Pour une théorie linguistique des insultes et de l’humour

J’ai récemment consacré deux articles aux métaphores dites validistes et à leur légitimité (ici, ). Or le problème du langage (supposément) validiste ne se limite pas à la question des métaphores ; si un certain nombre de gens, surtout aux Etats-Unis, partent en guerre contre les métaphores validistes, un plus grand nombre encore s’insurgent contre les insultes validistes. Tapez ableist slurs dans Google, et vous verrez ce que je veux dire[1].

C’est un point que j’ai délibérément laissé de côté dans les deux billets en question. Et je n’ai pas l’intention de m’y attaquer réellement dans celui-ci ; je voudrais plutôt, plus modestement, engager une méta-réflexion sur ce qui rend difficile l’étude de cet objet, et sur ce qui pourrait la rendre possible ou pertinente.

Premièrement, notre réflexion sur l’insulte est parasitée par le fait que nous baignons dans une idéologie du débat apaisé et courtois. C’est une idéologie qui n’a pas que des inconvénients, loin de là, mais il me semble qu’elle a entre autres pour conséquence de nous faire percevoir, à tort ou à raison, l’insulte comme une monstruosité – comme quelque chose d’anormal, d’extravagant, et dont en tout cas on pourrait se passer. Ce qui, me semble-t-il, n’est pas le cas pour les métaphores. Nous n’avons pas de problème, en effet, à concevoir la nécessité d’un langage imagé, mais nous persistons à croire à la possibilité d’un langage débarrassé de toute marque superflue d’affectivité, à la possibilité d’un langage contrôlé, précis et qui ne se laisse pas emporter par les émotions. Du coup, lorsque quelqu’un trouve problématique une insulte validiste, ou plus généralement X-phobe*, il peut être difficile de savoir dans quelle mesure c’est ce caractère X-phobe qui la rend problématique, et dans quelle mesure c’est simplement son caractère d’insulte.

Deuxièmement, à propos des insultes X-phobes, il y a tout un tas de nuances à apporter et de distinctions analytiques à faire (beaucoup plus qu’à propos des métaphores). On ne peut pas faire la même analyse d’une insulte X-phobe selon qu’elle vise une personne dont on sait qu’elle est victime de cette X-phobie, ou une personne dont on sait que ce n’est pas le cas, ou une personne dont on ne sait pas si c’est le cas ou non. Ce ne sont pas les mêmes mécanismes qui sont en jeu si l’on traite un homme gay de sale pédé, ou si l’on invite quelqu’un dont on ignore la sexualité à aller se faire enculer. D’autre part, l’appartenance ou non de l’insulteur à la classe opprimée concernée n’est pas non plus indifférente.

Plus généralement, nous manquons d’une théorie linguistique de l’insulte. Nous manquons d’outils analytiques clairs et précis qui nous permettent de comprendre ce qui ne va pas dans l’insulte, ce qui ne va pas dans l’insulte X-phobe, quelle est la différence entre une insulte X-phobe et n’importe quelle insulte, etc. Quand je dis « nous manquons… », je ne veux pas dire par là que de telles choses n’existent pas : je n’ai aucun doute quant au fait que des linguistes se sont déjà penché-e-s sur la question et ont produit des choses très pertinentes là-dessus. Mais je n’ai vraiment pas l’impression que ces travaux, qui existent probablement, se soient diffusés dans les milieux militants.

Par conséquent, les discussions sur les insultes X-phobes tournent souvent au dialogue de sourd-e-s. Il me semble avoir déjà assisté plusieurs fois à des discussions du type :

A – Tu as dit que Machin est un enculé, arrête d’utiliser des insultes homophobes !

B –  Non mais je ne suis pas homophobe, je ne pense pas vraiment que ce soit mal d’être un enculé. Et de toute façon, c’était une image, je ne sais rien de la sexualité de la personne que j’insultais.

A – Oui mais tu l’as dit quand même, donc quoi que tu penses réellement, et quelle que soit la sexualité de l’insulté, tu as dit un truc homophobe et offensant.

Et cette discussion a toutes les chances de mal finir, ou de ne jamais finir, parce que même si la position de A a l’air d’être une position de bon sens, B a aussi parfaitement raison d’objecter que l’efficacité de l’insulte ne suppose pas, ni chez l’insulteur, ni chez l’insulté, une croyance réelle dans l’infériorité des homosexuel-le-s, ou des hommes homosexuels passifs. Du coup, par quel miracle est-il possible qu’une telle insulte soit offensante pour les homosexuel-le-s ? Que se passe-t-il linguistiquement parlant pour que l’insulte ait cet effet-là ? Il y a certainement une réponse, mais je ne crois pas du tout qu’elle soit évidente.

