Substitution de X-phobies

(Si quelqu’un a un meilleur titre à me proposer, qu’il/elle se sente libre de m’en faire part dans les commentaires, parce que là, je manque visiblement d’inspiration)

Je m’accorde (et je vous impose) une petite pause dans ma série de billets consacrés aux critiques politiques des films, pour traiter aujourd’hui d’un sujet tout différent, et plus spécifique : ce trope argumentatif militant qui consiste à dénoncer un comportement (jugé) X-phobe* en le comparant à une autre X-phobie, dont on suppose qu’elle entraînera plus facilement la condamnation. Par exemple, il arrive fréquemment que l’on dénonce un propos islamophobe en demandant : « mais qu’est-ce que tu dirais si on remplaçait ‘musulman-e-s’ par ‘juif/ve-s’ ? » Dans ce billet, j’appellerai ce trope argumentatif « trope de la substitution ».

L’idée de cet article m’a été inspirée par la lecture de deux textes consacrés à la polémique qui fait rage outre-Manche à propos du show Exhibit B, organisé par l’artiste sud-africain Brett Bailey (je dis show, parce que ce n’est à proprement parler ni un spectacle, ni une exposition, ni une performance…). L’œuvre d’art en question reproduit le dispositif des zoos humains du XIXe siècle, en mettant sous les yeux du public des acteur/trice-s attaché-e-s, enchaîné-e-s, encagé-e-s, dans l’intention avouée de mettre le/la spectateur/trice mal à l’aise, et dans l’objectif explicite de dénoncer le racisme colonial. Toute la question est de savoir si cette œuvre, en dépit de ses bonnes intentions, est ou non raciste, et, le cas échéant, si elle doit ou non être interdite ou boycottée.

Le Dr Kehinde Andrews semble de cet avis, et il écrit, notamment :

Him choosing to put on this exhibition is akin to a German organising a piece of ‘art’ that had Jews dressed in prison garb, with numbers tattooed to their arms, locked in a contrived concentration camp. The idea is simply unimaginable.

Le dénommé Akala est également de cet avis, et il écrit :

To offer an analogy, would a German artist ever be given a platform as large as the Barbican [le centre qui accueille le show] to make money from displaying real live Jewish bodies piled on one another in a mock gas chamber, would this be considered art?

Dans les deux cas, les auteurs font un parallèle (« an analogy ») avec des spectacles éventuels qui fonctionneraient selon le même principe qu’Exhibit B, mais avec des Juif/ve-s dans des camps de concentration (ou des Juif/ve-s morts dans des chambres à gaz) plutôt qu’avec des Noir-e-s. L’argument repose sur le syllogisme suivant :

  1. Un tel spectacle sur les Juif/ve-s serait évidemment, et unanimement, considéré comme offensant, et nous révolterait ;
  2. ce spectacle sur les Noir-e-s est similaire à cet éventuel spectacle sur les Juif/ve-s ;
  3. (il faut traiter également des situations semblables) ;
  4. donc il faut être aussi révolté par Exhibit B qu’on le serait par un tel spectacle sur les Juif/ve-s, et en tirer les conséquences qui s’imposent (boycott, demande d’interdiction, etc.).

Or cette logique me semble sérieusement contestable, pour trois raisons.

Premièrement, il n’est pas du tout certain que le/la lecteur/trice moyen-ne de ces deux articles soit spontanément révolté-e par de tels spectacles mettant en scène des Juif/ve-s. Il y a déjà quelque chose d’incertain dans la majeure du syllogisme. Cette incertitude tient en partie, ici, au caractère insuffisamment précis des descriptions : on pourrait se dire qu’une exposition avec des Juif/ve-s tatoué-e-s et en habits rayés pourrait être tout à fait acceptable, si par ailleurs le dispositif mis en œuvre dans le spectacle était suffisant pour orienter le regard du/de la spectateur/trice d’une certaine façon résolument non-antisémite. Mais de manière plus générale, ce type de syllogisme repose en soi sur un présupposé très fort. Il se pourrait fort bien que les gens qui acceptent Exhibit B soient aussi susceptibles d’accepter spontanément le même genre de spectacles sur les Juif/ve-s.

