Dominé-e-s, dominant-e-s : critique d’une distinction essentialiste

Les partisans, à l’extrême gauche, de la théorie de la domination…

(Et j’emploie le mot théorie et le mot de dans le même sens que je voudrais donner  à ces mots pour rendre l’expression théorie du genre acceptable, c’est-à-dire pour qu’elle signifie non pas : « théorie de celles et ceux qui croient que le genre existe », mais « théorie de celles et ceux qui croient que le genre est une grille d’intelligibilité utile, voire nécessaire, pour l’appréhension du monde social ».)

… Les partisans, donc, de la théorie de la domination, ont tendance à essentialiser les positions de dominé-e et de dominant-e. Je ne veux pas dire par là qu’ils/elles s’imaginent que chaque individu est soit un-e dominant-e, soit un-e dominé-e : le concept d’intersectionnalité permet au contraire de penser le fait qu’une personne puisse être dominée sur différents axes simultanément, mais aussi, corolairement, le fait qu’elle puisse être dominante sur un axe et dominée sur un autre. Par exemple, un homme noir sera dit dominant sur l’axe du genre et dominé sur l’axe de la race. Mais enfin, sur un axe donné, il y a des identités dominées et des identités (ou une identité, plus souvent) dominante(s). Et, en gros, point barre.

Du coup, on peut quasiment réaliser un tableau à double entrée avec une ligne par individu et une colonne par domination ; dans chaque case, on peut mettre un signe + ou un signe – selon que l’individu concerné est dominant ou dominé dans cette domination. Je dis ça de manière plaisante et un peu caricaturale, mais enfin on n’est pas très loin de ça lorsque les participant-e-s à une discussion sont invité-e-s à checker (vérifier) leurs privilèges (c’est-à-dire à considérer toutes les oppressions qu’ils/elles ne subissent pas). D’autre part, ce genre de conception essentialiste de la domination (ou, plus exactement, des dominant-e-s et des dominé-e-s) est sans doute nécessaire (ou disons, au moins, bien utile), pour penser les dominé-e-s comme sujet politique collectif (susceptibles de créer des cadres et des organisations non mixtes), ou pour penser un prétendu privilège épistémologique des dominé-e-s[1].

Sur un axe donné, on considère généralement que les dominé-e-s le sont à cinq titres au moins[2] :

  1. ils/elles sont victimes de discriminations (ou susceptibles de l’être) ;
  2. ils/elles sont victimes de violences physiques ;
  3. ils/elles sont victimes de préjugés ;
  4. ils ont moins de moyens financiers que les dominant-e-s ;
  5. ils ont moins de pouvoir politique/institutionnel que les dominant-e-s.

Il y a des catégories pour lesquelles ce schéma fonctionne très bien, et je pense que ce sont ces catégories-là qui servent de modèles pour penser la domination en général. Prenons, par exemple, les femmes :

  1. elles sont victimes de discrimination au travail, par exemple dans l’accès à certains métiers ;
  2. elles sont victimes de violence conjugale et de viols bien plus souvent que les hommes ;
  3. elles sont victimes de préjugés touchant leurs (in)compétences, leur caractère (douceur, gentillesse, attention…), etc. ;
  4. elles sont, en moyenne, moins bien payées que les hommes ;
  5. elles sont peu nombreuses sur les bancs de l’Assemblée nationale ou parmi les patron-ne-s du CAC 40.

Le modèle fonctionne également assez bien pour certaines catégories raciales, comme les Noir-e-s ou les Arabes (en France), susceptibles d’être victimes de discriminations au logement ou de contrôle au faciès, ainsi que de préjugés (« tous des voleurs », « paresseux », « oppresseurs de femmes »…) ; Noir-e-s et Arabes sont également susceptibles de subir des agressions racistes, et sont peu représenté-e-s dans les sphères de pouvoir. J’imagine aussi que le revenu moyen d’un-e Noir-e est inférieur au revenu moyen d’un-e Blanc-he ; je ne pense pas que les statistiques pouvant le prouver directement existent (elles sont sans doute illégales, étant des statistiques ethniques), mais cela paraît tellement évident et intuitif que je ne pense pas que quiconque le contredira.