À défaut d’avoir une réponse satisfaisante à cette question, une (mauvaise) solution politique pourrait consister à rabattre la question de l’insulte sur la question du trigger. Un trigger, c’est quelque chose qui rappelle à quelqu’un le souvenir d’un événement traumatisant. Par exemple, une femme qui a été violée par un homme portant un parfum de telle marque peut être triggered par l’odeur du parfum en question – et cela peut, éventuellement, aller jusqu’au déclenchement d’épisodes de stress post-traumatiques, etc. Dans pas mal de sites militants (féministes, etc.), le mot trigger est pris dans un sens beaucoup plus faible, et désigne simplement ce qui déclenche le souvenir d’événements ou de faits désagréables, susceptibles de mettre une personne mal à l’aise. Cet affaiblissement de sens est gênant, parce qu’il permet au même mot de désigner deux réalités qui sont à mon avis complètement différentes et qui n’appellent pas le même genre de réponses politiques. Le « trauma trigger » au sens strict est un problème d’ordre médical, un problème de santé publique ; le trigger au sens large est une question de gestion individuelle des émotions. Moi, par exemple, il y a des choses qui me mettent mal à l’aise quand je les lis, et qui sont même susceptibles de m’empêcher de dormir pendant un moment si je les lis avant d’aller me coucher (les descriptions précises des conditions carcérales en France…), mais cela n’a rien à voir avec un quelconque stress post-traumatique, et j’ai un peu honte d’en être réduit, faute de mieux, à devoir utiliser le même mot de trigger pour désigner ce malaise passager et les attaques de panique que peuvent connaître certaines personnes.

Toujours est-il que si on se passe d’une théorie linguistique de l’insulte, alors il est commode et tentant de rabattre l’insulte sur le trigger (au sens large). Si un homosexuel est choqué par le fait d’entendre le mot enculé utilisé comme insulte, cela pourrait simplement être dû au fait que ce mot, même s’il n’est pas employé au sens propre, et même si ni l’insulteur ni l’insulté ne considèrent la sodomie comme une chose honteuse, rappelle à l’homosexuel le fait que sa sexualité est socialement méprisée, et donc fait surgir en lui, de manière inopportune, le souvenir ou l’anticipation de moqueries, brimades et autres violences.

Le problème avec cette vision des choses, c’est que la suppression des triggers de l’espace public n’est pas une cause politique légitime. On ne va pas interdire les parfums, sous prétexte que ceux-ci risqueraient de rappeler à des femmes violées l’odeur de leur violeur. On ne va pas interdire de parler de la Shoah, sous prétexte que cela pourrait mettre mal à l’aise des enfants de déporté-e-s. Donc si l’insulte fonctionne simplement comme un trigger, il est légitime d’avoir de la compassion pour les personnes qu’elle dérange – et il est, à la limite, légitime de s’abstenir, par pure gentillesse, de l’utiliser en leur présence – mais il n’est pas légitime de vouloir la bannir purement et simplement de tout discours, ou de l’espace public.

Dans une très large mesure, il me semble que ce que je dis là pour l’insulte vaut aussi pour un autre phénomène linguistique dont s’occupent beaucoup les militant-e-s, mais, précisément, jamais ou presque sous un angle linguistique : l’humour. Beaucoup de féministes, par exemple, protestent contre les blagues sexistes. Sauf que le propre d’une blague, c’est qu’on dit quelque chose qu’on ne croit pas réellement. On peut être plus précis : l’humour repose sur un effet de mention, c’est-à-dire sur une suspension momentanée, et claire pour tout le monde (sinon la blague échoue), du postulat d’identité entre ce que l’on dit et ce que l’on pense. On pourrait sans doute être encore beaucoup plus que cela, mais ces définitions approximatives suffiront pour le moment (et à défaut d’avoir sous la main une théorie linguistique de l’humour…). Bref, une blague, c’est une fiction : si je raconte une histoire de Toto, je ne crois pas que Toto ait réellement existé. Comment alors est-il possible qu’un énoncé qui ne suppose pas qu’y adhère ni celui qui l’énonce, ni celui à qui il l’énonce, soit perçu comme offensant ? Comment la simple mention, puisque c’est de cela qu’il s’agit, d’un cliché ou d’un stéréotype sexiste, peut-il être ressenti comme une violence par des femmes ? La réponse, là encore, commode et tentante, consiste à dire que la mention même de stéréotypes sexistes fonctionne comme un trigger, rappelle à ces femmes leur existence (des stéréotypes, pas des femmes), et donc leur occasionne un désagrément. Mais si c’est ce schéma qui est le bon, alors on ne voit pas très bien pourquoi il faudrait plus s’interdire de faire des blagues dites sexistes que de diffuser à la télé des documentaires sur la Shoah.

