L’homme qui se prenait pour un oiseau : performativité de l’identité (ébauche)

Un de mes copains gays refuse de se définir comme « gay », parce qu’il trouve le système gay/hétéro trop binaire. Il dit qu’il est queer. Je veux bien qu’il se définisse comme queer ; par contre j’ai quelques réticences à admettre qu’il puisse refuser de se dire gay. Analytiquement parlant, cette personne présente tous les signes de ce qu’on appelle communément l’homosexualité masculine : il s’agit d’un homme, incontestablement (et de son propre aveu !), et il est attiré sexuellement et affectivement, de manière exclusive, par des hommes. La question est donc de savoir si, bien qu’il soit gay au sens que le dictionnaire donne à ce mot, il peut tout de même n’être pas gay. La question est plus précisément de savoir si l’on peut considérer la catégorie de l’orientation sexuelle comme une catégorie performative, et s’il dépend de chacun de créer sa propre orientation sexuelle par le seul fait de la formuler. Et plus généralement, la question est de savoir dans quelle mesure on doit avoir une conception performative[1] des identités individuelles.

D’un côté, les gens qui s’intéressent un peu aux questions trans savent que le genre est une catégorie performative : une personne appartient à un genre par le seul fait qu’elle dise appartenir à ce genre[2]. Ainsi, une personne assignée homme[3] et présentant tous les signes apparents de virilité sera néanmoins une trans MtF[4], c’est-à-dire une femme, si elle dit qu’elle est une femme.

Inversement, les gens qui s’intéressent à toutes sortes de questions savent que l’espèce n’est pas une catégorie performative : une personne n’appartient pas à une espèce animale par le seul fait qu’elle dise y appartenir. Ainsi, il est communément admis qu’une personne présentant tous les signes apparents d’humanité n’est pas un oiseau, quand bien même elle prétendrait être une mésange ou une gélinotte cendrée.

On pourrait réagir à ce troublant parallèle en remarquant que ce qui fonde l’identité de genre n’est pas un discours mais un ressenti, et que le discours (par exemple : « Je suis une femme ») n’est que le reflet d’un ressenti. De là viendrait la différence entre les deux cas de figure. Cette remarque appelle elle-même deux réponses :

D’abord, il est à noter que cette idée n’annule pas la conception performative du genre : elle ne fait que la déplacer. On peut très facilement soutenir, il me semble, qu’on ne se sent femme que parce qu’on a accès à des outils discursifs qui nous le permettent. Se sentir femme, c’est déjà dire : « Je suis une femme », fût-ce pour soi, fût-ce dans sa tête. C’est toujours, dans ce cas, le discours qui fonde le genre, à condition de ne pas prendre le mot discours dans le sens strict de « coming-out ».

D’autre part, il est tout de même exact qu’il faut faire une différence entre ce qui relève du discours sincère et ce qui relève du discours insincère. Il est clair que lorsque qu’une trans MtF dit : « Je suis une femme », elle croit ce qu’elle dit ; elle n’a pas l’impression de mentir. Lorsqu’au contraire une personne prétend être un oiseau, il est fréquent qu’elle le fasse de manière insincère, c’est-à-dire pour blaguer, ou pour embêter les tenant-e-s d’une conception performative du genre.

Cela dit, il y a un cas de figure dans lequel il est possible de prétendre sincèrement être un oiseau : celui de la folie. Prenons à présent un cas de figure plus historique et moins aviaire, et supposons qu’un homme, assigné homme, se prenne pour Napoléon. Cet homme dit : « Je suis Napoléon », et il en est sincèrement persuadé. Devient-il Napoléon pour cela ? Évidemment non. Si un autre aliéné se prend, cette fois, pour Joséphine de Beauharnais, et qu’il dise : « Je suis Joséphine de Beauharnais », est-il Joséphine de Beauharnais ? De même que précédemment, nous répondrons : évidemment non. Mais dans la mesure où l’assertion « Je suis une femme » est analytiquement contenue dans l’assertion « Je suis Joséphine de Beauharnais », peut-on dire que cet homme fou est une femme ? Il prétend en être une, il parle de lui au féminin, il croit vraiment être une femme, il se sent femme et se perçoit comme femme. Doit-on donc considérer qu’on a affaire à un homme fou qui se prend pour une femme, ou à une femme trans ?

