Cinéma et politique : des critiques arbitraires (1re partie)

Deuxième partietroisième partie

Je me propose d’inaugurer une série de billets visant à critiquer la méthode d’analyse politique des films que pratiquent les contributeur/trice-s du site Le cinéma est politique (désormais LCEP). On se souvient que je m’étais déjà essayé à cet exercice, en envisageant les choses sous un angle plus restreint : je m’étais demandé, avant de conclure par la négative, si c’était vraiment pertinent de critiquer un film pour ce qu’il montre ou pour ce qu’il ne montre pas, au nom d’un fait social global (le sexisme, le racisme, l’homophobie…) qu’il exemplifierait. Dans cette nouvelle série de billets, je vais changer d’approche, et je vais faire momentanément abstraction des résultats auxquels j’étais parvenu dans ce précédent article. Il va s’agir, cette fois, de montrer en quoi les critiques proposées par ce site sont arbitraires – c’est-à-dire pourquoi elles n’ont aucune chance de convaincre un-e non-convaincu-e, ce qui devrait pourtant être le but de toute argumentation.

Par « arbitraires », je n’entends pas tellement, d’ailleurs, « choisies au hasard parmi de multiples possibilités ». Du point de vue de l’auteur-e de chaque article, je ne crois pas que l’interprétation du film soit « choisie[…] au hasard ». Je pense (par charité) qu’elle est le reflet de son expérience réelle de spectateur/trice, éventuellement informée par l’état d’esprit qu’il/elle avait en entrant dans la salle. Mais s’il s’agit simplement, pour l’auteur-e, de rationaliser son expérience de spectateur/trice, alors il ne peut pas s’agir en même temps de parler du sens objectif des films, encore moins de dénoncer les films, ce que les contributeur/trice-s de LCEP font pourtant très souvent, et parfois avec beaucoup de vigueur.

Je précise que je me concentre sur LCEP, mais ma critique va bien au-delà. Je pense que la manière de faire de LCEP correspond à une tendance lourde des discours militants sur la fiction et le cinéma. Il se trouve qu’il y a, sur ce site, beaucoup de critiques, fort longues et détaillées, écrites par des gens différents, ce qui permet d’avoir un bon échantillon de ce qu’il est possible de faire avec, selon moi, des mauvaises méthodes. Mais ce genre d’attitude critique se trouve aussi sur des sites moins spécialisés, quoique de manière moins récurrente et moins systématique. Par exemple, Lizzie Crowdagger critique sur son blog (ici) un article d’un autre blog () où une certaine Marie Ozymandias essaie de montrer que la représentation des homos dans la série True Blood est problématique. Et je trouve que Lizzie Crowdagger y répond bien. Tout ça pour dire que ce que je dis sur LCEP n’est pas valable que pour eux/elles. D’ailleurs, dans cette série d’articles, je vais aussi faire référence à des débats que j’ai eus avec des ami-e-s, et je soulignerai la ressemblance entre ce que disent parfois ces ami-e-s et ce que développent, de manière beaucoup plus systématique, les contributeur/trice-s de LCEP.

En arrivant à la fin de ce premier billet, vous allez peut-être être un peu déçu-e. Il est vrai que la substantifique moelle de mes arguments ne se trouvera que dans la suite. Ce billet-ci est plutôt une longue mais nécessaire introduction, où je jette les jalons de ma réflexion ultérieure. Je pense qu’il y aura encore au moins deux autres billets (je n’ai pas fini de les écrire, donc je ne sais pas quelle sera la longueur totale de l’ensemble) où j’expliquerai plus en détail les procédés par lesquels on peut insidieusement produire, sous couvert de lucidité hyper-critique, des analyses complètement arbitraires.

*

1.

Ma camarade A. a vu La Vie d’Adèle, et l’a trouvé homophobe. La Vie d’Adèle, au premier abord, c’est pourtant le contraire par excellence d’un film homophobe : il s’agit de l’histoire d’une jeune fille qui tombe amoureuse d’une autre fille, et qui vit une histoire d’amour avec elle. L’homosexualité y est montrée sans cliché et sans caricature, et les deux filles vivent une histoire d’amour semblable à n’importe quelle autre, avec de la passion, des difficultés et des disputes.

