épistémologie de la domination (1re partie)

Deuxième partietroisième partie

Dans les milieux militants d’extrême-gauche traîne l’idée, sous une forme plus ou moins consciente et plus ou moins élaborée, que les dominé-e-s seraient plus à même que les autres de penser leurs dominations. Les féministes, par exemple, ont développé le concept de mansplaining : un man fait du mansplaining quand il explains à une woman des choses qui concernent son oppression. On peut aussi sans trop de problème parler de whitesplaining, d’heterosplaining, de cisplaining, etc.[1]. Et faire du mansplaining, c’est mal, puisque l’homme se croit autoriser à donner son avis sur des sujets qu’il n’est pas capable de penser aussi bien que les personnes auxquelles il s’adresse. Car les femmes, pour parler du sexisme, bénéficient d’un privilège épistémologique, tandis que les hommes souffrent d’un désavantage épistémologique.

Je recommande à ce sujet la lecture de cet article de Léo Thiers-Vidal, où il est dit beaucoup de choses intéressantes. Mon intention initiale était de proposer une critique précise et quasi-complète de son texte, mais la tâche s’est avérée trop difficile, dans la mesure où l’auteur fait reposer une bonne partie de son argumentation sur des situations dont il a été le témoin, sans qu’on puisse juger du degré de fiabilité de son compte-rendu (mais on peut à la rigueur le croire sur parole), et surtout sans qu’on ait accès à la nature exacte des discussions qu’il évoque. Que faire, par exemple, d’un passage comme celui-ci :

Lors de discussions, de fêtes et de rencontres impulsées par des membres de groupes féministes radicaux lyonnais, certains hommes engagés apprenaient progressivement, à travers un va-et-vient entre pratique et réflexion, que la parole des féministes en matière de rapports sociaux de sexe était plus pertinente que celle des hommes engagés. Ceux-ci n’arrivaient souvent pas à saisir pleinement les thématiques discutées, ni à identifier correctement les tenants et aboutissants d’une question posée, ni à comprendre ce qui faisait de façon évidente sens pour ces féministes radicales.

Nous ne savons pas quelles étaient les « thématiques discutées », ni la « question posée » (et encore moins, du coup, ses « tenants et aboutissants »), ni de quel ordre était l’incompréhension qui est apparue entre les participant-e-s. En l’absence de telles précisions, on ne peut pas savoir si l’interprétation de Thiers-Vidal, selon laquelle il existe un déséquilibre épistémologique entre les genres, est effectivement confirmée par cette expérience, ou s’il faut invoquer préférentiellement d’autres facteurs, comme la mauvaise qualité de l’écoute, la mauvaise qualité de l’explication, etc. De même, « saisir pleinement les thématiques discutées », cela peut vouloir dire les comprendre intellectuellement, ou bien se les approprier subjectivement et intuitivement : ce n’est pas la même chose, et l’analyse doit être différente dans un cas et dans l’autre.

Plutôt, donc, que de procéder à une impossible critique en règle d’un article dont une bonne partie ne me semble pas offrir les conditions minimales de falsifiabilité, je vais m’appuyer sur lui de loin en loin, pour développer un raisonnement qui le prendra comme support plutôt que comme objet. En guise de remarque préliminaire, je précise que je vais élargir ma réflexion à toutes les dominations et à toutes les X-phobies*, sans me limiter à l’oppression de genre. D’autre part, le texte de Thiers-Vidal s’intéresse au statut des « chercheurs hommes » (ce qu’il est lui-même), mais ce qu’il dit me paraît largement extensible à tous les contextes extra-scientifiques où il s’agirait de chercher à établir une vérité sur un fait du monde – le contexte d’une réunion militante, par exemple, ou bien même celui de n’importe quelle discussion entre militant-e-s, ou entre qui que ce soit.

Je vais utiliser trois arguments principaux contre la thèse de Léo Thiers-Vidal. Le premier, celui que je développe dans cet article, consiste à définir plus précisément que ne le fait l’auteur de quelle nature est l’ « asymétrie épistémologique » entre hommes et femmes, à quel niveau elle joue. Les deux autres, je les garde pour plus tard : il s’agira, d’une part, de constater que l’idée d’un privilège épistémologique des dominé-e-s à propos de leur domination repose sur une idée largement fausse, selon laquelle chaque « domination » serait un sujet d’étude autonome ; il s’agira, d’autre part, de réhabiliter la « neutralité » comme condition du privilège épistémologique et de suggérer, à partir de là, que ce sont peut-être, au fond, les dominant-e-s, qui dans une certaine mesure jouissent de ce privilège.

