Jean-Marie Brohm et la dialectique

Dans Les shootés du stade, à la fin de son introduction, le sociologue du sport Jean-Marie Brohm écrit :

Je me suis efforcé de respecter deux règles fondamentales de la méthode dialectique :

a) Prendre le sport comme un tout, sans le saucissonner en tranches, parce que le sport est une « totalité concrète » ou un « fait social total » où toutes les facettes renvoyent (sic) les unes aux autres. Il est impossible, comme le font bon nombre d’observateurs, de dissocier les « bons côtés du sport » de ses « mauvais côtés », le sport amateur du sport professionnel, le haut niveau du bas niveau, la compétition intensive de ses effets mortifères, l’exacerbation des enjeux de leurs conséquences violentes. Bref, il est impossible de dissocier le « sport pur » de ses « excès », « déviations » et « dénaturations ». […] C’est donc la totalité du sport qui doit être soumise à l’examen critique[1].

Et je passe le petit b, car il ne m’intéresse pas pour le moment. Ce paragraphe est d’une très grande faiblesse théorique, et/ou d’une très grande mauvaise foi. La démarche « dialectique » de Brohm consiste en fait à accorder un privilège excessif à l’esprit de synthèse par rapport à l’esprit d’analyse. Or si la synthèse est un moment de la pensée, l’analyse en est un également – logiquement antérieur.

On ne saurait valablement définir la « méthode dialectique » comme une pensée du tout. Toute réflexion, dialectique ou non, prend pour objet un « tout », car chaque objet est simultanément le tout de ses propres parties, et une partie de touts plus grands. Le sport amateur forme un tout lui-même divisible : il inclut le football amateur, le tennis amateur, le basket amateur… et le football amateur de division d’honneur, le football amateur de C.F.A., le football amateur féminin, le football amateur junior… Et le « sport » est une partie d’un complexe que l’on peut appeler « jeu », d’un autre complexe que l’on peut appeler « spectacle », d’un autre encore que l’on peut appeler « culture ». Et d’autres encore, sur lesquels Jean-Marie Brohm s’étend plus largement (il entend, dans son petit b, « replacer le sport dans son cadre socio-économique concret et son contexte historique précis[2] ») : le sport est aussi une partie, par exemple, de l’économie capitaliste.

La pensée dialectique n’est donc pas une pensée du tout, mais une pensée du rapport entre le tout et les parties. Comme l’écrit Pascal, ce grand dialecticien que Brohm cite d’ailleurs (sans le suivre)[3] : « Je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout ; non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » Effectivement ; on ne saurait comprendre le sport (la partie) sans le « replacer […] dans […] son contexte historique précis » (le tout), et on ne saurait comprendre le football amateur (la partie) sans le replacer dans le complexe « football », ou « sport » (le tout). Mais on ne saurait valablement parler du sport sans avoir examiné particulièrement les parties ; du coup, « prendre le sport comme un tout » n’est pas du tout contradictoire avec le fait de « le saucissonner en tranches » ou d’en « dissocier » les bons et les mauvais côtés. Au contraire ! Il faut avoir procédé à l’analyse pour passer à l’étape suivante, celle de la synthèse. En présentant comme une antinomie irréductible ce qui ne sont que les deux moments nécessaires d’une même pensée, Brohm tombe dans une naïve conception pré-dialectique, en dépit de tout ce lexique censé faire hégélien, marxiste, de gauche (totalité concrète, fait social total)[4].

D’autre part, une synthèse bien comprise se construit, mais ne se pose pas. Considérer d’emblée qu’il faut « prendre le sport comme un tout », c’est une pétition de principe : les railleries de Brohm ne visent qu’à masquer le fait qu’il n’a pas prouvé la nécessité du passage à la synthèse. Pourquoi est-il impossible de dissocier le sport pro et le sport amateur, le haut et le bas niveaux, la compétition et ses effets ? Il y a sans doute des raisons, car on n’a jamais une vue complète d’une chose en la séparant des phénomènes qui l’englobent, mais ces raisons, quelles sont-elles ? Voilà ce qu’il aurait dû s’attacher à montrer.

La nécessité interne du passage à la synthèse n’abolit naturellement pas les conclusions auxquelles on avait pu arriver au stade de l’analyse. Elle les relativise, elle les resitue, elle les replace, mais elle ne les abolit pas. Même acquis le fait qu’il faille « prendre le sport comme un tout », reste que les différentes parties de ce tout continuent à jouir d’un irréductible degré d’autonomie – et l’on devrait, à chaque nouveau problème qui se pose, réfléchir à la question de savoir par où et comment le prendre : le prendre au niveau de la partie avant de voir qu’on acquiert une vue plus totale en le prenant au niveau du tout, ou le prendre au niveau du tout avant de voir qu’on acquiert une vue plus totale en le prenant au niveau de la partie. Mais dans tous les cas, on ne peut pas s’affranchir, sous le prétexte d’une conception synthétique du réel, d’un retour permanent à une conception qui soit aussi analytique.

