Forme de mes billets, forme de ma pensée

Je suis très content de ce blog tout neuf. Parce que j’en ai eu des retours positifs, tout d’abord, mais aussi parce que, pour le moment du moins, la forme que je lui ai donnée me paraît très adéquate à ma manière de penser. Je voudrais aujourd’hui écrire un billet « méta », pour réfléchir à haute voix sur la forme de mes articles, et sur ce qu’elle permet ou implique au niveau  du déploiement de mes idées.

Pourquoi maintenant ? Parce qu’à la suite de mon précédent billet, sur l’antisémitisme qui est ou qui n’est pas une X-phobie* comme les autres, j’ai éprouvé un sentiment, disons, de clôture : il m’a semblé que le point où j’étais arrivé n’appelait plus, par soi-même, aucun développement particulier ; je pouvais, en quelque sorte, m’arrêter là, sans que l’ensemble ne me paraisse incomplet. Il est naturellement possible, il est toujours possible, de reprendre des choses déjà dites, de les creuser, de les soumettre à un examen rigoureux, d’en tester les limites. Il est possible, également, de rebondir sur les commentaires qui m’ont été faits et d’y répondre dans un nouveau billet. Et je n’exclus pas, un jour ou l’autre, de le faire. En droit, la pensée n’est jamais achevée[1]. Simplement, ce sentiment de clôture, dont je précise donc tout de suite, pour tenir compte des objections que je viens de me faire, qu’il est relatif,  met en relief, par contraste, la très forte continuité entre mes billets précédents. Je laisse de côté mon billet liminaire, qui a un statut un peu à part : si j’appelle A mon billet « Les milieux militants doivent-ils être safe ? », B mon billet « X-phobie : méchanceté ou ignorance ? », C mon billet : « Antisionisme et antisémitisme », et D mon billet : « L’antisémitisme est-il une X-phobie comme les autres ? », il est très clair que : A => B => C => D[2].

Précisons. A a engendré B, et C a engendré D, dans la mesure où, à chaque fois, j’ai développé en un article autonome ce que je comptais, initialement, expliquer dans le premier article lui-même. L’opposition entre ignorance et méchanceté (B) découle complètement de l’opposition entre tolérance et intransigeance (A), qu’elle raffine et approfondit. L’idée m’en est venue pendant que j’écrivais le billet A, mais je n’avais décemment plus la place de la développer : je l’ai réservée pour plus tard. Le tableau qui clôt mon billet B a bien pour fonction de synthétiser l’ensemble des réflexions contenues dans les deux articles. Quant à mon billet D, il se présente comme une série de réfutations partielles à mon billet C (réfutations que je réfute partiellement elles-mêmes) : il examine des objections que je me suis faites en écrivant mon billet C, et qui se sont affinées, enrichies, développées lorsque j’ai décidé de consacrer un article entier à leur exposition. À ce propos, je voudrais dire, en réponse à une critique qui m’a été faite oralement mais que plusieurs lecteur/trice-s peut-être se font, que j’estime qu’il est tout à fait normal et honnête de commencer par exprimer brutalement un point de vue critique (C) avant d’en examiner les éventuelles limites (D). Je préfère largement expliciter le mouvement dialectique de la pensée, qui pose une thèse avant de la rectifier, plutôt que d’offrir d’emblée un point de vue synthétique sur une question donnée, et d’écrire un article un peu mou où le pour se mêlerait sans cesse au contre.

Je mets un peu à part l’engendrement de C par B : il s’agit en réalité d’un engendrement partiel, parce qu’au moment où j’ai commencé à écrire mon billet A, j’avais déjà en tête l’idée de critiquer l’article de Julien Salingue sur l’antisionisme et l’antisémitisme (C). Je n’avais simplement pas anticipé que les conclusions de mon billet B pourraient trouver une application dans le cas spécifique de l’antisémitisme : j’avais perçu qu’il y avait une tension, pour penser l’antisémitisme, entre un critère moral et un critère aléthique*, mais je n’avais pas pensé à relier cette tension à l’opposition entre ignorance et méchanceté. Il suffisait de franchir le pas pour que les deux séquences, A-B et C-D, se trouvent opportunément reliées. Le lien B => C, que j’hésite du coup à représenter par une flèche d’implication, tient à la fois de l’engendrement et de la conjonction, de la confluence, de la rencontre, et cela me fait énormément plaisir de voir ce genre de connexions s’établir, comme autant de preuves partielles de la cohérence de ma pensée[3].

*

S’il y a des phénomènes d’engendrement d’un billet par l’autre, alors chaque billet correspond à une opération de prélèvement arbitraire à partir d’un continuum, qui est celui de la pensée. C’est comme cela qu’il faut les envisager, et c’est pour cela, aussi, que j’ai parfois du mal à les intituler. J’appelle mon billet C « Antisionisme et antisémitisme », mais ce titre pourrait aussi fonctionner pour le billet D ; et c’est bien normal, puisque D aurait pu être une partie de C. Et puis, à propos d’arbitraire, j’inclus dans le billet A une digression sur l’idéologie et les micro-structures, alors que j’aurais sans doute pu m’en passer, au moins momentanément ; au contraire, je relègue dans un article ultérieur tous les développements sur le couple ignorance/méchanceté. Je ne crois pas qu’il faille essayer de diminuer l’arbitraire de ce genre d’opérations de coupure ; je ne recherche pas la cohérence au niveau de chaque billet, mais au niveau de l’ensemble ; l’important n’est pas où sont les choses, mais qu’elles soient quelque part[4]. Il m’arrive d’hésiter, bien sûr, entre inclure et ne pas inclure tel ou tel développement dans tel ou tel billet, et je me sers alors parfois des notes de bas de page comme d’une solution de compromis. Je m’autorise dans ce cas des développements plus étendus que ceux que je me serais autorisés dans le corps de l’article, mais plus brefs que ceux auxquels un nouvel article aurait pu donner lieu. Regardez, par exemple, la première note de cet article-ci. Il n’est pas exclu, bien sûr, que sa matière donne un jour lieu à un billet à part entière, qui développera, approfondira, corrigera ou contredira (mais c’est la même chose) ce que je n’ai fait ici qu’esquisser.