*

La première chose qu’il faut examiner, c’est la question de l’asymétrie épistémologique entre femmes et hommes, entre dominé-e-s et dominant-e-s. Thiers-Vidal identifie le mythe auquel il s’en prend : celui du « sujet connaissant neutre, autonome et rationnel ». Il va pourtant de soi que nous tou-te-s, hommes et femmes, dominant-e-s et dominé-e-s, avons en partage une faculté universelle, qui est la raison, et encore une autre faculté universelle, qui est le langage – que nous sommes tou-te-s, également, capables d’autonomie dans la pensée. Qu’il y ait par ailleurs des bonnes raisons de penser que nous sommes épistémologiquement déterminé-e-s par notre vécu ou notre situation sociale, n’empêche pas que soyons aussi capables, à un certain point de vue, de mettre en œuvre des modes de communication qui transcendent en droit ces déterminations. C’est mal poser la question que de présenter ces deux pôles comme les deux termes d’une alternative irréconciliable : en réalité, il s’agit de les tenir ensemble, et de se demander dans quelle mesure, et éventuellement dans quelle(s) circonstance(s), c’est la détermination par la classe[2] ou la puissance universaliste de la raison qui joue le plus grand rôle.

Du coup, que penser du paragraphe où Léo Thiers-Vidal explique que les positions sociales différentes des hommes et des femmes produisent des « expertises » asymétrique ? Dans le détail, une partie de ses raisonnements me semblent douteux ; ainsi, on ne peut pas conclure sans guère plus de précaution, que le fait de ne pas avoir à se « soumettre aux femmes » produit chez les hommes une expertise « égocentrée » plutôt que « relationnelle » : si les femmes sont dominées, les hommes dominent, et ceux-ci sont donc pris, symétriquement aux femmes, dans une relation dont on peut penser qu’elle détermine également leur vécu – à vrai dire, pour aller plus loin dans l’analyse, il faudrait là encore pouvoir s’appuyer sur un texte un peu plus dense en exemples. Mais là n’est de toute façon pas mon point : de manière générale, je veux simplement souligner que Thiers-Vidal se montre très téméraire lorsqu’il affirme que ces expériences discordantes du réel (il parle de « façon[s] d’être au monde ») se traduisent par des divergences conscientes, sensibles dans les discours produits : l’expertise féminine, dit-il, « reste souvent consciente » ; l’expertise masculine est « consciente à certains moments », mais tend à se transformer en « intuition masculiniste », ce qui n’empêche pas que les hommes aient un répertoire d’attitudes « consciemment destinées à obtenir tel ou tel résultat ». On ne sait pas trop, en fait, ce que pense exactement l’auteur quant au degré de conscience de ces « expertises pré-politiques » (ce qui est presque un oxymore, d’ailleurs). Autant on peut lui concéder sans problème qu’à un niveau prédiscursif et préconscient, dominé-e-s et dominant-e-s aient un rapport au monde différent, autant le bât blesse quand il s’agit de passer à des représentations discursives et conscientes du monde. Et la rhétorique de Thiers-Vidal consiste à estomper cette distinction essentielle, en mettant tout sur le même plan et en proposant des énumérations monstrueuses comme : « les femmes accumulent des informations, sentiments, intuitions et analyses qui partent des conséquences violentes de l’oppression qu’elles subissent » (je souligne).

On pourrait à la rigueur concevoir que ces expériences prédiscursives du monde se traduisent par une production discursive spontanée qui en épouse vaguement les contours. Mais dès lors que l’on entre dans la sphère de la parole et de la raison, il deviendrait alors automatiquement possible de s’appuyer sur ce bien commun de l’humanité pour faire partager les expériences des un-e-s et des autres. Une discussion, une information, une explicitation suffisantes devraient permettre de lever tous les obstacles à l’intercompréhension mutuelle, et devraient donc permettre à chacun-e de s’élever au même niveau de capacité épistémologique. Or Thiers-Vidal rejette cette possibilité quand il écrit :