Mais précisément : A. reproche à La Vie d’Adèle d’être homophobe en ce qu’il dépolitise l’homosexualité. Et de fait, le film contourne soigneusement deux tropes fréquents des films à thématique LGB : le coming-out d’une part, l’homophobie d’autre part. Il y a bien une scène d’homophobie, où Adèle se fait insulter par des camarades de classe, mais c’est une séquence très discrète, qui ne joue guère de rôle dans le scénario, et dont on aurait tout à fait pu se passer. Le coming-out d’Adèle à sa famille n’est pas montré. C’est d’autant plus significatif qu’il s’agit là d’un choix positif du réalisateur, Abdellatif Khechiche, dans la mesure où le film est adapté d’une bande dessinée, Le bleu est une couleur chaude, qui, paraît-il, met au premier plan la question du coming-out et celle de l’homophobie. En taisant la réalité de l’homosexualité aujourd’hui, à savoir le fait qu’elle soit stigmatisée d’une part, et le fait qu’elle suppose un coming-out familial et amical d’autre part, le film proposerait donc une vision fausse, mensongèrement irénique, de l’homosexualité, et dissimulerait les enjeux politiques qui s’y rattachent.

Évidemment, l’argumentation est largement réversible. Je ne pense pas, pour ma part, que La Vie d’Adèle soit un film homophobe : il est parfaitement exact que le film ne s’intéresse ni au coming-out, ni à l’homophobie, mais je trouve qu’en l’occurrence ça permet de représenter une relation homosexuelle comme une relation normale, donc de diffuser à grande échelle l’image d’une homosexualité banale, non problématique, égale en tous points à l’hétérosexualité. La dépolitisation de l’homosexualité serait donc paradoxalement le comble de sa politisation.

Je trouve l’opinion de A. plutôt étrange. Mais force est de constater que son argumentation se tient. Elle se fonde sur des constats vrais, et ne contient pas de faute de raisonnement. L’interprétation de A. est bizarre, contre-intuitive, mais défendable. Je n’ai pas de raison de douter que A. soit honnête, quand elle dit qu’elle a trouvé le film homophobe. Pour ma part, je l’ai vu, et je ne l’ai pas trouvé homophobe ; et je suis aussi capable qu’elle d’étayer mon point de vue sur le film.

A et moi-même avons donc deux interprétations, diamétralement opposées, sur la signification politique du film. Chacune des deux interprétations peut être logiquement défendue. Est-il possible d’aller au-delà du constat de cette divergence ? Le choix de soutenir une interprétation plutôt que l’autre est-il arbitraire ?

2.

Il y a un article de LCEP qui me semble illustrer particulièrement bien le problème que j’ai soulevé à partir de La Vie d’Adèle, c’est la critique de Gravity (d’Alfonso Cuaron) par Paul Rigouste. Le titre de l’article, « Femme à la dérive appelle Clooney désespérement », annonce la couleur : Paul Rigouste va s’employer à démontrer que le film est irrémédiablement, incurablement, définitivement sexiste. Il avance plusieurs arguments, mais le principal est que le personnage féminin, Ryan, a besoin du personnage masculin, Matt, joué par George Clooney, pour réussir à sauver sa peau. Un extrait :

Tout l’itinéraire de cette femme consistera justement à s’approprier et à faire sienne la sagesse du grand George, son mentor cosmique. La libération passera ainsi pour elle par une obéissance totale à la voix de l’homme. Comme on le verra, elle devra même intérioriser cette voix et écouter le George en elle pour voir enfin définitivement la lumière. Femmes, lorsque vous êtes perdues et que vous ne voyez pas d’issue, écoutez la voix rédemptrice de l’homme. Vous avez toutes un George qui sommeille en vous…

À la toute fin de son billet, Paul Rigouste se permet de polémiquer avec un certain Eddy Chevalier, qui tient Le Meilleur Blog du monde, et qui a écrit un billet sur ledit blog pour prouver que Gravity était un film féministe :

Ryan, qui ne faisait que flotter dans un monde d’hommes, prend le contrôle et se retrouve sur ses deux pieds en avatar de l’archétype de la Grande Déesse Mère, puissance femelle sauvage et archaïque. […] Debout, conquérante – on appréciera le plan en contre-plongée magnifiant sa puissance puisée de la Terre Mère – elle féconde l’écran en se donnant vie à elle-même.