Un problème un peu similaire se pose lorsque je souhaite rectifier une terminologie. Par exemple, je me suis demandé si le mot X-phobie était bien choisi – un ami, en lisant le titre d’un billet, a cru qu’il s’agissait de l’aversion envers la pornographie[5]. Et au mot courage, que je propose dans le tableau du billet B, je souhaiterais peut-être substituer le mot de parrhêsia. Mais j’ai des scrupules à faire un billet seulement pour ça… J’essaye de donner à chacun de mes articles une certaine ampleur, de manière à ne pas laisser mon/ma lecteur/trice complètement sur sa faim.

*

Dernier point : je viens de dire que développer, approfondir, corriger ou contredire, c’était « la même chose ». C’est une idée à laquelle je tiens, et qu’illustre assez le fait que je mette sur le même plan, par exemple, l’engendrement A=>B et l’engendrement C=>D. Dans le premier cas, il s’agit vraiment d’un raffinement, d’un ajout : à une série d’oppositions structurantes, j’en ajoute une nouvelle, qui vient renforcer la cohérence du système. Dans le second cas, il s’agit plutôt d’une contradiction, puisque je mets en question, dans le billet D, des choses que j’affirme dans le billet C. « Mais c’est la même chose » : toute contradiction est un approfondissement, puisqu’elle revient toujours, en réalité, à ajouter quelque chose à une position précédente – cette chose fût-elle la modalité négative[6], ou, plus souvent et plus subtilement, une redéfinition d’un certain domaine de validité. Dire que l’antisémitisme n’est pas une X-phobie comme les autres, après avoir affirmé que si, c’est simplement montrer par quels aspects on peut dire qu’elle l’est, et par quels aspects on peut dire qu’elle ne l’est pas. Inversement, tout approfondissement est une contradiction, ne serait-ce qu’en ce qu’elle réfute le caractère clos, achevé, suffisant de la position précédente : elle en refuse, au minimum, les limites. On peut certainement dire qu’entre deux billets donnés, on va identifier plutôt un phénomène d’approfondissement ou plutôt un phénomène de contradiction, mais outre que l’un dissimule toujours l’autre, il s’agit peut-être là d’une simple convention langagière qui masque le caractère fondamentalement unitaire d’une même opération de pensée que l’on pourrait sans doute appeler, au prix d’une métaphore spatiale, dépassement[7].

*

Cet article est peut-être un peu fourre-tout ? C’est aussi qu’il est un essai : je cherche à voir dans quelle mesure il est commode pour moi, et confortable pour le/la lecteur/trice, de pousser jusqu’au bout mon refus de naturaliser les découpages de la pensée imposés par la forme « billet ». En juxtaposant les digressions, sans me soucier de développer à l’infini chaque nouvelle idée qui surgit, je ne fais que radicaliser un procédé qui était déjà le mien, quoique avec plus de timidité, dans mes articles antérieurs. Et puis, ce faisant, je me donne à moi-même des pistes et des idées pour de futures élaborations.


[1] En fait, si : pour que la pensée soit achevée, il suffit d’avoir embrassé, combiné, et synthétisé dans son esprit  toutes les choses du monde et toutes les réflexions qu’il est possible d’avoir sur elles. En droit, il y a un terme à la pensée – et c’est ce point focal inatteignable qui, sans doute, justifie le mouvement même de la réflexion, de la négation, de la contradiction permanente : tout cela semble bien supposer qu’il y ait un but, si lointain soit-il, dont on puisse souhaiter se rapprocher, à défaut de pouvoir y toucher un jour. Disons donc plus simplement que l’ataraxie intellectuelle est au-delà des limites humaines

[2] J’utilise des lettres par préférence aux numéros, pour ne pas avoir à choisir si je dois ou non prendre en compte mon billet de présentation dans ma numérotation.

[3] Et de son caractère systématique – j’ose le mot, à présent, même si j’avais des pudeurs à l’employer au moment où j’ai écrit mon billet de présentation.

[4] Et qu’elles soient, de préférence, trouvables par le/la lecteur/trice. Mais les liens hypertextes servent à cela. Mon seul regret est de ne pas pouvoir faire de liens vers les parties de billets, voire vers des phrases ou des mots précis, mais seulement vers des billets, alors que je suis précisément en train de dire que le « billet » n’est pas une unité intellectuelle pertinente.

[5] *phobie (« étoile-phobie ») serait peut-être plus clair, mais moins prononçable. Cela dit, je n’écris pas pour être déclamé…

[6] Je pense, même si c’est un peu contre-intuitif, qu’on peut envisager la négation elle-même comme un ajout de sens, comme une précision de sens, plutôt que comme une suppression du sens. Dire « A » est une chose, dire « non-A » en est une autre, mais dire « non-A » ne revient pas à ne rien dire du tout : en un certain sens, par définition, A est contenu dans non-A. Je suis incapable, et n’ai ni la place, ni le temps, ni l’envie, de pousser plus avant cette idée dans ce billet.

[7] Je ne tiens pas spécialement à ce mot, dont l’emploi pourrait susciter des confusions à cause de l’usage classique, voire scolaire, qui en est fait : le « dépassement », au lycée, c’est la troisième partie de la dissertation. Je ne sais pas au juste dans quelle mesure cet usage spécifique est compatible avec celui que je propose ici d’en faire.

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