Deuxièmement, et c’est la mineure du syllogisme qui est cette fois en cause, il n’est pas toujours vrai que les deux situations comparées sont similaires. J’ai rappelé dans cet article que les militant-e-s avaient tendance à penser toutes les oppressions sur le même modèle, alors que ce qui est vrai pour l’une n’est pas forcément vrai pour toutes les autres. Par exemple, si je dis : « Le handicap est quelque chose de négatif », ça n’aurait pas grand sens de m’enjoindre, pour me confondre (et dénoncer mon validisme), de remplacer handicap par homosexualité ou par judéité, car ma phrase, précisément, n’est vraie qu’à propos du handicap – pas à propos de l’homosexualité ou de la judéité. Dans l’exemple qui nous occupe, il y a une différence évidente entre un spectacle montrant des Noir-e-s et un spectacle montrant des Juif/ve-s, c’est que les zoos humains de Noir-e-s ont existé et qu’Exhibit B reproduit partiellement leur dispositif, alors que l’enfermement ou la mise à mort des Juif/ve-s par les nazis n’a jamais été pensé-e par eux comme un spectacle. Cela, d’ailleurs, renforce l’idée qu’Exhibit B serait un spectacle abject – davantage, en tout cas, qu’un spectacle similaire sur les Juif/ve-s – parce qu’il réactive un dispositif lui-même abject.

Troisièmement, et surtout, l’argument est, par nature, réversible. Si je compare un cas A et un cas B, en admettant que les cas soient similaires, et que je constate que je réagis différemment pour B et pour A, pourquoi faudrait-il nécessairement en conclure que c’est dans ma réaction au cas B que j’ai tort, plutôt que dans ma réaction au cas A ? C’est à nouveau la majeure du syllogisme qui est ici en cause.

En l’occurrence, je suis incapable de dire ce que j’aurais pensé si j’avais été confronté à un spectacle mettant en scène des Juif/ve-s dans la position que les Noir-e-s occupent dans Exhibit B. Mais supposons qu’Andrews et Akala aient raison, et supposons qu’un tel spectacle m’aurait choqué. Qu’en conclure ? L’argument de ces deux auteurs repose sur l’idée que le racisme anti-noir est moins fermement condamné que l’antisémitisme, alors qu’il devrait l’être autant. Mais peut-être au contraire la façon dont on considère le racisme anti-noir est-elle bonne, et peut-être est-ce notre attitude par rapport à l’antisémitisme qui est erronée. Peut-être sommes-nous paranoïaques, trop sensibles, trop frileux/ses pour tout ce qui concerne les Juif/ve-s et l’antisémitisme, et peut-être que oui, spontanément, on se serait récrié-e-s à l’idée d’un Exhibit B version juive, mais que non, on n’aurait pas eu raison de se récrier.

Cette troisième défense est la plus rare des trois. Il me semble que, lorsque dans un débat, quelqu’un utilise le trope de la substitution, son interlocuteur/trice va plutôt chercher à contester la pertinence du parallèle (défense 2) ou à assurer que, si, si, il/elle aurait réagi de la même façon dans l’autre situation (défense 1). En revanche, les gens semblent avoir rarement le courage d’inverser purement et simplement l’argument, et d’utiliser le cas polémique (ici, Exhibit B) pour réexaminer, à sa lumière, le cas supposément non polémique (ici, un éventuel Exhibit B version juive). On peut se demander pourquoi. Et on peut aussi et surtout se demander pourquoi certaines personnes recourent à cet argument, alors qu’il est si dangereux, puisque si facilement réversible. En effet, en mettant en regard un cas supposé non polémique avec un cas polémique, la personne qui utilise le trope fragilise nécessairement une thèse qu’elle présente elle-même comme un acquis définitif, comme une certitude (ici : « il faudrait s’indigner contre un Exhibit B version juive »).

Pour expliquer la fortune d’un trope argumentatif aussi risqué, on en est réduit aux hypothèses. En voici une, qui a le mérite de ne pas me paraître absurde : les débatteur/trice-s sont prisonnier-e-s d’une vision naïvement linéaire et progressiste de l’histoire, et refusent implicitement d’envisager que ce qu’ils/elles posent comme un acquis soit éventuellement susceptible d’être remis en question. Tout se passe comme si l’on pouvait sans risque s’appuyer sur des idées admises pour conquérir de nouveaux territoires, de nouvelles idées, plus avancées, plus radicales, etc. La remise en question de la solidité du point d’appui n’apparaît pas comme une menace sérieuse. Et pourtant…

(Tout cela étant dit, il arrive parfois qu’aucune des trois défenses ne soit bonne. Il se peut très bien que les deux situations mises en regard soient effectivement similaires, que l’une d’elle soit effectivement non polémique, et que la personne à qui on adresse l’argument admette les prémices de son interlocuteur/trice. Auquel cas le trope de la substitution peut être très utile, et le cas non polémique peut effectivement servir à jeter de la lumière sur un cas difficile. Ce que je conteste ici, ce n’est pas l’usage de ce trope dans l’absolu, mais la légèreté avec laquelle ceux et celles qui l’utilisent supposent parfois que tout le monde va se ranger à leurs prémices (le cas d’Andrews et d’Akala me paraît ici caractéristique), et le caractère parfois timoré des défenses qui lui sont opposées.)

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