L’âme du fœtus (2e partie)

Première partie

J’ai montré, dans la première partie de ce diptyque, que l’argument de Don Marquis contre l’avortement ne fonctionnait pas. Don Marquis propose de considérer que l’on commet une faute morale à l’encontre de l’être humain non né* en le privant d’un future like ours (F.L.O.), c’est-à-dire en le privant d’une certaine quantité de bien-être qu’il aurait normalement dû connaître en devenant un enfant, puis un être humain adulte. Mais la difficulté de cet argument est qu’il pourrait aussi fonctionner pour prouver que la contraception est une faute morale, car la contraception revient à priver d’un F.L.O. un système constitué d’un ovule et d’un spermatozoïde non encore fécondés entre eux. Comme il est très contre-intuitif de considérer la contraception comme une faute morale[1], l’argument de Don Marquis échoue aussi à prouver l’illicéité morale de l’avortement. D’un autre côté, comme je l’ai également suggéré dans mon premier billet, la notion de F.L.O. est bien utile : elle permet de penser ce type particulier de tort négatif* qui consiste à ôter à quelqu’un, sans qu’il le sache ni ne puisse l’anticiper, une certaine quantité de bien-être à venir (en le tuant dans son sommeil et de manière indolore, par exemple). Il faut donc clarifier la définition du F.L.O. et peut-être mieux définir le champ des entités susceptibles d’en avoir un.

Pour l’instant, nous avons deux intuitions morales fortes :

  1. les êtres humains adultes ont un F.L.O., et c’est une faute morale que de les en priver (en les tuant) ;
  2. les systèmes spermatozoïde-ovule ont aussi un F.L.O., mais on peut les en priver sans commettre une faute morale.

Pour résoudre cette apparente contradiction, il faut vérifier que c’est bien de la même chose que l’on parle lorsque l’on dit que les systèmes spz-ovule d’une part, et les êtres humains adultes d’autre part, ont un F.L.O.

Que signifie au juste, pour un système spz-ovule ou pour une cellule-œuf, avoir un F.L.O. ? À quoi, donc, est destinée une cellule-œuf ? À connaître, si elle ne meurt pas auparavant, un certain nombre de développements biologiques qui vont la faire évoluer en un organisme complexe, doté d’organes différenciés. Un embryon, puis un fœtus, puis un enfant, puis un adulte, apparaîtra, doté de bras et de jambes, d’un cœur et de poumons, d’un cerveau, de nerfs et de vaisseaux sanguins. La différence avec un chêne (ou n’importe quel végétal), ce qui fait que le future d’un système spz-ovule est like ours, c’est qu’en outre, dans un être humain, apparaîtront un certain nombre de facultés tout à fait décisives, comme l’intelligence, la perception, la douleur la volonté, la mémoire, etc., que l’on peut réunir en deux grandes catégories, la conscience et la sensibilité. A contrario, même si un chêne peut être doté d’une organisation interne assez complexe, ce n’est pas une faute morale de le tuer, non seulement parce qu’il n’a pas de telles facultés sensibles et conscientes, mais aussi parce qu’à aucun stade de son développement il n’est destiné à évoluer en quelque chose qui en sera doté. La cellule-œuf, elle, contient déjà le programme génétique qui permettra l’apparition de phénomènes physiques, matériels, qui donneront eux-mêmes naissance à la sensibilité et à la conscience : celles-ci, en effet, dépendent de faits biochimiques, électriques, etc., qui se passent dans notre cerveau et dans notre système nerveux. Il y a un rapport causal entre les faits matériels et les faits de conscience et de sensibilité, de sorte qu’on peut dire qu’une cellule-œuf, ou un système spz-ovule, contient en germe un être conscient et sensible. C’est à ce compte-là seulement que l’avortement ou la contraception privent une entité d’un F.L.O.

