Le racisme n’est pas un délit, c’est une opinion

Il y a une formule qui traîne, depuis longtemps, dans la tête de beaucoup de gens bien intentionnés : « Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. » 70 000 résultats environ sur Google ; à peu près autant pour la variante « Le racisme n’est pas une opinion mais un délit. » Ces derniers jours, j’y ai eu droit deux fois, dans deux conversations différentes, sur Facebook.

Cette phrase me paraît tout à fait absurde. Non seulement parce qu’elle est fausse, et multiplement fausse, comme je vais le montrer, mais aussi parce qu’elle repose sur une confusion du fait et de la norme. L’idée que « le racisme est un délit » s’énonce comme un fait, alors que l’idée sous-jacente est toujours qu’il devrait en être un – mais cette idée normative sous-jacente prend tout de même appui sur un prétendu état de fait. Hume y perdrait son latin. Et puis il y a encore une autre raison pour laquelle cette phrase m’énerve : l’idée que le racisme n’est pas une opinion est extrêmement contre-intuitive ; or il ne vient pas à l’idée des personnes qui affirment cela que la charge de la preuve leur revient.

Pour tordre le cou à cette idée reçue selon laquelle « le racisme n’est pas une opinion mais un délit », procédons méthodiquement[1]. Cette phrase possède deux parties ; je m’attaquerai successivement à chacune d’entre elles, en commençant par la fin, parce que c’est le plus facile.

Le racisme est une opinion

Il y aurait deux bonnes raisons pour affirmer que le racisme n’est pas une opinion.

La première consisterait à dire que le racisme ne se limite pas à ce qui se passe dans la tête des gens : il y a aussi des actes racistes, des propos racistes, etc., qui ne sont pas des opinions. Mais cet argument n’a pas grand intérêt, parce que même s’il est juste, cela n’empêche pas que ces actes et propos racistes soient la conséquence d’opinions racistes : le racisme n’est peut-être pas seulement une opinion, mais c’est en tout cas aussi une opinion, et peut-être même d’abord une opinion.

La seconde raison consisterait à dire que même si l’on considère seulement le racisme comme quelque chose qui se passe dans la tête des gens, le terme opinion désigne un fait psychique trop cohérent, trop solidifié, trop univoque pour décrire ce qui se passe réellement. Et je suis tout à fait d’accord avec ça : bien souvent, et sans doute dans la majorité des cas, les gens ont du racisme dans la tête, sans qu’on puisse dire que, chez eux, le racisme se sédimente en opinion. Le racisme, chez eux, ce sont des préjugés flottants, des réflexes cognitifs, des intuitions vagues, etc. Si seulement c’était cela que voulaient dire ceux et celles qui affirment que « le racisme n’est pas une opinion » ! Mais ce n’est pas du tout cela qu’ils/elles veulent dire : au contraire, le fait de préciser dans la foulée que le racisme « est un délit » semble plutôt supposer un certain degré de cohérence et de sédimentation des idées racistes. D’autre part, même si le racisme est souvent en deçà de l’opinion, il n’en reste pas moins que dans un certain nombre de cas, il se solidifie bel et bien en opinion claire et univoque. Dans ces cas au moins, il est incontestable que le racisme est une opinion.

Le racisme n’est pas un délit

En revanche, le racisme n’est pas un délit.

Commençons par prendre la proposition « le racisme est un délit » dans ce sens le plus descriptif, le moins normatif et le moins intéressant. En droit français, il n’y a aucun article d’aucun code qui dise que « le racisme est un délit ». Il y a un certain nombre de choses en rapport avec le racisme qui sont des délits : par exemple l’incitation à la haine, ou l’injure raciale, ou la négation de certains faits historiques relatifs aux crimes commis par les puissances de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, ou certaines formes de discrimination envers une personne ou un groupe de personnes physique(s) ou morale(s), etc. Mais aucune « opinion » raciste ne tombe sous le coup de la loi, et il y a un certain nombre de propos ou d’actes racistes qui ne sont pas non plus punis. Par exemple, toutes les discriminations racistes ne sont pas interdites. Vous avez le droit de décider de ne vous marier qu’avec des blanc-he-s. Vous avez le droit de décider de n’avoir que des ami-e-s noir-e-s. Vous avez le droit de n’accepter que des Juif/ve-s dans votre parti ou votre association[2].

Considérons les choses, à présent, d’un point de vue normatif. Le racisme devrait-il être un délit ?