Pour résoudre cette question, il semble que l’on n’ait guère que deux possibilités : soit considérer que le modèle de la folie est un modèle pertinent pour penser la transidentité (c’est-à-dire, en gros, que les trans sont fou/folle-s) ; soit qu’il s’agit bien de deux phénomènes différents, mais qui ne peuvent pas s’intersecter : pour le même ressenti (« Je suis une femme »), un homme sera considéré comme fou ou comme trans selon qu’on attribuera à ce ressenti, respectivement, une origine morbide ou une origine non morbide. Comme le même phénomène ne peut pas, chez le même individu, être à la fois morbide et non morbide, le principe de non-contradiction impose de conclure qu’on ne saurait être à la fois trans et fou/folle : par exemple, une personne assignée homme qui se prendrait pour Joséphine de Beauharnais ne peut pas être trans, puisque l’interprétation pathologique, en termes de « folie », rend suffisamment compte par elle-même de la discordance entre genre apparent, ou genre assigné, d’une part, et genre ressenti d’autre part. Tout cela, bien sûr, est parfaitement contre-intuitif et très éloigné de l’idéologie des milieux progressistes.

Pour cette raison, on a envie de creuser encore un peu la question. Et à ce stade, je me rends compte que mon article est devenu tout autre chose que ce que j’avais prévu, et que chaque étape de mon raisonnement m’impose de nouvelles distinctions et de nouveaux retours en arrière. Je trouve cela assez épuisant, et il faut que je me résolve à laisser en plan la question que j’ai commencé à examiner : que ce billet, du coup, soit considéré comme une ébauche en attente de complétion, et que l’on ne m’en veuille pas trop si mes conclusions partielles, qui ne méritent d’ailleurs pas le nom de conclusions, paraissent déplaisantes. Comme toujours, chacune des pistes que j’ai ouverte est en attente d’être explorée. Les apories auxquelles j’ai l’impression d’arriver sont elles-mêmes fertiles : je suppose qu’on peut, en les examinant de plus près, déceler ce qu’il me manquait, conceptuellement, pour les éviter. Mais si, à titre de teaser, on continue à s’enfoncer vertigineusement dans le problème qui m’occupe, on se rendra vite compte, alors, qu’une autre différence entre le fou et la femme trans, c’est que le premier ignore qu’il est fou, tandis que la seconde sait qu’elle est trans. Mais que signifie qu’elle sait qu’elle est trans ? Cela signifie, ou semble signifier, qu’elle sait qu’elle est une femme-qui-n’a-pas-toujours-été-une-femme ; ou qu’elle sait, simultanément, qu’elle est une femme et qu’elle n’en est pas une. Elle en est une, puisqu’elle le décide, mais elle n’en est pas une, puisque son être-femme est de nature performative et ne peut se penser que sur le mode de l’abolition d’un état précédent où elle ne l’était pas : il y a toujours un résidu d’être-non-femme, d’être-homme, dans ce type-là d’être-femme, d’autant que la performativité du genre a une dimension permanente qui suppose que l’être-homme est perpétuellement réactivé pour être perpétuellement dépassé (et là, hardiment, je pose la dimension permanente de la performativité du genre, sans l’avoir prouvé, et sans y avoir même vraiment réfléchi – sur la base d’une intuition). Quant à mon copain gay/queer du début, nous l’avons un peu perdu de vue ; laissons-le où il est, sans doute fera-t-il bientôt retour dans mes réflexions.

P.S. : Je n’oublie pas que je dois terminer une série de billets sur l’épistémologie de la domination (début ici et ) ; ça va venir.


[1] Et au sens strict, austinien, du terme : une parole performative est une parole qui se rend vraie elle-même en même temps qu’elle s’énonce. Un exemple classique est celui du maire qui dit à de jeunes époux/se : « Je vous déclare mari et femme. »

[2] Par performatif, j’entends en fait ici, et dans cet article, « auto-performatif ». Mais même si je n’ai pas l’intention de traiter cette question pour le moment, il serait intéressant de se demander pourquoi les militant-e-s qui considèrent le genre comme une catégorie performative sont totalement hostiles à l’idée que le genre d’un individu puisse résulter d’une assignation extérieure, sociale par exemple, plutôt que d’une auto-assignation individuelle : pourquoi une personne assignée femme, socialement considérée comme femme, ne devrait-elle pas être considérée comme une femme par le seul fait que c’est l’identité qu’on lui assigne ? Je comprends bien les motifs psychologiques qui font que cette considération reste absolument en dehors du champ de vision des personnes concernées (elle risquerait d’avoir des conséquences bien trop réactionnaires et bien trop désagréables pour elles !), mais il reste quand même à fonder cette hostilité sur des bases rationnelles et argumentées.