Cette difficulté des militant-e-s à appréhender l’humour dans sa dimension linguistique peut occasionner des dialogues comme le suivant :

A – Ta blague sexiste n’est pas drôle !

B – Mais ce n’est pas une blague sexiste, enfin ! C’est de l’humour ! En vrai, je sais bien que les blondes ne sont pas bêtes !

A – Ah, il a bon dos l’argument du second degré ! N’empêche que tu as dit ce que tu as dit, et c’est sexiste et offensant !

La discussion peut se poursuivre à l’infini, entre un personnage (A) qui aura bien du mal à rationaliser son intuition autrement qu’en faisant appel à la notion de trigger, et un personnage (B) qui ne démordra pas de sa position, et qui en un sens aura bien raison. La seconde réplique de A consiste simplement à refuser le point de vue linguistique au profit d’un autre point de vue (psychologique ? politique ?), et non à s’y affronter honnêtement.

Il n’y a pas lieu de remettre en cause le malaise des opprimé-e-s quand ils/elles entendent certaines blagues, ou certaines insultes. Leurs protestations sont sincères. Mais l’attitude à avoir dans ces situations (l’attitude politique) ne peut pas dépendre uniquement de la sincérité de leur trouble. Si on considère simplement qu’insultes et blagues sont gênantes au même titre qu’un trigger, on doit alors abandonner largement la perspective d’une solution politique au problème. Si au contraire on considère que le problème, et la solution qu’il faut y apporter, sont de nature politique (et si, notamment, on souhaite défendre la perspective d’un bannissement total des blagues et insultes X-phobes de l’espace public), alors il faut s’atteler sérieusement au décorticage précis des mécanismes linguistiques qui, s’ils existent, rendent intrinsèquement offensantes, malgré les apparences, les blagues et les insultes X-phobes.


[1] Exemples (en anglais) : dumb dans le sens de « stupide », stupid, crazy, insane, psycho, autistic

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3 commentaires

  1. J’ai l’impression qu’il faut peut etre traiter distinctement l’insulte et l’humour sauf dans le cas de la réappropriation de l’insulte par l’insulté pour s’en « parer » voire en faire de l’humour où il y aurait une similitude…

    Je ne suis pas linguiste.

    Linguistiquement, qu’est ce qu’une insulte ? (on peut insulter quelqu’un par une certaine attitude sans proférer aucune insulte)

    Et de quoi témoigne l’insulte ? Qu’est et qui détermine que tel ou tel mot a tel moment est « une insulte ».

    Je dirais que dans l’insulte, dans un contexte qui amène l’insulte, on « rabat » sur une personne qu’elle qu’elle soit, un mot qui se charge du mépris que le locuteur personnellement considère comme « méprisable » MAIS le locuteur n’échappe pas à sa culture en tant que medium de « l’inconscient » collectif à un moment donné, et que dans le même temps en usant de tel ou tel mot d’insulte, il répète ce qui est jugé ‘irrecevable par rapport à la norme culturelle et qui se sédimente dans le mot « insultant » » a moins de choisir un mot de manière totalement alléatoire il y a une « logique » à l’oeuvre dans la correlation du « mot » de son sens et de son statut d’insulte.

    La question de la fréquence de telle ou telle insulte est à mon avis importante :

    Le problème politique se pose quand c’est toujours dans le même sens que ça va…si il y avait « en moyenne » autant d’insultes contre les enculéEs que contre par exemple les enconneurs /enconneuses on pourrait s’abstenir de dénoncer l’insulte comme « symptôme »d’une la « superstructure »(à mon avis pas seulement homophobe mais plutôt misogyne : ce n’est pas l’homosexuel pénétrant qui est stigmatisé c’est le pénétré en ce qu’il occupe une place « féminine »). Mais pourquoi par exemple « putain » peut etre un juron ou une insulte et qu’il n’y a pas (a ma connaissance) de terme insultant pour le(s) client(s) des prostitués en français ?

    Mais une insulte pour etre « efficace » et perçue comme telle ne doit elle pas s’inscrire dans le consensus « majoritaire »? en gros taper dans et sur ce qui majoritairement est considéré comme méprisable dans un groupe plus ou moins consciemment. qui comprendra que je l’insulte qui j’utilise un mot qui n’est pas reconnu comme tel par mes locuteurs ?

