Mettre les films en série : le tout n’est pas égal à la somme des parties

Je pense beaucoup de mal du site Le cinéma est politique (désormais LCEP), dont les contributeur/trice-s me paraissent dépenser beaucoup d’énergie pour dénoncer, au moyen de principes méthodologiques très approximatifs, les représentations politiques véhiculées par des films grand public. Parfois, je me contente de lire en pouffant ; d’autres fois, je relaie leur prose sur Facebook en expliquant tout le mal que j’en pense. Mais trop, c’est trop : le billet sur La Reine des neiges, le dernier Disney, m’a poussé à mettre mon grain de sel dans la conversation.

Je ne vais pas, dans ce billet, revenir sur tous les défauts méthodologiques du site[1] : il y en a trop, même si je pressens confusément que tous se ramènent plus ou moins à un ou deux partis-pris fondamentaux… et erronés. Mais la discussion que j’ai eue avec Paul Rigouste puis Arroway, qui sont deux contributeurs réguliers du site (même si l’article sur La Reine des neiges n’est ni de l’un, ni de l’autre) me pousse à mettre l’accent sur un problème très important, celui de la pertinence de l’objet film envisagé seul et pour lui-même.

Résumons le débat, de manière à pouvoir en tirer des conclusions plus générales. Lorsque, suite à la critique accablante de L.D. (l’auteur de l’article), un commentateur du nom de Let it go a fait observer cette chose évidente que tout de même, on ne pouvait pas faire comme si ce dessin animé ne contenait pas d’évidents éléments progressistes, et notamment une chanson, Let it go justement, qui est un véritable hymne au coming-out (au moins en V.O.), il lui a été objecté que précisément, pourquoi cet hymne au coming-out était-il alors si oblique, si indirect, et pourquoi le film de Disney ne nommait-il pas les choses, et l’homosexualité, par leur nom ? Une telle stratégie invisibilise l’homosexualité et renforce donc l’oppression des homosexuel-le-s.

Je pense que cette critique est absurde, car avec un tel argument, aucun film ne peut échapper à la critique et celle-ci devient alors vide de contenu. Car quand bien même La Reine des neiges représenterait explicitement des personnages homos, on pourrait lui reprocher de ne pas représenter de personnage trans. Quand bien même ce serait le cas, on pourrait lui reprocher de ne pas représenter de personnage handicapé. Quand bien même ce serait encore le cas, on pourrait lui reprocher de ne pas représenter de personnage à la fois trans, homo et handicapé, et donc de laisser entendre que tou-te-s les trans sont hétéros, ou que tou-te-s les handicapé-e-s sont cis. On pourra toujours reprocher à un film d’invisibiliser tout ce qu’il ne montre pas, or en une heure et demie, et même en trois heures, il n’est pas possible de tout montrer. Le procès en invisibilisation, lorsqu’il est adressé à un film particulier, est tributaire d’un inquiétant fantasme de film-monde, en vertu duquel une seule œuvre aurait le pouvoir et la mission de proposer une vue exhaustive du monde. Bien sûr ce fantasme n’est jamais exprimé comme tel, et nos ami-e-s de LCEP se récrieraient à cette idée, mais elle est bien là, latente, en arrière-plan de leurs analyses[2].

Mais on peut avancer un autre argument : un film a toujours de très bonnes raisons de ne pas représenter des homos, des trans, des noir-e-s, etc. Et quand j’écris « bonnes raisons », je ne suis pas ironique, ce n’est pas une antiphrase : je pense que les codes génériques, le respect de la réalité historique, les contraintes scénaristiques, etc., sont effectivement des contraintes à la fois puissantes et fertiles qui s’imposent aux réalisateur/trice-s, et qui constituent des clés d’interprétation puissantes, efficaces et acceptables de ce que l’on voit à l’écran. Je prends un exemple extrême : dans un biopic sur Charlemagne, il n’y aurait pas sans doute pas de personnage noir. Or je crois qu’il est parfaitement acceptable de faire un biopic sur Charlemagne sans personnage noir – pour des raisons scénaristiques, et de vraisemblance historique. Même dans un film de fiction situé dans un univers contemporain, où de telles contraintes ne pèseraient pas, il n’en reste pas moins qu’on pourrait avancer, pour expliquer telle ou telle lacune dans les représentations, des arguments conjoncturels et précis : si dans tel film le personnage principal est hétéro, c’est toujours aussi parce que, pour des raisons esthétiques peut-être très subtiles, il fallait qu’il formât un couple hétérosexuel, parce que le projet général du film le commandait. Un film, comme n’importe quelle œuvre d’art, est un tout cohérent, et non un jeu de mécano où l’on puisse combiner aléatoirement les éléments entre eux (changer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre de tel personnage sans modifier le projet d’ensemble) pour le confort et le plaisir de telle ou telle minorité, ou, plus exactement, pour l’agrément des demi-habiles de LCEP[3]. À telle lacune, à tel défaut, les raisons locales existent, et sont puissantes.

