épistémologie de la domination (2e partie)

Première partietroisième partie

Je poursuis donc ici mes réflexions sur l’épistémologie de la domination – et plus précisément, sur la question de savoir dans quelle mesure on peut dire que les dominé-e-s bénéficient d’un privilège épistémologique quant à l’étude de leur propre domination. J’ai essayé de montrer, à partir de l’exemple précis du sexisme et d’un article de Léo Thiers-Vidal, que si on peut dire que les dominant-e-s et les dominé-e-s font des expériences différentes du monde, on ne peut pas dire pour autant qu’il y ait un déséquilibre épistémologique entre les un-e-s et les autres, dans la mesure où le recours au langage et à l’échange verbal, qu’implique le terme d’épistémologie, rend justement non pertinente cette appréhension divergente du réel par les un-e-s et par les autres. À présent, je voudrais examiner un argument complètement différent, qui me paraît de plus en plus trivial à mesure que l’examine – ce qui fait que j’ai, à vrai dire, quelque pudeur à lui consacrer un billet –, mais dont l’exposition peut ne pas être inutile dans la mesure où ceux et celles qui croient à l’idée d’un privilège épistémologique des dominé-e-s ne semblent pas lui accorder une assez grande importance.

Je laisse de côté le texte de Thiers-Vidal ; celui qui va faire l’objet de ma critique, dans ce billet, c’est cet article, tiré du blog Chronik d’un nègre inverti. L’auteur de ce blog n’est pas seulement noir et gay, mais aussi trans, et c’est à ce titre qu’il s’en prend à des déclarations de Christine Delphy relatives à la « transexualité »[1]. Je ne veux pas me prononcer sur le fond du débat : beaucoup de choses me semblent justes dans le billet du Nègre inverti, même si la polémique qu’il engage me paraît en grande partie fondée sur un malentendu[2]. Mais je tique immédiatement quand je lis :

Je suis encore plus sidéré que vous ayez consenti à répondre à une telle question, sans questionner la légitimité qu’il y aurait ou pas à la poser. En cela, vous entérinez l’idée que des non trans ont des avis à émettre sur ce que nous sommes. C’est, entre moult autres, un exemple même du fonctionnement des rapports de domination : un groupe (ici, les non trans ou personnes bios) est érigé en référence, et depuis cette position, peut évaluer la transidentité et les trans, à l’aune de ses critères et de ses propres intérêts.

C’est un bien mauvais procès qui est intenté là à Christine Delphy ; si celle-ci est interrogée sur la « transexualité », c’est en tant qu’elle est féministe – et, du coup, en tant que femme, puisque Delphy accorde précisément une grande importance à la question des positionnements épistémologiques. Et c’est en tant que femme féministe qu’elle répond : son appartenance à la classe des femmes lui donne une légitimité particulière pour parler des questions de genre, et donc pour parler de la « transexualité » comme ébranlement en acte des normes de genre. En l’occurrence, cette protestation du Nègre inverti va d’ailleurs de pair avec la revendication, parfaitement exorbitante, du droit à ne pas être objectivé, sauf par soi-même, c’est-à-dire sauf dans une démarche où le sujet et l’objet sont la même personne, ou en tout cas la même instance.

Les limites d’un tel discours sont tout à fait évidentes : elles font comme si le réel était cloisonné de manière étanche entre une série de phénomènes sans contacts entre eux, ce qui est manifestement faux. La fausseté de cette idée éclate lorsqu’un trans, comme le Nègre inverti, prétend décerner à sa catégorie un monopole de la réflexion sur la transidentité, alors même que la transidentité touche au genre, et que le genre est aussi, évidemment, un objet de réflexion central pour les féministes ou les militant-e-s LGB[3]. On ne peut pas sérieusement penser le genre si l’on s’interdit de penser cette manifestation évidente de porosité entre les genres qu’est la transidentité ; la protestation du Nègre inverti contre Delphy revient donc à priver cette dernière du droit, que le Nègre inverti reconnaît pourtant par ailleurs comme légitime, à parler un peu sérieusement de la domination qu’elle subit comme femme[4].

En tant que femme, Delphy a le droit de parler des trans, et donc de les objectiver. C’est déjà une première chose. Par extension, et si on admet que chacun-e est situé-e et, à ce titre, a son domaine de compétence épistémologique, on arrive facilement à l’idée que tout le monde a le droit de parler de tout – on y arrive, disons, de proche en proche. Point n’est besoin, pour fonder cela, de faire appel au caractère universel de la raison et du langage (ça, c’était l’objet de mon billet précédent) : il peut suffire aussi de prendre à leur propre piège les théoricien-ne-s du monopole épistémologique. Un ouvrier homme, blanc, hétéro, cisgenre et valide est, selon la théorie du Nègre inverti, compétent pour parler de la domination de classe ; celle-ci est liée, bien sûr, à l’exploitation, donc au capitalisme, dont on aura du mal à soutenir qu’il est sans rapport avec la domination de genre (et de race, etc.), même si l’on défend comme Delphy une théorie du patriarcat comme système d’exploitation parallèle au capitalisme. Même un dominant universel, en tant qu’être humain, est compétent pour parler de ce que les êtres humains ont tous en partage, et s’aventurer alors dans de grandes questions métaphysiques (sur Dieu, sur la mort, sur la vie…) qui ne peuvent pas valablement ne pas rencontrer, à un moment ou à un autre, des questions spécifiques à certaines catégories. Le réel est un.