    Face à la critique d’homophobie ou de mysognie latente, pourquoi au lieu de l’écarter en disant  » je ne suis pas homophobe moi et j’utilise certes ce mot comme insulte mais dans un autre sens » ce qui reste toujours sujet à caution (puisqu’une insulte par « nature » ou « fonction » doit contenir une charge de mépris et de violence « consensuels »), ne pas inventer des termes injurieux qui cesseraient majoritairement de stigmatiser tel ou tel groupe? Je pense au Capitaine Haddock : et à son « moule à gauffre » ou « ectoplasme ». Pourquoi écarter la créativité ?

    Si l »injure rélève et révèle des « échelles de valeur » soit on considère que toute pensée procède nécessairement par construction hierarchique soit on considère que tout classement doit etre « déconstruit » infiniment : il y a surement quelque chose de philosophique derriere

    La question n’est pas : débarrasser le langage de ses émotions, c’est essayer d’atténuer ou éventuellement de débarrasser le langage de présupposés idéologiques stigmatisants certaines catégories ou pratiques pour éviter de les perpétuer par le langage et inventer d’autre mots pour l’affect de colère et de mépris. Je pense qu’une société un peu moins homophobe ou mysogyne aura plus de créativité pour trouver des termes de remplacement.

    A moins qu’on pense que les mots ne véhiculent rien d’autre que le sens que chacun leur attribue en tant qu’individu (« enculé ne veux pas dire sodomie et ne veux pas dire parce que je me sers de cette insulte que la sodomie est condamnable dans mon esprit) à un moment donné. est ce que si on n’est pas informé de l’éthymologie et que l’on profère l’insulte « en toute innocence » on s’abstient pour autant de véhiculer la charge de violence à l’endroit de « l’autre » qui est pourtant « éthymologiquement » visé ? On ne sait pas toujours ce qu’on dit quand on le dit…

    Une autre question est de savoir si il est nécessaire de décharger par l’insulte quelque chose (l’homophobie la mysognie la peur de la différence…) qui sinon resterait innommé et s’exprimerait autrement (violence non verbale) ? Je n’ai pas de réponse.

    Il y a aussi la question de la transgression à la norme : l’envie d’utiliser telle ou telle injure pour « jurer » justement (ou simplement parce qu’on vous « interdit » de le faire même pour de bonnes raisons ) et peut importe comment.
    la transgression peut générer une énorme discussion!

    à vous lire …

  2. Ouais, enfin, le truc c’est que les blagues oppressives renforcent involontairement les stéréotypes, même si on n’y croit pas. Voir les études en psychologie sociale qui indique clairement que CONNAITRE UN STEREOTYPE SUFFIT POUR ADOPTER DES COMPORTEMENTS DISCRIMINANT AINSI QUE DES PENSEES OPPRESSIVES, qu’on soit d’accord ou non avec le stéréotype en question.

    Par expl, aux USA, le stéréotype sur les gens noirs est le suivant : ils sont « dangereux et agressifs ». Ben, autant les personnes racistes que non racistes ou anti-racistes AINSI QUE les personnes racisées elles mêmes véhiculaient le stéréotype, à travers, par exemple, des comportements d’évitement, la nuit.

    Bref, la raison pour laquelle les féministes sont contre l’humour sexiste n’est pas juste à cause de l’effet trigger mais à cause du fait que celui-ci RENFORCE les stéréotypes envers la communauté pointée.

    C’est pourquoi ajd les femmes « blondes » sont perçues comme les plus stupides que les autres femmes, alors que tout « partait juste d’une blague ».

    Dommage que l’auteur de ce blog ne sache pas de quoi il parle en matière de stéréotypes et de discriminations.

    1. « Voir les études en psychologie sociale qui indique clairement que CONNAITRE UN STEREOTYPE SUFFIT POUR ADOPTER DES COMPORTEMENTS DISCRIMINANT AINSI QUE DES PENSEES OPPRESSIVES, qu’on soit d’accord ou non avec le stéréotype en question.  »

      Si cela est vrai, ça pose un gros problème éthique, car autant on peut s’opposer à la diffusion d’un savoir faux, comme « les blondes sont stupides », autant on ne peut pas s’opposer à la diffusion d’un savoir vrai, comme « il existe un stéréotype de la blonde stupide ». Dans ce cas, la lutte contre les stéréotypes dépend d’un mensonge, fût-ce par omission, et elle est moralement inacceptable.

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