D’après Eddy Chevalier, en même temps que le film célèbre son héroïne, il dénonce la masculinité dévorante du personnage incarné par Clooney, et, au-delà, il dénonce le patriarcat :

Si George Clooney est si insupportable dans GRAVITY, ce n’est pas parce que l’égérie Nespresso n’a pas encore fait son coming out mais parce qu’il est le symbole d’une masculinité dévorante. Sa plaisanterie lourde, variation sur le « t’as de beaux yeux tu sais », est l’illustration parfaite que la femme, pour notre société patriarcale, n’est qu’un reflet dans un œil d’homme.

Comme Paul Rigouste n’est pas d’accord, le voilà qui dénonce le « délire interprétatif » supposément à l’œuvre dans cet article. Le problème, c’est qu’à aucun moment de son article, Paul Rigouste n’a prouvé qu’Eddy Chevalier avait tort. Au mieux a-t-il démontré que lui-même avait (partiellement) raison, ce qui n’est pas la même chose. Car de fait, les arguments de Paul Rigouste se tiennent : ses prémices sont justes, ses raisonnements s’enchaînent logiquement, il n’y a pas de contresens évident sur le film, etc. Mais les arguments d’Eddy Chevalier aussi se tiennent ! Et le sarcasme (« Si ça c’est féministe, alors Tom Cruise est le fils spirituel d’Andrea Dworkin… ») ne saurait évidemment tenir lieu de réfutation.

Nous voilà donc à nouveau face à une situation où deux discours, apparemment imperméables l’un à l’autre, s’opposent frontalement tout en manifestant à chaque fois une grande cohérence, et sans qu’aucun des deux n’arrive à ébranler la solidité interne de l’autre.

3.

Je ne reprocherais pas (en tout cas, pas dans cette série de billets) aux articles de LCEP d’être faux. Je leur reprocherais volontiers, par contre, de chercher à établir leur validité en vertu d’une conception inadaptée du principe de non-contradiction. L’arrogance dont font preuve certains auteurs (Paul Rigouste, en l’occurrence), et le ton général des articles et des commentaires, me laissent penser que les contributeur/trice-s du site partent du principe suivant : montrer qu’un film est X-phobe*, cela revient à montrer que le film n’est pas non-X-phobe. Or c’est visiblement plus compliqué que cela. On peut soutenir avec beaucoup de logique que La Vie d’Adèle est homophobe et qu’il est lesbian-friendly. On peut soutenir avec beaucoup de logique que Gravity est sexiste et qu’il est féministe. En ce qui me concerne, je ne suis d’accord, sur ces exemples précis, ni avec ma camarade A., ni avec Paul Rigouste. Mon impression de spectateur contredit leurs interprétations respectives. Mais si je cherche à démontrer que La Vie d’Adèle est lesbian-friendly et que Gravity est féministe, fais-je autre chose que rationaliser a posteriori mon impression de spectateur ? Et A. et Paul Rigouste font-il/elle lui/elle-même autre chose quand ils défendent leurs propres positions ? Comment sortir de l’aporie, et le peut-on ?

J’ai quelques pistes de réponses, mais je ne vais pas les expliquer ici, ce n’est pas exactement l’objet de ces billets. Plus tard, peut-être. Dans la suite (coming soon), je voudrais seulement repérer quelques procédés qui permettent de donner l’apparence de la raison objective à ce qui n’est, au mieux, que la rationalisation d’une lecture irrémédiablement individuelle – arbitraire, logique et cohérente, mais sans prise sur le sens objectif du film (si une telle chose existe). Un peu comme le délire paranoïaque, logique et cohérent en apparence, mais sans prise sur la réalité objective.

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2 commentaires

  1. Bonjour,
    Oui, j’y ai réfléchi, j’ai commencé à écrire une réponse, et puis j’ai laissé tomber parce qu’elle ne me satisfaisait pas. J’ai toujours le brouillon sous la main, je ne sais pas si je vais en faire quelque chose. Pour le moment, je crois que sur la question de la mise en série, du général et du singulier, etc., je vais laisser reposer et décanter un peu.

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