Mais j’avais souligné, dans mon premier billet, l’importance du critère du déterminisme. On ne peut pas considérer qu’il soit immoral de priver un être quel qu’il soit d’un F.L.O. (cela reviendrait à considérer l’abstinence sexuelle comme une faute morale) ; il faut, pour que cela soit immoral, que l’on prive une entité déterminée, et identifiable au moins en droit, d’un F.L.O. J’avais montré que le critère du F.L.O était applicable à un système spz-ovule, parce que celui-ci était destiné en vertu d’un certain déterminisme (qui permet, justement, de l’identifier par avance comme l’entité lésée) à devenir un être humain adulte. Or, et c’est là le point (c’est là le pivot de ma démonstration), si le passage progressif d’une cellule-œuf à un adulte sensible et conscient se fait bien de manière déterministe (au sens où, à chaque étape du développement, chaque moment est déterminé par l’état du précédent ; en particulier, l’apparition de la conscience et de la sensibilité est déterminée, rendue nécessaire, par la présence dans l’organisme de certains organes impliqués eux-mêmes dans certains phénomènes chimiques, électriques, etc.), en revanche l’apparition de cette sensibilité-là et de cette conscience-là ne se fait jamais, chez personne, de manière déterministe.

Cette affirmation est peut-être polémique, et sans doute difficile à prouver – je m’engage là sur un terrain, de toute façon, où je suis irrémédiablement limité par les insuffisances du langage. Mais que moi, qui écris ce billet, j’habite ce corps, et moi plutôt qu’un autre – plutôt que quelqu’un qui aurait peut-être la même identité sociale, le même caractère, la même façon de percevoir le monde, mais qui ne serait pas subjectivement moi – c’est totalement improbable et miraculeux. Et je ne vois vraiment pas comment on pourrait soutenir qu’une telle chose soit inscrite dans, ou prévue par, la matière – l’état de mon cerveau ou de mon système nerveux.

Le mystère du passage de la matière à l’esprit est une question très préoccupante, et qui fascine bon nombre de philosophes. L’hétérogénéité est telle entre la cause et son effet (entre la matière d’une part et la sensibilité et la conscience qu’elle produit d’autre part), qu’il faut prendre acte d’un fossé explicatif (« explanatory gap » – l’expression est de Joseph Levine) entre les deux niveaux. Il y a de la matière, il y a de la conscience et de la sensibilité, et il y a un passage mystérieux de l’un à l’autre. Cela dit, ce fossé explicatif est, comme son nom le suggère, un fossé épistémologique, et non un fossé ontologique. Nous ne comprenons pas le rapport de causalité qui existe entre la cause et son effet (et sans doute ne le comprendrons-nous jamais), mais nous savons qu’il existe (nous avons beaucoup d’indices de cela ; notamment le fait que quand on bousille le cerveau de quelqu’un, il perd un certain nombre de facultés parmi celles que j’ai énumérées plus haut). Il ne s’agit pas d’en revenir à la position de Descartes d’une dissociation complète entre l’âme et le corps, avec l’idée d’une présence absolument contingente de la première dans le second – les animaux, d’ailleurs, et malgré le haut développement de leur organisme, n’ont pas d’âme, pour Descartes, et ne sont que des machines un peu plus perfectionnées que les autres. Pour Descartes, le fossé matière-esprit, ou corps-âme, n’est pas simplement épistémologique, mais ontologique. C’est une position qui a été ridiculisée par Ryle, génial inventeur de l’heureuse expression « ghost in the machine » destinée à décrire la perspective cartésienne en philosophie de l’esprit. Et je suis d’accord pour dire que, énoncé sous cette forme, le dualisme cartésien est absurde.