Dans la mesure où le racisme est une opinion, non, il ne devrait pas être un délit – parce que les opinions ne se choisissent pas, mais s’imposent à nous. Il est injuste de punir quelqu’un parce qu’il a telle ou telle opinion, alors qu’il n’a rien fait pour la choisir[3].

D’autre part, même si on envisage seulement les propos racistes, je maintiens qu’ils ne devraient pas en tant que telles être des délits. J’insiste sur le fait que j’envisage le racisme dans toute la variété de ces manifestations, sans le restreindre (ce serait trop facile) à des discours ouvertement fascisants, génocidaires et d’extrême-droite. Je fais mienne l’analyse, qui est celle aussi de beaucoup de miitant-e-s, selon laquelle le racisme peut se trouver à peu près partout, y compris chez des gens de gauche, de bonne volonté et de bonne foi. Je pense par exemple que l’islamophobie soft d’une partie de la gauche radicale relève du racisme. Mais je pense qu’il est également possible de trouver, dans ces milieux, des personnes qui ont, et qui énoncent, des préjugés sur les Noir-e-s ou les Arabes.

(1) À partir de cette définition, on peut dire premièrement qu’il serait immoral et injuste de punir tous les propos racistes. Cela reviendrait à appeler les foudres de la loi sur de braves gens, qui n’ont d’autre tort que d’avoir dit tout haut ce qu’ils croyaient de bonne foi, et cela ferait encourir des risques judiciaires à des personnes qui n’ont fait que participer, avec leurs moyens et depuis leurs points de vue, à un débat démocratique. Je connais beaucoup de gens qui pensent que l’interdiction de la burqa est une loi islamophobe – c’est mon cas. Je trouverais moralement choquant, et je suis loin d’être le seul, qu’il soit punissable de soutenir une telle loi.

(2) Évidemment, il est impossible de punir véritablement tous les propos racistes, notamment parce qu’il existe un racisme mainstream, relayé par l’État, trop consensuel socialement pour être punissable. Mais du coup, affirmer que « le racisme est un délit » alors que l’on ne punit pas tous les propos racistes, cela revient à entériner une conception essentialiste, fausse et dangereuse du racisme. Ça revient à laisser entendre que le racisme se cantonne à celles de ses manifestations que l’on punit – peut-être les plus graves et les plus outrancières, mais cela n’est même pas certain. Ça revient à exonérer tous les discours racistes non punis par la loi, alors qu’il est quand même utile au débat démocratique de pouvoir les désigner pour ce qu’ils sont (des discours racistes). Dans un monde où règne l’idée que « le racisme est un délit », il devient très difficile de taxer de racisme les propos qui ne tombent pas sous le coup de la loi – et on s’expose même à des poursuites en diffamation ou injure, de la part de gens qui, dans la mesure où ils sont eux-mêmes persuadés que « le racisme n’est pas une opinion mais un délit », croient qu’on les accuse d’avoir commis un délit si on dit qu’affirme qu’ils ont dit des trucs racistes – alors qu’en fait non, on est juste en train de qualifier politiquement leur discours. Pour prendre un exemple récent, qui ne concerne plus le « racisme » mais qui est éclairant quand même, la présidente d’Act Up Paris a été traînée devant les tribunaux par l’association « la Manif pour tous », qu’elle avait traitée d’homophobe. L’enjeu, dans ce cas, est à mon avis de faire admettre qu’il doit être licite de qualifier une association d’ « homophobe » si on estime, arguments à l’appui (et dans ce cas précis, ils ne sont pas difficiles à trouver), que « la Manif pour tous » a des positions homophobes. L’enjeu est de faire admettre que « homophobe » est une qualification politique à beaucoup d’égards semblable à d’autres – comme « conservateur », « réactionnaire », « libéral », etc. Tout cela relève de la liberté d’expression et n’a rien à voir avec une injure publique.