En abandonnant la pensée dialectique, et en refusant catégoriquement d’envisager le sport dans la multiplicité réelle de ses aspects, Brohm abandonne aussi, naturellement, la pensée de la contradiction. Il nie que le sport puisse être une culture, puisqu’il participe de l’abrutissement des masses ; il conteste qu’il puisse être un jeu, puisqu’il est facteur de haine. Mais quelle étrange synthèse, que celle qui se présente sous la forme d’un ni… ni…, et non sous celle d’un et… et… ! La vérité, c’est que le sport est tout cela à la fois : un facteur d’abrutissement et de haine, un jeu et une culture, un spectacle et un loisir, et bien d’autres choses encore. Il est d’ailleurs piquant de voir que notre auteur cite en bonne part des auteurs qui, eux, s’attachent à tenir ensemble les contraires (ou, au moins, à en prendre acte). Brohm reproduit ainsi un passage d’Adorno :

Le sport est ambigu. Il peut d’une part être anti-barbare, anti-sadique grâce au fair-play, à l’esprit chevaleresque, aux égards pour le plus faible. Il peut d’autre part, par certains de ses aspects et de ses comportements, favoriser la brutalité, le sadisme, surtout chez des personnes qui ne s’imposent pas elles-mêmes l’effort et la discipline sportive et se contentent de regarder. Ce sont ceux qui hurlent sur le terrain de sport[5].

Mais Brohm oublie toute la première partie de la citation, et tire intégralement le propos d’Adorno vers une critique générale du sport, vers une condamnation unilatérale, en refusant de voir à quel point le passage même qu’il reproduit est gênant, à certains égards, pour ses propres théories ! À force de ne pas voir le caractère contradictoire du sport, du sport professionnel, et du football en particulier, Brohm s’interdit de comprendre quoi que ce soit, par exemple, à la psychologie des supporters. Puisque le foot n’est ni un jeu, ni une culture, ni une activité digne de ce nom, comment se fait-il que tant de gens regardent la Coupe du Monde ? Il faut nécessairement que ce soient des abruti-e-s : le « bon peuple sportif », « complètement crétinisé » (p. 51) forme des « masses d’ahuris et de nigauds » (p. 119), des « meutes hurlantes » (p. 66) et des « hordes braillantes » (p. 108) de « shootés du stade », donc, au « cerveau reptilien » (p. 39). Ces éructations injurieuses s’expliquent sans doute par un certain manque de finesse psychologique de leur auteur, et peut-être aussi, on ne peut pas du tout l’exclure, par un mépris de classe latent ; mais il me paraît, en l’occurrence, tout aussi exact et plus intéressant de voir à quel point elles prennent racine dans certains présupposés théoriques : ce déchaînement verbal tout à fait hors de propos, et par ailleurs parfaitement injuste, est la réponse compensatoire à une incompréhension foncière de ce qui se passe sur un terrain de foot et sur des gradins de stade, incompréhension elle-même causée par le renoncement à toute approche dialectique du problème en jeu.

Dans la démarche argumentative de Brohm, tout cela n’est pas un point de détail. Sociologue critique du sport, Brohm s’en prend violemment à tou-te-s ceux/celles qui tentent de séparer le bon grain de l’ivraie, d’en « dissocier », comme il dit, les bons et les mauvais côtés. Sa première cible, c’est la gauche, qui est d’accord avec lui sur pas mal de constats (le foot est pourri par la corruption, le fric qui s’y brasse est indécent, les événements internationaux sont propices à l’exaspération des passions chauvines), mais qui tente tout de même de trouver un noyau sain à extraire d’une gangue malade. Après l’introduction, la suite du livre est une énumération par ailleurs instructive de faits révoltants que tout le monde, je suppose, condamne à gauche. Ce qui fait l’originalité et la radicalité de la thèse de Brohm n’est pas dans les chapitres ultérieurs ; elle est presque tout entière contenue dans les quelques lignes dont je suis parti. Mais les présupposés méthodologiques de l’auteur, dont on a vu à quelles impasses ils mènent, sont assénés d’un ton péremptoire, à grands renforts de mots qui font peur et qui font chic, au lieu d’être sérieusement justifiés. En cette période de Coupe du Monde, il ne m’a pas paru inutile de partir de ce livre (qu’un ami m’a obligeamment prêté) pour réfléchir à voix haute sur ce qu’est la dialectique, et surtout sur ce qu’elle n’est pas.