Mais il faut distinguer deux choses. Il y a des indices forts en faveur du lien causal qui relie l’apparition de l’esprit à un certain agencement de la matière, et ces indices convergent tellement qu’ils nous tiennent à bon droit lieu de preuve. Mais de tels indices n’existent pas qui nous suggéreraient que l’apparition, non d’une conscience ou d’une sensibilité en général, mais d’une conscience et d’une sensibilité particulières (celles-ci et pas celles-là), trouve son origine dans un fait matériel. L’apparition d’une conscience et d’une sensibilité peut être prédite à partir d’un certain agencement de matière organique – il y a même tout lieu de croire qu’on pourrait en droit créer de l’esprit à partir de matière non organique si on arrivait à imiter suffisamment bien un cerveau humain et un système neurologique. En revanche, on ne voit même pas très bien ce que pourrait signifier prédire l’apparition d’une sensibilité et d’une conscience particulières. D’un point de vue extérieur, toutes les subjectivités se ressemblent, et n’ont entre elles aucune différence qualitative. La seule subjectivité différente des autres, c’est la mienne – et cette phrase, décidément, ne peut se dire qu’à la première personne. Donc pour se demander si l’on peut prédire l’apparition d’une subjectivité particulière à partir de certains faits matériels particuliers, il faudrait être soi-même l’objet de l’expérience et l’expérimentateur, s’observer soi-même depuis l’extérieur et à partir d’un stade où l’on est pré-sensible et pré-conscient. [(à partir d’ici : passage un peu compliqué, et sans doute un peu embarrassé – vous pouvez sauter, ça ne vous gênera pas tellement pour comprendre la suite) Il faudrait pouvoir remonter le temps et, à partir d’un même agencement de matière, voir si c’est la même subjectivité qui survient – par exemple, en revenant au point initial d’une grossesse, et en observant ce que devient un être humain donné, du stade cellule-œuf au stade adulte. Mais de deux choses l’une : soit la personne qui remonte le temps est un-e observateur/trice extérieur-e, et alors il/elle n’a aucun moyen de savoir si la subjectivité apparue est la même, soit elle est l’être même qui a cette subjectivité, et alors on se heurte à un intéressant paradoxe temporel, car soit la subjectivité qui apparaît dans son nouveau soi en est une autre, et alors on a prouvé que l’apparition de telle ou telle subjectivité n’était pas déterminée par quoi que ce soit de matériel, soit cette nouvelle subjectivité est la même que la sienne, ce qui semble impossible car cela n’a guère de sens d’imaginer un être avec deux subjectivités identiques mais distinctes. Ou alors il faudrait imaginer un être qui se ressente simultanément comme étant dans deux corps à la fois, qui ait quatre yeux pour voir, qui puisse être dans deux endroits différents à la fois et habiter simultanément deux corps différents ? Et pourquoi pas, au fond ? Nous avons, certainement, du mal à imaginer ce que cela pourrait vouloir dire – deux corps, séparés dans l’espace, et deux cerveaux, deux systèmes nerveux, quatre yeux et deux bouches, le tout rapporté à un unique foyer de subjectivité. En fait, nous ne pouvons pas l’intuiter. Mais nous ne pouvons pas non plus intuiter ce que cela fait, subjectivement, de se repérer par écholocalisation, et cela ne nous conduit pas à remettre en cause l’existence des chauves-souris[2]. Alors pourquoi pas, au fond, imaginer un tel monstre. (voilà, c’est fini)]

Mais même si la chose est théoriquement pensable, en l’absence de machine à remonter le temps (et encore…), nous ne pourrons jamais prouver qu’il existe un rapport causal entre tel agencement de matière et l’apparition de telle sensibilité et conscience particulières. Certes, nous ne pouvons pas non plus, à proprement parler, prouver qu’un rapport causal existe entre un certain type d’agencement de matière et l’apparition d’une sensibilité et d’une conscience, quelles qu’elles soient. Il y a même, à vrai dire, de fortes raisons pour en douter, ces raisons étant fondées sur l’hétérogénéité radicale entre le corps et l’esprit. Mais ces raisons de douter cèdent face, d’une part, à l’idée « rasoir d’Occam » (oui, en contexte, ceci est un adjectif) selon laquelle il est plus économique de penser que les autres ont les mêmes facultés que nous, et, d’autre part, face au fait qu’un changement dans l’ordre de la matière induit des changements dans l’ordre des manifestations dont il est raisonnable de penser qu’elles traduisent un certain état de la sensibilité et de la conscience : si on détruit les nerfs optiques de quelqu’un, on va observer chez cette personne des manifestations qui vont nous suggérer qu’il y voit moins bien qu’auparavant. Or le fait qu’un corps soit habité, non par une conscience-sensibilité en général, mais par une conscience-sensibilité particulière et celle-ci plutôt qu’une autre, cela n’est susceptible d’aucune manifestation extérieure. Par conséquent, en ce qui concerne l’existence d’un rapport causal entre tel agencement de matière et l’apparition de telles conscience et sensibilité spécifiques, les raisons de douter existent, mais les contre-raisons de dissiper le doute n’existent pas.