Avant de conclure, il convient d’apporter une petite précision : au sens strict, le billet du Nègre inverti ne défend pas l’idée d’un privilège épistémologique, mais d’un monopole politique des dominé-e-s. En contestant le droit d’une non-trans à parler des questions trans, il est plus radical que celles et ceux qui se contentent de théoriser une légitimité supplémentaire des dominé-e-s à le faire – mais du « privilège » au monopole, il n’y a qu’une question de degré, et ce n’est pas là-dessus que je veux m’étendre. En revanche, il est vrai que la légitimité qu’il reconnaît aux dominé-e-s n’est pas une légitimité épistémologique, mais une légitimité morale et politique : d’après notre auteur il est immoral, réactionnaire, pour une femme cisgenre[5] de parler des transidentités ; ce n’est pas une question de plus ou moins grande capacité à le faire. Cela dit, l’ensemble de mon argumentation répond à ces deux thèses qui, pour être distinctes, n’en sont pas moins liées : elles reposent toutes les deux sur une croyance dans l’étanchéité possible des différentes parties du réel. Si en effet l’on admet qu’une personne a le droit/la capacité de parler des oppressions qu’elle subit, alors il est absurde de contester qu’elle ait le droit/la capacité de parler de tout ce qui est, de près ou de loin, en rapport avec les oppressions qu’elle subit – et donc de toutes les oppressions. Si l’on se place sur le terrain des capacités épistémologiques, cela tient simplement au fait qu’il s’agit, pour prétendre tenir un discours valable sur le réel, de respecter au mieux les formes du réel, et de tenir compte de son unité fondamentale. Si l’on se place sur le terrain de la morale politique, cela tient au fait qu’il est ennuyeux, politiquement et moralement, de donner une prime à la bêtise et de valoriser la pensée trop prudente qui, par crainte du paternalisme ou du cis-/white-/mansplaining, se refuserait à faire du lien entre des choses qui l’appellent pourtant.

Bientôt sur vos écrans (d’ordinateur, ou de tablette), la suite et la fin de ces considérations sur l’épistémologie de la domination. Alors que je me suis jusqu’ici contenté d’invoquer des arguments contre l’idée d’une supériorité épistémologique des dominé-e-s, et pour l’idée d’une égalité épistémologique entre tou-te-s, je vais désormais aller un peu plus loin en essayant de montrer que d’un certain point de vue, on peut aussi défendre l’idée d’une supériorité épistémologique des dominant-e-s.


[1] Je mets des guillemets autour du terme, car les critiques du Nègre inverti me paraissent fondées : ce qu’entend l’intervieweuse de Christine Delphy par transexualité serait mieux exprimé par le terme de transidentité(s).

[2] Car les propos de Christine Delphy sont, effectivement, tout sauf clairs, et cela tient peut-être au fait qu’il s’agit d’une interview orale transposée à l’écrit. Ainsi, quand Delphy écrit : « La question de la transsexualité se pose beaucoup plus maintenant. Mais, dans cette démarche, on perd de vue la lutte féministe : pour la disparition du genre », il n’est pas trop clair de quelle « démarche » elle parle : s’agit-il de la « transexualité » en tant que parcours individuel, ou de la « transexualité » comme supposée valeur politique ? Le Nègre inverti interprète la formule dans le premier de ces deux sens, ce qui lui permet d’écrire, en gras et en majuscule : « Nous ne devenons pas trans pour satisfaire vos fantasmes révolutionnaires », ou « nos vies ne sont pas appréhendables par leur degré ou non de subversité (sic) ». Delphy, dans les commentaires de son billet, répond au Nègre inverti, et laisse au contraire entendre qu’elle fait une différence entre le parcours individuel des trans et la « transexualité » comme vision politique : elle juge le premier légitime, le second illégitime.

[3] C’est-à-dire LGBT (lesbiennes, gays, bis, trans), moins les trans. Ce sigle étrange, qui amalgame des catégories fondées sur l’orientation sexuelle (LGB) et d’autres fondées sur l’identité sexuelle (T, voire I, pour intersexes, quand on va jusqu’à LGBTI), ne laisse d’ailleurs pas de m’étonner : il faudra un jour que j’en reparle…

[4] Et pour parler en des termes un peu plus concrets et précis, il me paraît tout à fait clair que l’existence des transidentités pose de sérieux défis au constructivisme de certain-e-s penseur/euse-s du genre, parmi lesquel-le-s, je crois, figure Delphy : si le genre est construit socialement, comment expliquer la discordance qui existe chez certaines personnes entre sexe biologique et genre assigné d’une part, et genre vécu d’autre part ? Parmi les commentaires au billet du Nègre inverti figure, de manière révélatrice, une intervention de Claire Patricia Oudart, une femme trans, qui fonde sa position théorique sur une approche radicalement anti-constructiviste, en qui parle d’un cerveau « sexué à la naissance », etc.

[5] Cisgenre, ou bio… Le Nègre inverti utilise de préférence le second terme, et il a sûrement de bonnes raisons pour cela. Quant à moi je n’ai aucun avis sur cette question lexicale, même si je sais que certain-e-s trans lui accordent une grande importance ; le drame, quand un débat politique touche un élément du vocabulaire, c’est que même si on n’a pas d’opinion, on est obligé-e de prendre parti…

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