[3] Une personne assignée homme, c’est soit un homme cisgenre, soit une femme trans – c’est-à-dire quelqu’un dont on a dit, à sa naissance ou pendant son enfance, qu’il était un homme. C’est la version constructiviste et anti-naturaliste de l’expression personne née homme.

[4] Male to female.

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6 commentaires

  1. Un truc qui me dérange dans cet article :

    « D’un côté, les gens qui s’intéressent un peu aux questions trans savent que le genre est une catégorie performative (…)

    Inversement, les gens qui s’intéressent à toutes sortes de questions savent que l’espèce n’est pas une catégorie performative »

    Ce n’est pas justement la définition que certains choisissent de donner au « genre » et que tu utilises dans cet article qui fait que c’est performatif ? Le genre serait plus ou moins, par définition *le sexe duquel une personne se ressent* contrairement à l’assignation sexuelle qui n’est pas performative. Mais dans ce cas, le fait de dire que le genre est une catégorie performative ne revient qu’à dire que le concept performatif qu’on a créé par dérivation d’une catégorie non performative est performatif. Autrement dit, on pourrait faire de même avec l’appartenance à l’espèce : certes, biologiquement parlant, ce n’est pas le cas, mais qu’est-ce que empêcherait de créer une catégorie performative ad hoc pour représenter le ressenti en matière d’espèce ? Et donc, la différence disparaît : soit on compare l’assignation naturelle et dans ce cas le sexe naturel n’est pas plus performatif que l’appartenance à l’espèce humaine, soit on compare les ressentis et dans ce cas le « genre » n’est pas plus performatif que le concept qu’on a donc créé ad hoc à la phrase précédente.

    J’ai une autre remarque, mais je la garde en réserve pour l’instant, c’est quelque chose de moins important, et je ne veux pas qu’elle prenne le pas sur cette première remarque. En plus, pour l’instant je n’arrive pas à la formuler de façon satisfaisante.

    1. Je trouve que c’est une remarque intéressante. Si je comprends bien, tu veux dire que le genre n’est performatif parce qu’on a créé un concept du genre qui inclut analytiquement, dans sa définition même, l’idée de performativité. Et que du coup c’est tautologique de dire que le genre est une catégorie performative. Et que du coup on pourrait faire pareil avec n’importe quelle catégorie, y compris l’espèce.

      La limite de ce raisonnement, à mon avis, c’est qu’il y a eu des gens assignés hommes qui se sont sentis femmes avant même que le concept de « genre » n’apparaisse. On a pas besoin d’avoir à sa disposition un concept présupposant analytiquement la performativité, comme celui de « genre », pour avoir, au moins dans certains cas, une conception performative de l’être-homme ou de l’être-femme. Il faut certes un concept pour pouvoir penser les catégories d’homme et de femme, mais le concept de « sexe » peut suffire, il me semble, même si ce concept n’est pas performatif. Et c’est alors le vécu intime de certaines personnes (les trans) qui oblige à penser cette catégorie du sexe de manière performative, et au bout du compte à « créer » le concept de genre.

      Et merci pour ton commentaire, en tout cas.