Si l’on accepte donc l’idée qu’il n’y a pas de rapport causal entre un certain agencement de matière et l’apparition d’une conscience et d’une sensibilité particulières dans un corps donné, alors qu’est-ce que l’on prive d’un F.L.O. ? Une entité matérielle. Mais ce F.L.O., à proprement parler, c’est simplement le fait de devenir un corps, ou encore de devenir un corps doté d’une conscience parce que déterminé physiquement, chimiquement, électroniquement, à en accueillir une. Rien de plus. L’apparition de telle ou telle subjectivité plutôt que de telle autre, elle, n’est déterminée par rien. Or ce qui fait la valeur de ma vie, ce n’est pas que j’aie un corps, et ce n’est pas non plus que j’aie une conscience – c’est que cette conscience, et cette sensibilité, soient les miennes. On m’aurait privé de quelque chose en me tuant, parce qu’on m’aurait privé de ma subjectivité, pas parce qu’on m’aurait privé d’une conscience ou d’une sensibilité en général. Or je ne peux pas dire, si l’on m’avait tué au stade où j’étais une cellule-œuf, que l’on aurait empêché ma subjectivité d’advenir, plutôt qu’une autre. Dans ce corps qui est le mien, cela aurait très bien pu n’être pas moi qui y sois.

C’est pour cela que je parle d’ « âme », dans le titre de ce billet. Oh, je confesse une petite coquetterie : je trouve cela amusant de défendre le droit à l’avortement en mobilisant une notion typiquement religieuse. Mais au-delà de cette innocente petite élégance, je crois que le concept d’âme n’est pas loin d’être le meilleur dont je dispose. C’est lui qui permet de penser cette espèce de dualisme qui n’est pas cartésien (je crois), qui n’est en fait peut-être pas tant un dualisme corps-esprit (quoi que si, quand même…) qu’un dualisme entre le moi et le monde (enfin, je dis cela rapidement, il faudrait y revenir, mais ce qui me paraît crucial dans tout cela, c’est le statut spécifique de la première personne). Et c’est lui (ce concept) qui me permet de bâtir cette petite fiction : jusqu’à un certain stade, les corps sont programmés pour accueillir de la conscience et de la sensibilité, mais sont vides. Et puis à un moment donné, lorsque le moment est venu, pouf ! une âme (c’est-à-dire une subjectivité particulière, celle qui fonde l’identité personnelle de l’individu) tombe dans ce corps de manière aléatoire. Elle aurait pu ne pas : dans ce cas, une autre l’eût fait à sa place (il y a un grand jardin d’âmes, au paradis). Et si on a tué le corps avant que ce moment ne soit venu, deux choses :

  • premièrement, on peut très bien imaginer que l’âme-qui-serait-tombée-dans-ce-corps aille, à la place, dans un autre corps. Donc en fait, on ne prive personne de rien, et certainement pas quoi que ce soit d’un F.L.O., puisque l’âme lésée a un corps de repli ;
  • deuxièmement, si l’hypothèse précédente vous paraît un peu forte de café (en vrai moi non plus, je ne crois pas à la réincarnation…), on peut au moins admettre que l’âme-qui-serait-tombée-dans-ce-corps n’existe jamais que rétrospectivement ; l’âme-qui-serait-tombée-dans-ce-corps, c’est simplement celle qui, après coup, y est tombée. Avant le moment qu’elle y tombe, ce n’est pas seulement qu’on ne sait pas laquelle va y tomber (d’ailleurs, qu’est-ce que ça pourrait bien vouloir dire, que de le savoir ?), c’est surtout qu’il n’y a rien à savoir. De même qu’on ne sait pas quel être (quel système spz-ovule) on prive d’un F.L.O. en n’ayant pas de rapport sexuel. On peut dire qu’on prive un être déterminé d’un F.L.O. seulement à partir du moment où l’identité du spermatozoïde et de l’ovule destinés à se féconder est en droit identifiable, grâce au caractère déterministe de leurs mouvements respectifs. Mais ce déterminisme n’existe en aucune façon dans la sélection (?) de l’âme précise qui va tomber dans un amas de matière donné (dans un corps donné).