[1] Les shootés du stade, éd. Paris-Méditerranée, 1998, p. 17.

[2] P. 18.

[3] Id.

[4] Un ami me signale que la notion de « fait social total » vient de Mauss.

[5] Cité p. 66. La citation d’Adorno est tirée de Modèles critiques, Paris, Payot, 1984, p. 211.

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2 commentaires

  1. 1) Très bon texte (comme d’habitude). Très juste sur la dimension multicausale du réel et la démarche analyse/synthèse. Je suis admiratif à la fois de votre capacité d’analyse, liée à une vraie rigueur intellectuelle, et par la qualité de l’écriture. Il faudrait juste vérifier la citation de Pascal (sa place dans les fragments que sont les Pensées et le commentaire qu’en donne Brunschwig) pour savoir si cette remarque est plutôt une prescription méthodologique ou un constat d’impuissance de l’esprit humain (comme dans les fragments sur la double infinité de l’Univers : l’infiniment grand et l’infiniment petit, infiniment petit qui empêche justement toute analyse puisqu’on peut toujours continuer l’opération de division).
    2) Dans le passage que vous citez, le choix méthodologique (pourtant crucial) de l’auteur est non-argumenté. C’est trop facile de dire « fait social total » et de se réfugier derrière ça pour refuser toute décomposition analytique.
    Tout d’abord, Il faudrait d’abord expliquer pourquoi le sport est un « fait social total ». Si on ne démontre pas, alors on peut dire ça de tout et ça n’a plus aucun sens (ce qui vaut pour tout, ne vaut pour rien).
    Ensuite (et c’est un point différent du précédent), il faudrait dire pourquoi un fait social total ne saurait être décomposé en parties. Là non plus ce n’est pas argumenté. Moi aussi, je peux dire « c’est un fait social total, c’est pour ça que ça peut et doit être analysé. Voilà, c’est tout », ce ne serait pas moins argumenté. L’attitude de Brohm est d’autant plus étrange que Marcel Mauss (l’inventeur du concept de « fait social total ») envisage de manière analytique les faits sociaux totaux qu’il étudie (la seule chose qu’il refuse d’analyser, ce sont les individus qui ne sauraient se laisser décomposer en facultés clairement distinctes).
    Enfin, si le sport ne peut être analysé, s’il n’y a pas de différence entre « normal » et « pathologique », si le phénomène est indissociable de ses dérives, alors il faut chercher d’emblée à répondre aux objections évidentes et se demander pourquoi il y a quand même des hooligans au foot et pas au basket ou au golf. De même, si le sport a un lien avec l’économie marchande et brasse un fric fou, pourquoi est-ce le cas du foot, du vélo ou de la boxe et pas du curling ? Pourquoi les échecs sont-ils considérés comme un sport ? (le seul fait que les échecs ou le scrabble soient des sports suffit à rendre l’assertion de Brohm très douteuse). Si la dimension compétitive est au cœur du phénomène sport, comment expliquer que des sports comme l’Aïkido, le Krav-Maga et le Yoga, voire l’alpinisme et la spéléologie, sient non-compétitfs. Comment rendre compte de cette hétérogénéité manifeste des différents sports ? Si on ne distingue pas ces sports des autres sports et au sein de ces sports les différentes raisons de la non-compétition, ça va vraiment être dur de comprendre le phénomène sport et donc d’en avoir une vision synthétique correcte. Un phénomène qu’on ne peut analyser ne devrait pas présenter des différences aussi manifestes en son sein (ou alors il faut expliquer d’emblée comment ces différences internes sont compatibles avec une dimension non-analysable)
    3) La remarque sur le « cerveau reptilien » est vraiment débile. Déjà, ce terme est controversé en neurologie (et la théorie qu’il sous tend avec). Mais au-delà de ça, le cerveau reptilien ne renvoie pas du tout à ce que pense l’auteur. Le « cerveau reptilien » implique les réflexes, l’instinct de conservation et les besoins élémentaires. Ce n’est pas du tout lié aux passions viles que dénonce ici Brohm. Ce point est anecdotique au vrai sens du terme, c’est-à-dire qu’il s’agit là d’un petit fait révélateur. En l’occurrence, révélateur du manque de rigueur de Brohm, Et surtout de son manque d’objectivité. Brohm contrevient au principe de neutralité axiologique et se laisse emporter par sa passion. Il veut condamner avant de comprendre. Brohm où comment le mépris a priori nous empêche toute rigueur.
    En tous cas, bravo et merci pour ce texte.

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