  2. Un homosexuel a fréquemment un intolérable sentiment de culpabilité et son existence tout entière se détermine par rapport à ce sentiment. On en augurera volontiers qu’il est de mauvaise foi. Et, en effet, il arrive fréquemment que cet homme, tout en reconnaissant son penchant homosexuel, tout en avouant une à une chaque faute singulière qu’il a commise, refuse de toutes ses forces de se considérer comme « un pédéraste ». Son cas est à part », singulier ; il y entre du jeu, du hasard, de la malchance ; ce sont des erreurs passées, elles s’expliquent par une certaine conception du beau que les femmes ne sauraient satisfaire, il faut y voir plutôt les effets d’une recherche inquiète que les manifestations d’une tendance bien profondément enracinée, etc. Voilà assurément un homme d’une mauvaise foi qui touche au comique puisque, reconnaissant tous les faits qui lui sont imputés, il refuse d’en tirer la conséquence qui s’impose. Aussi son ami, qui est son plus sévère censeur, s’agace-t-il de cette duplicité : le censeur ne demande qu’une chose – et peut-être alors se montrera­ t-il indulgent : que le coupable se reconnaisse coupable, que l’homosexuel déclare sans détours – dans l’humilité ou la revendication, peu importe – « Je suis un pédéraste ». Nous demandons ici : qui est de mauvaise foi ? L’homosexuel ou le champion de la sincérité ? L’homosexuel reconnaît ses fautes, mais il lutte de toutes ses forces contre l’écrasante perspective que ses erreurs lui constituent un destin. Il ne veut pas se laisser considérer comme une chose : il a l’obscure et forte compréhension qu’un homosexuel n’est pas homosexuel comme cette table est table ou comme cet homme roux est roux. Il lui semble qu’il échappe à toute erreur dès qu’il la pose et qu’il la reconnaît, mieux même, que la durée psychique, par elle-même, le lave de chaque faute, lui constitue un avenir indéterminé, le fait renaître à neuf. A­t-il tort? Ne reconnaît-il pas, par lui-même, le caractère singulier et irréductible de la réalité-humaine ? Son attitude enveloppe donc une indéniable compréhension de la vérité. Mais, en même temps, il a besoin de cette perpétuelle renaissance, de cette constante évasion pour vivre ; il faut qu’il se mette constamment hors d’atteinte pour éviter le terrible jugement de la collectivité. Aussi joue-t-il sur le mot d’être. Il aurait raison en effet s’il entendait cette phrase : « Je ne suis pas pédéraste » au sens de « Je ne suis pas ce que je suis ». C’est-à-dire, s’il déclarait : « dans la mesure où une série de conduites sont définies conduites de pédéraste, et où j’ai tenu ces conduites, je suis un pédéraste. Dans la mesure où la réalité-humaine échappe à toute définition par les conduites, je n’en suis pas un. » Mais il glisse sournoisement vers une autre acception du mot « être ». Il entend « n’être pas » au sens de n’être pas en soi ». Il déclare n’être pas pédéraste » au sens où cette table n’est pas un encrier. Il est de mauvaise foi.

    Mais le champion de la sincérité n’ignore pas la transcendance de la réalité-humaine et sait, au besoin, la revendiquer à son profit. Il en use même et la pose dans son exigence présente : ne veut-il pas, au nom de la sincérité – donc de la liberté -, que l’homosexuel se retourne sur lui-même et se reconnaisse homosexuel ; ne laisse-t-il pas entendre qu’une pareille confession lui attirera l’indulgence ? Qu’est­ ce que cela signifie, sinon que l’homme qui se reconnaîtra homosexuel ne sera plus le même que l’homosexuel qu’il reconnaît être et s’évadera dans la région de la liberté et de la bonne volonté ? Il lui demande donc d’être ce qu’il est pour ne plus être ce qu’il est. C’est le sens profond de la phrase : « Péché avoué est à moitié pardonné. » Il réclame du coupable qu’il se constitue comme une chose, précisément pour ne plus le traiter en chose. Et cette contradiction est constitutive de l’exigence de sincérité. Qui ne voit, en effet, ce qu’il y a d’offensant pour autrui et de rassurant pour moi, dans une phrase comme : « Bah ! c’est un pédéraste », qui raye d’un trait une inquiétante liberté et qui vise désormais à constituer tous les actes d’autrui comme des conséquences découlant rigoureusement de son essence. Voilà pourtant ce que le censeur exige de sa victime : qu’elle se constitue elle-même comme chose, qu’elle lui remette sa liberté comme un fief, pour qu’il la lui rende ensuite comme un suzerain a son féal. Le champion de la sincérité, dans la mesure où il veut se rassurer, alors qu’il prétend juger, dans la mesure où il demande à une liberté de se constituer, en tant que liberté, comme chose, est de mauvaise foi. II s’agit seulement ici d’un épisode de cette lutte à mort des consciences que Hegel nomme « le rapport du maître et de l’esclave ». On s’adresse à une conscience pour lui demander, au nom de sa nature de conscience, de se détruire radicalement comme conscience, en lui faisant espérer, par delà cette destruction, une renaissance.

    Sartre, L’être et le néant, p 98-99

    1. Bon, je relirai ça à tête reposée, mais j’ai l’impression qu’il y a un point au-delà duquel je décroche. Le 1er paragraphe OK, le second est un peu plus obscur pour moi. Mais merci pour cette contribution, qui éclaire opportunément la question du billet…

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