Cette âme, une fois tombée dans un corps, y reste-t-elle durablement ? Sa présence y est-elle permanente et permet-elle d’assurer l’identité personnelle de la personne concernée ? Il faut le supposer. Impossible, je pense, d’en apporter une preuve définitive et solide : il faut simplement faire appel à son intuition et, là encore, au rasoir de ce brave Occam. Certes, il n’est pas totalement impossible que notre subjectivité soit différente à chaque instant. Imaginons : à chaque instant, une nouvelle subjectivité investirait le même corps, avec la mémoire (fausse) d’y avoir toujours été. C’est un peu angoissant, mais heureusement, il n’y a aucune raison de penser que ce soit vrai. Si c’était le cas, alors tuer un adulte pendant son sommeil sans le faire souffrir ne priverait personne d’un quelconque F.L.O., et ce serait sans doute moralement licite. Mais oublions ça, c’était juste pour le plaisir de faire de la voltige intellectuelle.

Et concrètement, alors, elle survient quand, cette chute de l’âme dans le corps ? Eh bien, assez tard ! Sa première manifestation, semble-t-il, c’est la capacité à ressentir la douleur – et cela, ça n’arrive pas avant six mois de grossesse au plus tôt. En vertu de ces raisonnements, donc, et compte non tenu de tous les autres arguments qui pourraient être avancés pour et contre l’avortement (et c’est bien sûr une restriction importante), l’avortement serait moral jusqu’à six mois de grossesse au moins.

Résumons, donc, ou nous en sommes : la notion de F.L.O. est utile pour déterminer qui a des droits moraux ; mais (je propose cette manière de le formuler) les systèmes spz-ovule et les humain-e-s non né-e-s avant leur sixième mois de gestation environ n’ont pas, en réalité, de F.L.O., car l’apparition d’une subjectivité particulière n’est pas inscrite dans leurs potentialités. C’est uniquement un système corps-âme donné et déjà existant qui possède un F.L.O. et peut en être privé. Ce n’est qu’à partir de là que l’avortement est immoral.

Encore une précision, avant de conclure cet harassant billet : je fonde l’appartenance à la communauté morale sur la possession d’une conscience et/ou d’une sensibilité. D’autres auteurs ont une démarche qui, à vue de nez, pourrait se rapprocher de la mienne : les utilitaristes, pour qui la sensibilité et la conscience sont des conditions pour être affecté-e par des émotions ou des sensations positives ou négatives. Singer, avec Bentham, élargit ainsi la communauté morale aux animaux non humains sur la base de leur capacité à souffrir. Je tiens à me démarquer absolument de cette entreprise ! Mon propos n’est proche du leur qu’en apparence. La possession d’une conscience et/ou d’une sensibilité, pour moi, fonde l’appartenance à la communauté morale d’une manière beaucoup plus indirecte que chez Singer : elle la fonde, pour moi, parce qu’elle permet de donner un sens à la notion d’une identité personnelle déployée dans le temps – ce déploiement temporel étant la condition nécessaire pour que quelqu’un puisse être privé de quelque chose (d’un F.L.O.). Elle ne la fonde pas parce qu’elle permettrait à un sujet d’éprouver des choses heureuses et des choses malheureuses. L’appartenance d’un être à la communauté morale serait garantie, pour moi, dès lors que :

  • il aurait une sensibilité, c’est-à-dire que certains stimuli (lumineux par exemple…) seraient rapportés à un foyer subjectif ;
  • il aurait un F.L.O., c’est-à-dire qu’il serait destiné à développer une conscience et une sensibilité aussi riches que les nôtres.

Mais il n’y a pas besoin, pour que cet être appartienne à la communauté morale, que sa sensibilité au moment considéré se traduise par des affects agréables ou désagréables. Même si les affects en question sont parfaitement neutres, et même si aucun affect qu’il soit susceptible de le ressentir puisse lui causer un tort ou un bien, cela suffit.

 


[1] Il y a, naturellement, des gens qui sont contre la contraception, mais :

  • ils sont beaucoup moins nombreux que les gens qui sont contre l’avortement ; dans tous les cas, mon raisonnement fonctionne au moins auprès d’un grand nombre de personnes anti-I.V.G. ;
  • même ceux et celles qui sont contre la contraception ne s’y opposent sans doute pas pour des raisons similaires à celles que Marquis invoque contre l’avortement. Leurs raisons peuvent être par exemple d’ordre nataliste, ou bien encore d’ordre naturaliste (il faut laisser faire la nature…), mais n’impliquent pas la reconnaissance d’un système spermatozoïde-ovule comme sujet moral.

[2] L’exemple est emprunté à Thomas Nagel.

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