C’est là qu’il faut faire intervenir la mise en série. Le problème n’est jamais qu’un film donné ne représente pas d’homosexuel-le-s, ou de trans, ou de prostitué-e hémiplégique. Le problème est statistique : il est, par exemple, que sur l’ensemble des dessins animés Disney, aucun ne représente d’homosexuel-le[4]. Formulé ainsi, le problème devient tout autre ! Car cette façon de prendre les choses permet d’échapper aux deux écueils que je viens de présenter :

  • d’une part, la mise en série, en multipliant les minutes de film et le nombre de personnages, rend non pertinente la critique qui consiste à dire qu’un film donné ne peut pas tout représenter. Si sur cent films, aucun n’a de personnage principal homo, c’est bien qu’il y a un problème quelque part, car le pur hasard statistique exigerait que dans le tas, il y en ait bien quelques uns ;
  • d’autre part, la mise en série permet d’épurer toutes les raisons locales et conjoncturelles qui, dans un film donné, justifient que telle ou telle situation ne soit pas représentée.

On peut dire que dans le film A, il n’y pas d’homo pour telle et telle raison. On peut dire que dans le film B, il n’y a pas d’homo pour telle et telle raison. On peut dire de même pour les films C, D, E, etc. Et ces raisons invoquées ne sont pas de mauvaise foi ! Chacun de ces films a une très bonne raison de ne pas représenter d’homo. Cela n’empêche pas, parce que le tout n’est pas égal à la somme des parties, que, prise globalement, la sous-représentation des homos dans le cinéma (ou dans la série composée par les films A, B, C, D, E, etc.) soit un problème, sans doute révélateur de quelque chose. Les bonnes raisons locales sont de nature conjoncturelle, et donc inaptes à rendre compte d’un phénomène structurel. À phénomène conjoncturel, raison conjoncturelle ; à phénomène structurel, raison structurelle.

Il n’y a pas de communication simple et évidente entre ces deux niveaux, conjoncturel et structurel. Et c’est vrai dans les deux sens. On ne peut pas s’élever simplement du cas particulier à la série, en expliquant la sous-représentation des homos dans la série par une simple addition des raisons locales : à la question « pourquoi y a-t-il si peu d’homos dans cette série de films ? », et pour peu que la série soit d’une taille raisonnable, il serait tout à fait insuffisant de répondre par une énumération : « Parce que dans tel film le héros tombe amoureux de telle jeune fille pour telle raison, parce que dans tel autre on est dans un univers historique qui exclut l’homosexualité, parce que dans tel autre ce sont les codes génériques qui l’excluent, etc. » Du reste, nos ami-e-s de LCEP conviendraient que ce genre de réponse serait d’assez mauvaise foi. Mais malheureusement pour eux/elles, ce problème de méthode vaut aussi dans l’autre sens : on ne peut pas expliquer l’absence d’homo dans un film donné par une raison générale, comme l’homophobie du/de la réalisateur/trice, ou la pruderie du studio, ou plus simplement l’inertie et le conformisme social. Localement, il y a toujours d’autres raisons qui jouent, et en général bien plus puissantes, bien plus explicatives. À ces raisons locales et conjoncturelles, les raisons générales et structurelles peuvent se combiner, se mêler, mais justement, étant trop générales, elles sont trop peu explicatives, et rien n’autorise quiconque à leur donner préséance, au nom de je ne sais quelle obsession idéologique, sur des raisons plus immédiates et plus satisfaisantes. D’autant plus que si l’on voulait procéder ainsi, on ne verrait pas pourquoi l’on ne pourrait pas appliquer la raison structurelle à tous les films de la série sans exception… y compris au film sur les mille de la série qui, par hasard, échapperait à la règle et représenterait un personnage homo. Si l’on considère que les raisons structurelles valent dans les cas particuliers, alors il faudrait, logiquement, être capable de soutenir que ce qui explique la sous-représentation des homos dans une série donnée permet aussi d’expliquer quelque chose (mais quoi ? la sur-représentation des homos ?) dans l’unique film de la série qui fera exception à la règle. On attend donc, de la part de nos ami-e-s de LCEP, une critique sur l’homophobie de La Vie d’Adèle, de Brockeback Mountain, de Pelo Malo, d’Eastern Boys, etc.