(3) Enfin, troisièmement, la pénalisation des propos racistes tue le débat démocratique. Car comme je l’ai dit ici, au sujet des propos réactionnaires en général, les propos racistes ne sont pas une maladie du débat démocratique, mais, dans une certaine mesure, sa condition même. Pour tenir une position anti-raciste solide, encore faut-il que les propos racistes aient pu être énoncés (puis dépassés) sans la menace d’une répression pénale. Je me permets de m’autociter :

La pensée comporte des risques, qu’il faut assumer. Une pensée honnête et rigoureuse, c’est-à-dire au fond une pensée dialectique, ne peut selon moi faire l’économie des risques qui sont inhérents à son déploiement : penser, c’est aussi penser contre soi-même ; c’est aussi explorer les contradictions du réel et de sa propre imagination ; c’est aussi tester les opinions qui ne sont pas les nôtres au départ (et qui ne seront peut-être pas les nôtres à l’arrivée) ; c’est faire jouer les idées les unes avec les autres, les unes contre les autres. Il est donc normal, si l’on prend au sérieux l’activité intellectuelle, que l’esprit s’aventure dans des zones parfois troubles, dans des marécages où l’on redoute soi-même d’aller ; mais c’est l’honnêteté, l’intégrité, qui nous y pousse. Il n’y a pas lieu de s’en indigner ; construire sa vérité, c’est examiner, réfuter, incorporer des théories qu’il est bien nécessaire, pour cela même, d’énoncer. Les propos X-phobes* font partie des théories de ce genre.

Un bon compromis, pour protéger les minorités tout en échappant aux trois écueils que je viens de présenter, consiste à pénaliser non pas les propos racistes en général, mais ceux qui se caractérisent par leur portée pragmatique plus que par leur contenu prédicatif (c’est une distinction que j’ai déjà esquissée ici). Quand je parle de propos qui « se caractérisent par leur portée pragmatique », je pense à des choses comme l’injure raciale, ou l’appel à la haine ou à la discrimination. Du coup, l’état actuel du droit en la matière ne me paraît pas totalement insatisfaisant – même si je crois que je suis plutôt contre la répression du négationnisme, et même si je trouve que le délit d’ « incitation à la haine raciale », sous couvert de sanctionner des propos pour leur portée pragmatique, laisse largement la porte à la répression de propos essentiellement caractérisés par leur contenu prédicatif. C’est un délit qui ratisse tout de même un peu trop large à mon goût.

L’intérêt de ce « compromis » est qu’il limite largement les cas où un-e juge doit se prononcer sur le caractère « raciste » ou non d’un propos, ce qui permet d’échapper aux écueils 1 et 2. D’autre part (réponse à l’écueil 3), il est évident que le fait d’interdire l’injure, ou ce genre de choses, ne nuit pas au débat démocratique, qui ne s’en portera même que mieux. Pour énoncer un propos, pour jeter une idée dans une discussion et voir ce qu’elle devient, il n’y a pas besoin qu’il/elle soit formulé-e sous une forme spécialement agressive ou méchante – et encore moins qu’il/elle s’accompagne d’un appel au meurtre. Enfin, la portée pragmatique d’un propos me paraît globalement plus facile à établir de manière objective que le caractère éventuellement raciste ou X-phobe de son contenu prédicatif. En particulier, qualifier un propos d’injure, d’appel à la haine, ou d’appel à la discrimination, est moins délicat, et porteur de moins d’enjeux politiques, que de le qualifier de raciste ou de X-phobe[4]. Mes lecteur/trice-s les plus fidèles (ahem…) se rappellent peut-être que j’avais montré dans ce billet que le caractère X-phobe ou non d’un propos était étroitement corrélé, voire consubstantiel, à sa valeur de vérité. En gros : dire qu’un propos est raciste et dire qu’il est erroné, c’est parfois (souvent) la même chose[5]. Donc reconnaître à un-e juge le droit de dire si un propos est raciste ou non, c’est parfois (souvent) lui demander d’établir la valeur de vérité d’une opinion politique, c’est l’impliquer dans le débat politique, où sa place n’est pas.

Je ne suis donc pas en train de dire que tous les propos racistes doivent être autorisés. Je pense qu’il y a une spécificité des propos par rapport aux actes (ou, plus exactement, que les propos sont des actes d’un type très particulier, et qui ne peuvent pas s’évaluer et se juger de la même manière que les autres), mais que cette spécificité ne concerne que les propos qui se présentent comme tels, et pas ceux qui se présentent comme des actes : pas ceux, par exemple, qui visent à blesser, ou à causer du tort à autrui. Je ne suis pas non plus en train de dire qu’il doit être toujours interdit de chercher à nuire à autrui, ni que tous les appels à la discrimination doivent être réprimés, mais c’est encore une autre question. Cela dit, commencer à faire ce genre de distinctions (que je ne fais qu’esquisser), c’est déjà avoir admis ce fait rassurant que non, décidément, « le racisme [n’est pas] un délit », et qu’il ne saurait en être un dans un État démocratique.