Le décalage genré apparu lors de ces dynamiques militantes – les conceptualisations opposées des rapports sociaux de sexe comme oppression – n’est pas dû à un manque d’informations du côté des hommes, qui serait à combler pour retrouver une sorte d’équilibre. Les personnes présentes disposaient d’informations relativement proches et variées : hétérosexuel-le-s et homosexuel-le-s, novices et ancien-ne-s, universitaires et non universitaires…

Il semble donc y avoir quelque chose de fondamentalement incommunicable dans l’expérience prédiscursive du monde effectuée au filtre du genre : même une discussion patiente, même un échange rigoureux d’informations, ne permet pas de combler le « décalage genré ». Voici en fait le paradoxe de la thèse de Thiers-Vidal : la spécificité de la « façon d’être au monde » des femmes est à la fois incommunicable et communicable. Incommunicable, parce que pré-discursive, irrémédiablement solipsiste, inaccessible à chaque individu de la classe des hommes ; mais communicable, parce qu’elle fonde aussi quelque chose comme un discours, voire comme une expertiste, toute « pré-politique » qu’elle soit, et en particulier parce que (voilà l’essentiel !) elle fonde la possibilité d’un discours scientifique, c’est-à-dire ouvert à une lecture et à une appropriation large, alors même que ce discours scientifique ne peut passer que par des canaux, ceux du langage, qui en garantissent l’universalité.

Je ne nie pas qu’il y ait de l’incommunicable dans les expériences que l’on fait du monde. Je veux simplement dire que cet incommunicable, on en sort dès lors que l’on entre dans le langage. Je veux bien admettre encore que même lorsqu’on est dans la sphère du langage, les mots aient des résonances, des connotations, qui demeurent, elles, incommunicables : Thiers-Vidal oppose, citant Rochefort, la « connotation jouissance » et la « connotation souffrance » qu’un même mot peut avoir pour les dominant-e-s et les dominé-e-s, et je veux bien le suivre là-dessus. Seulement, ces connotations, c’est justement ce sur quoi le discours scientifique, et le discours prédicatif en général, ne porte pas. Je peux dire que le ciel est bleu, et cette assertion peut être discutée, examinée, réfutée, par des gens tout aussi rationnels que moi, quand bien même je ne peux pas savoir si par bleu mon ami entend ce que j’appelle « bleu », ou ce que j’appelle « jaune » : je n’ai aucun accès à l’impression personnelle et subjective que tel type de lumière produit en rencontrant sa rétine. Cette question-là, en effet, est hors du champ du discours ; mais le fait que la couleur bleue soit perçue par moi d’une certaine façon, et d’une autre façon par le/la lecteur/trice de ces lignes, n’empêche pas du tout que l’on puisse se mettre d’accord sur un certain nombre de choses la concernant : qu’elle soit celle du ciel, et non celle de l’herbe d’un champ, mais aussi qu’elle corresponde à telle longueur d’onde, etc. Le langage[3], au fond, pourrait-on dire (c’est une idée qui me vient, et que je tente), détruit les connotations ; en les explicitant, en les formulant, il en fait autre chose : précisément, des objets de savoir et de discours. Or parler de privilège épistémologique, c’est d’emblée se placer dans un domaine, celui de la recherche de la vérité par l’échange entre sujets, où le langage est roi.

Je vais m’arrêter là pour le moment : comme d’habitude, ma prose a fait naître chez moi de nouvelles idées, que je ne peux décemment pas commencer à examiner ici (parce que je n’en ai pas la place, et surtout parce qu’il faut que les idées mûrissent…), mais qui auront peut-être droit à leur billet en leur temps – je pense, par exemple, à la question des rapports entre « langage » et « raison ». Mes prochains billets, sauf parenthèse inopinée ou brutal changement de cap, se conformeront au plan que j’annonçais dans ce qui me tient lieu d’introduction, et continueront à explorer cette question de l’épistémologie de la domination.


[1] Je crois avoir déjà croisé le whitesplaining – les deux autres non, mais ce n’est sans doute qu’une question de mois.

[2] Au sens large, pas au sens marxiste : j’emploie ici le terme comme synonyme de catégorie ; il inclut le genre, la race, l’orientation sexuelle, etc.

[3] Ou la raison, sans doute, dans la mesure où elle fait l’effort de se soumettre aux lois grammaticales du langage plutôt qu’au libre jeu des impressions et des associations d’idées.

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