Tout cela me fait penser au fameux test de Bechdel, qui vise à mesurer la représentation des femmes au cinéma. On dit d’un film qu’il réussit ce test si deux personnages féminins qui ont un nom discutent entre eux à propos d’autre chose que d’un homme – et l’on constate que la plupart des films ne réussit pas ce test, ce qui permet de se rendre compte que le cinéma est sexiste. Mais ce test ne vaut qu’à condition qu’on en fasse un usage statistique : il est absurde de mesurer le sexisme d’un film donné au moyen de ce test. Un film très sexiste peut réussir le test haut la main ; un film féministe peut échouer (il suffit qu’il n’y ait qu’un personnage féminin dans le film, ou bien qu’aucun personnage du film n’ait de nom, ou bien qu’il s’agisse tout simplement d’un film muet…). Il y a un lien global, statistique, entre le fait que peu de films réussissent le test, et le fait que le cinéma soit sexiste. Mais il n’y a aucun lien local. Qu’un film réussisse ou non le test, il aura toujours de bonnes raisons (et là encore, il n’y a aucune ironie de ma part quand j’emploie cette expression) de le faire ou de ne pas le faire – raisons scénaristiques, esthétiques, historiques, génériques, etc.

Et de façon générale, pour conclure ce billet en élargissant un peu la question au-delà du cas du cinéma et de l’art, je crois qu’il faut faire très attention à la façon dont on articule (dans les discours militants, mais pas uniquement) le singulier et le général. En un sens, expliquer un fait local, un comportement individuel par exemple, par un fait structurel, n’est jamais valable – pas plus que d’expliquer un fait structurel par une somme d’explications contingentes. Lorsqu’un fait structurel (le sexisme) se « manifeste », avec mille guillemets, dans des comportements individuels (par exemple la violence conjugale), il me semble qu’il y a une très grande difficulté à expliquer un fait divers précis par le fait général du sexisme (il y a toujours des raisons immédiates qu’on ne peut pas évacuer : elle l’avait énervé, il avait bu, etc.). Il faut, au minimum, prendre pour ce faire des précautions que l’on ne prend pas toujours. Sans doute, dans un cas comme celui-ci, le sexisme a-t-il un rôle explicatif à jouer, mais pas de manière aussi directe et univoque qu’on le suppose parfois. Mais la question sous-jacente, c’est : qu’est-ce qu’une cause ? Et que signifie expliquer quelque chose ? Et ce n’est pas dans ce billet que je la trancherai.

Edit 11/08/2014 : quelques précisions et approfondissements ici.


[1] J’assume une approximation : je vais parler du site Le cinéma est politique comme s’il s’agissait d’un auteur unique, sans établir de distinction entre les différent-e-s contributeur/trice-s. La critique que je vais formuler, me semble-t-il, s’applique indifféremment aux un-e-s et aux autres.

[2] On pourrait répondre que, quand bien même l’exhaustivité des représentations du monde serait effectivement inatteignable, il vaut mieux montrer un petit peu que pas du tout. Mais ce n’est pas convaincant, car dès lors qu’on montre un peu, on doit aussi décider de la manière dont on va montrer ce qu’on montre, et opérer à ce stade un nouveau choix nécessairement discriminant. Si un film veut montrer des personnages homos, il va devoir décider s’il montrer des gays ou des lesbiennes (s’il montre les deux, le nombre de personnages et la durée des films étant limité-e-s, ce sera au détriment d’autre chose). Dans un cas il invisibilisera les gays, dans l’autre les lesbiennes. D’autre part, si le problème est qu’un film ne montre pas certaines choses, alors entre un film qui ne montre rien et un film qui montre peu, il y a la même quantité de choses qui ne sont pas montrées : une infinité. Donc quels que soient les efforts que fasse un-e réalisateur/trice pour rendre son film hallal du point de vue des camarades de LCEP, le film sera tout aussi problématique que s’il/elle n’avait fait aucun effort.

[3] Ce qui du coup m’amène à dire que les contributeur/trice-s de LCEP pèchent par excès d’esprit d’analyse.

[4] Du moins, je crois. Contre-exemple(s) bienvenu(s).

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