homophobie…) dans une situation (typiquement : une situation conflictuelle entre un-e dominant-e et un-e dominé-e) que nos comportements, modelés par la situation, sont eux-mêmes X-phobes. J’ai donné mes arguments dans le billet susmentionné, je n’y reviens pas ici.

En revanche, se pose naturellement la question de savoir quelle est notre marge de manœuvre, en tant qu’individus pris dans des situations, pour réagir à cette détermination – et éventuellement pour lui faire face. Je vois trois attitudes possibles :

  1. Le fait qu’il y a de la X-phobie dans la situation ne supprime pas notre liberté, ni notre devoir de bien nous comporter.

Il faudrait donc s’efforcer d’aller contre les déterminations de la situation ; ne pas se couler harmonieusement dans son moule, mais résister à ce que la « situation » attend de nous que l’on fasse. Nous sommes sur le point d’utiliser un avantage injuste que nous possédons ? Il ne faut pas l’utiliser. Nous savons que la personne dominée en face de nous va se sentir humilié-e, frustré-e, mis-e en danger par ce que l’on s’apprête à faire ? Nous avons le devoir de ne pas.

Au pire, si l’on ne peut pas faire autrement, il faut quitter, tout simplement, la situation problématique. Nous avons toujours la possibilité de partir, plutôt que de faire le mal.

  1. On ne peut pas lutter contre les déterminations de la situation.

Quitter la situation problématique, c’est bien beau, mais on ne le peut pas toujours – surtout si tout conflit, voire toute situation potentiellement conflictuelle, entre un-e dominant-e et un-e dominé-e est une situation problématique. Abandonner les situations, dans ce cas, cela revient ou bien à se suicider, ou bien à éviter tout contact avec les gens qui subissent une domination que l’on ne subit pas. Perspective peu alléchante.

Bien sûr, on doit faire ce qu’on peut pour ne pas faire souffrir l’autre, et éventuellement se retenir d’utiliser les armes injustes dont on dispose. Mais on ne pourra pas éliminer tout ce qui, dans notre comportement, a été forgé par notre appartenance à une catégorie dominante – une certaine assurance, un certain ethos de classe, par exemple.

Et puis on ne pourra pas éliminer le fait que la menace de la violence ou de l’humiliation existe toujours, et qu’elle est une arme dont le/la dominant-e ne peut pas, avec toute sa bonne volonté, se défaire. Si un Blanc-he et un-e Noir-e qui ne se connaissent pas entrent en conflit, pour quelque raison que ce soit (ils/elles se disputent une place de parking, ils/elles se bousculent dans les transports), le/la Blanc-he part toujours avec un avantage déloyal. Le Noir-e est toujours sous la menace de l’insulte.

Et puis on ne peut pas isoler, dans notre façon d’agir, ce qui relève d’un comportement normal, qu’on aurait eu aussi avec une personne aussi ou aussi peu dominée que nous, et ce qui relève d’un comportement anormal, déterminé par la situation de domination. Mettons que, étant blanc-he, je râle à bon droit contre un Noir-e qui me bouscule. Comment puis-je savoir si j’aurais réagi exactement pareil face à un-e Blanc-he, ou si au contraire ma réaction hostile a été exacerbée par un racisme inconscient (ou « implicite »), dont je serais, d’un certain point de vue, l’auteur et le porteur – mais, d’un autre point de vue, le réceptacle passif et la victime innocente ?

  1. On ne doit pas toujours chercher à lutter contre les déterminations de la situation

Envisageons le cas d’un conflit social, dans une entreprise. Les salarié-e-s se mettent en grève, pour un motif juste, contre leur patron, qui se trouve être une patronne. Un syndicaliste, homme, est amené à se trouver face à cette patronne, dans une situation tendue.

A-t-il le droit de l’engueuler, de lui crier dessus ? Il est clair que le recours plus ou moins facile à la violence verbale, le fait de crier plus ou moins facilement sur quelqu’un, etc., est une caractéristique genrée. Le syndicaliste qui engueule sa patronne mobilise un pouvoir qui lui vient au moins partiellement de son appartenance de genre. Il est clair aussi que, ce faisant, il entérine et reproduit la domination sur laquelle il s’appuie.

A-t-il tort ? Je pense franchement que non. Le sexisme est une donnée de la situation ; personne, dans la situation même, n’en est responsable ; l’intérêt de la grève exige d’être cynique et d’utiliser les armes que l’on a à sa disposition.