Pour conclure je note qu’il y a tout de même quelque chose de positif dans l’affirmation selon laquelle « le racisme n’est pas une opinion mais un délit » : cette phrase pose une incompatibilité de principe entre opinions et délits. Sa logique argumentative sous-jacente est qu’aucune opinion ne peut être un délit, ce qui est tout de même un excellent point de départ pour une défense vigoureuse de la liberté d’expression. Malheureusement, cette logique saine ne débouche pas sur la conclusion souhaitable que le racisme, quand il est une opinion, ne doit pas être puni, mais sur la conclusion absurde que le racisme, comme il doit être puni (sinon c’est mal), ne peut pas être une opinion. Ce qui est spectaculairement contrefactuel, comme je l’ai rapidement démontré (rapidement, parce que ce n’est vraiment pas la peine d’y consacrer beaucoup de temps). Le fait qu’on puisse énoncer de bonne foi une idée aussi grossièrement fausse témoigne donc de deux choses contradictoires : d’une part, quand même, les gens sont attachés à la liberté d’expression (ce qui est cool) ; d’autre part, le moralisme béat a vite fait de faire court-circuiter la pensée (ce qui est moins cool).


[1] L’essentiel de ce que je vais dire vaut en fait pour n’importe quelle X-phobie*.

[2] Et c’est heureux. Certaines personnes croient que la « discrimination » est un délit, alors que non, du moins pas toujours – et il est rassurant pour les libertés publiques qu’on ait le droit de se conduire de manière raciste dans des domaines qui touchent à la vie privée, en choisissant sur une base raciale ses ami-e-s, ses compagnon/gne-s de vie ou ses partenaires sexuel-le-s (il paraît même que certaines personnes discriminent leurs partenaires sexuel-le-s en fonction du genre et de l’orientation sexuelle…). Et il est tout à fait souhaitable que la société civile puisse s’organiser, par moments, partiellement, sur une base raciale/ethnique : il est bon pour la démocratie qu’il y ait des associations anti-racistes non mixtes, par exemple ; ce qui implique qu’on ait le droit de créer une association ou un parti sur une base discriminatoire.

[3] Il y aurait là à discuter. Je ne suis pas tout à fait sûr qu’on ne choisisse pas du tout ses opinions. Je peux, certainement, me donner des moyens supplémentaires de me laisser convaincre par une idée qui m’attire, par exemple en lisant des livres qui la défendent. Mais il y a toujours une part qui échappe à notre contrôle – l’idée que l’on n’est pas, en général et en gros, responsable de ses opinions, me paraît une approximation à la fois commode et satisfaisante.

[4] L’exemple de la présidente d’Act Up face à « la Manif pour tous » est un contre-exemple…

[5] J’écrivais naguère :

Franchissons un pas supplémentaire dans l’abstraction. Cette distinction étanche entre antisionisme et antisémitisme permet de distinguer deux critères d’évaluation du discours, un critère moral et un critère aléthique*, et, pour utiliser une image spatiale, deux cercles concentriques autour de la « vérité », qui délimitent, donc, deux zones (un disque, et un anneau). Le petit disque aurait pour centre cette « vérité », justement ; il la contiendrait, comme il contient aussi toutes les erreurs possibles. Le critère qui y prévaut, qui permet aux opinions de s’y confronter, est un critère aléthique : il y est question de la vérité des points de vue en concurrence. Au-delà de ce premier cercle s’étend une seconde zone, en forme d’anneau : elle se dispose autour de la vérité, mais ne la contient pas ; c’est dans cette zone que circulent les discours méchants, haineux, antisémites. Ce que propose Finkielkraut, et Julien Salingue aussi puisqu’il est d’accord avec lui là-dessus, c’est de rendre étanche la frontière entre les deux zones ; de faire en sorte que le débat se déploie le plus librement possible au sein du petit cercle, mais d’exclure absolument qu’il soit possible, licite, acceptable d’en franchir la limite. Pour parler sur la question israélienne, il y aurait donc un préalable : être absolument sorti-e de la zone extérieure, et être entré-e dans la zone intérieure.

Ce que je prétends, moi, c’est que cette frontière entre les deux zones n’existe pas, et qu’elle n’est rien d’autre qu’une commodité rassurante pour l’esprit. Le critère moral et le critère aléthique doivent être confondus, d’une manière ou d’une autre.

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