Cela marche déjà beaucoup moins bien pour les homos : certes, les gays (en France toujours) sont en moyenne moins bien payés que les hommes hétéros, mais les lesbiennes sont, d’après une étude, mieux payées que les femmes hétéros, notamment parce qu’elles ont moins d’enfants à porter… et à élever. Mais quelles qu’en soient les raisons, la discrimination salariale négative ne concerne pas les femmes homosexuelles. Il est donc sans doute abusif de dire que les personnes homosexuelles en général sont économiquement désavantagées par rapport aux personnes hétérosexuelles. En moyenne, c’est certainement vrai si l’on fait des statistiques globales, parce que la différence entre la moyenne des hommes hétéros et la moyenne des gays est supérieure à la différence entre la moyenne des lesbiennes et la moyenne des femmes hétéros ; il n’empêche que la catégorie « personnes homosexuelles » n’est, en l’occurrence, pas pertinente. Et quoi qu’il en soit, ce privilège lesbien affaiblit l’idée que les lesbiennes seraient dominées par rapport aux femmes hétéros (même si bien sûr d’autres critères sont remplis : les lesbiennes sont victimes de préjugés et de discriminations, éventuellement d’agressions, etc.).

Mais cela ne marche carrément plus du tout pour les Juif/ve-s. Dans le cas des Juif/ve-s, on a typiquement affaire à une population qui fait l’objet de préjugés négatifs tenaces (Vincent a eu raison de le rappeler dans un commentaire à un billet de ce blog) ; les Juif/ve-s sont en outre susceptibles de faire l’objet en tant que Juif/ve-s d’injures, d’agressions voire de meurtres. Ils/elles remplissent donc certains critères pour faire partie des « dominé-e-s ». Mais ils/elles sont loin de les remplir tous ; en particulier, ils/elles ne font pas l’objet de discriminations au logement ni à l’emploi et ne sont pas désavantagés dans la course au pouvoir politique et institutionnel. Je ne sais rien sur le salaire moyen des Juif/ve-s, mais cette donnée n’est pas nécessaire à ma démonstration. Les Juif/ve-s sont dominé-e-s sur certains plans, dominant-e-s sur d’autres, et il n’y a sans doute pas à sortir de là : ils/elles ne sont essentiellement ni l’un ni l’autre. Conséquence pratique : la question de savoir si les Juif/ve-s ont leur place dans des cadres anti-racistes non mixtes me paraît à peu près dépourvue de sens. L’idée même d’un « cadre anti-raciste non mixte », à moins que cette structure ne s’assigne un objectif précis et limité, repose nécessairement sur une conception essentialiste, et fausse, de ce que c’est qu’un-e dominant-e, et de ce que c’est qu’un-e dominé-e.

D’ailleurs, dès qu’on quitte un peu l’Europe, et dès en fait qu’on analyse les choses d’une manière un peu moins eurocentrée (eurocentriste ? eurocentrique ?), d’autres situations du même type se présentent facilement à nos yeux. Un ami me souffle qu’au Cameroun, ce sont les Bétis qui sont dominant-e-s sur le plan économique, et les Bamilékés qui sont dominant-e-s sur le plan économique. En Malaisie, le pouvoir politique est presque exclusivement détenu par des Malais-es, tandis que le pouvoir économique est principalement aux mains de la minorité chinoise.

*

Je ne conclus pas… parce que je ne sais pas trop ce qu’il y a à conclure de tout cela. J’ai voulu enchaîner sur la question du racisme anti-blanc (et essayer de montrer que les critiques qui visent à délégitimer une telle notion sont insuffisantes), mais elle est trop complexe pour être expédiée sommairement à la fin du présent billet. J’y reviendrai peut-être un jour – j’ai l’impression d’avoir des choses à dire là-dessus ! En attendant, je voudrais que ce billet soit simplement un point de départ, et non un point d’arrivée, pour d’autres réflexions à venir. Les considérations du présent billet n’ont d’autre prétention que de fournir un matériau à des méditations ultérieures – et à faire, si possible, que se dresse(nt) l’oreille et/ou le sourcil de mes lecteur/trice-s, désormais, quand ils/elles entendront le mot domination, ou dominé-e, ou dominant-e. Encore une fois il ne s’agit pas de dire que ces notions ne servent à rien ou doivent être balancées par-dessus bord ; il s’agit simplement d’en creuser, d’en explorer les limites. Je serais heureux qu’il y ait, dans ce que je viens d’écrire, des éléments qui se diffusent, sous quelque forme que ce soit, ou dans ma propre prose future, ou dans les idées d’un-e éventuel-le et hypothétique lecteur/trice.


[1] Et peut-être aussi d’ailleurs pour penser, comme je l’ai fait moi-même, un privilège épistémologique des dominant-e-s. La critique vaut sans doute aussi pour tous les billets de ce blog dans lesquels j’ai manié le concept de domination sans la précaution que je réclame ici même.

[2] Peut-être six, ou bien seulement quatre si on regroupe ensemble deux des « titres » en question… La typologie est de moi, je l’ai inventée pour ce billet, je ne l’ai jamais entendue telle quelle dans la bouche d’un-e autre militant-e.

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