X-phobie : méchanceté ou ignorance ?

Je voudrais reprendre ici un certain nombre de considérations esquissées dans mon précédent billet. Pour ne pas donner à celui-ci des dimensions trop étendues, j’ai renoncé à les y inclure, en me promettant d’y revenir à l’occasion.

J’ai proposé une typologie des attitudes possibles face aux propos X-phobes[1] dans les milieux militants, et j’ai distingué une réaction fondée sur l’intransigeance et la fermeté, une réaction fondée sur la tolérance, et une réaction fondée sur l’intégration positive des propos réactionnaires dans une démarche de construction dialectique de la pensée (la formule n’est guère élégante, mais je manque de terme synthétique pour exprimer cela). Je voudrais aller plus loin : il me semble que chacune de ces trois positions repose sur une certaine idée implicite de la nature de la X-phobie et des propos X-phobes. Les deux premières au moins de ces trois attitudes me semblent être tendanciellement liées, respectivement, à une analyse de la X-phobie comme méchanceté, et à une analyse de la X-phobie comme ignorance. Autrement dit, s’affrontent le paradigme de la faute morale d’une part, celui de l’erreur d’autre part.

Cela ne signifie pas exactement que l’intransigeance repose toujours sur une analyse en termes de « méchanceté », ni que la tolérance repose toujours sur une analyse en termes d’ « ignorance ». Le phénomène est simplement tendanciel. On comprend d’ailleurs aisément à quoi il est dû : se montrer ferme et intransigeant face à un certain type de comportements ou de propos, cela suppose nécessairement une certaine violence, fût-ce une violence réactive produite par le/la dominé-e ; pour légitimer cette violence, il est naturel de considérer que celui ou celle qui en est la victime a préalablement commis une faute morale. Inversement, la « tolérance » devient possible dès lors que le mal qu’il s’agit de combattre est vu à la fois comme inévitable et temporaire : le paradigme qui s’impose est celui de la pédagogie. Il s’agit de libérer quelqu’un de l’emprise de ses préjugés ; la position de supériorité de celui ou de celle qui sait, et qui est capable d’enseigner les autres, qui ignorent, n’est pas remise en cause, comme elle le sera dans le troisième paradigme.

Phénomène tendanciel, donc, et qui encore une fois n’est jamais pur. Je suis allé très vite, dans mon précédent billet, sur la formule qui conclut la charte du groupe Facebook « Féminisme et intersectionnalité » : « l’ignorance n’est pas une opinion ». Merveilleuse et angoissante formule, dont il faut faire l’archéologie. Elle est probablement calquée sur le slogan bien connu selon lequel « le racisme n’est pas une opinion, mais un délit » : on reconnaît là l’analyse du racisme en fonction du paradigme de la méchanceté, ou de la faute morale. Le mot délit appartient certes au vocabulaire juridique, et non moral, mais l’assertion n’a de sens, en réalité, que si, derrière le mot délit, on lit le mot faute : de la part de gens de gauche rarement enclins au légalisme échevelé, on ne comprendrait pas, sinon, en quoi la prohibition légale d’un comportement[2] constitue un argument politique. Ce n’est le cas que si l’on considère implicitement que cette loi est juste en ceci qu’elle sanctionne ce qui est effectivement une faute morale. Mais évidemment, l’analyse explicite des propos X-phobes en termes d’ « ignorance » tend à faire basculer l’interprétation de ces phénomènes vers l’autre paradigme. La X-phobie est-elle affaire de méchanceté ou d’ignorance ? Un peu des deux, ou ni l’un ni l’autre ; explicitement, c’est le paradigme « ignorance » qui l’emporte, mais l’essentiel de la ligne politique du groupe suppose plutôt l’autre interprétation. L’embarras de la formule me paraît révélateur d’une réelle hésitation politique.

Et le troisième paradigme ? Celui que j’ai défendu dans le billet précédent, celui qui fait des propos X-phobes un moment quasi-nécessaire de l’élaboration de la pensée ? Cette nécessité même me paraît nous faire sortir du registre de l’appréciation morale. D’autre part, il est évident qu’il ne saurait être question d’ « ignorance » pour qualifier une démarche intellectuelle qui va plus loin dans la réflexion que celles qui passent, dans le schéma ignorance-tolérance, pour productrices de vérité et pour destinées à s’arrêter net au lieu d’où l’enseignement militant est possible. J’aurais plutôt tendance à utiliser, pour qualifier cette démarche, un terme connoté positivement : le mot courage pourrait sans doute faire l’affaire.

Dans un prochain billet, j’essaierai de me servir de ce couple ignorance/méchanceté, et de l’opposition entre critère moral et critère aléthique[3], pour examiner la façon dont la gauche radicale pro-palestinienne pense l’opposition entre antisionisme et antisémitisme. Tout un programme, n’est-ce pas ! Je renonce à commencer ici le traitement de cette question ; mon article précédent a décidément pris des proportions démesurées, à force de digressions et de raffinements. Je souhaite maintenir celui-ci, et les suivants autant que possibles, dans des dimensions plus raisonnables. Je ne cache pas, du reste, que je suis encore en phase d’ajustement quant à l’apprentissage du format « blog » ; mon objectif est de réussir à rendre cette forme de publication, autant qu’il est possible, adéquate à la forme de ma pensée, de manière à éviter d’avoir à faire l’inverse. Voilà aussi un sujet possible de futur billet.

Je propose, en attendant, un petit tableau récapitulatif :

Attitude Intransigeance Tolérance Intégration positive
Groupes Facebook Groupe de réflexions intersectionnelles, Féminisme et intersectionnalité, Les Copines de Causette (?)

Apéro féministe

Conception de la pensée Statique[4] Linéaire Dialectique
Conception de l’idéologie

Produite par la structure sociale

Produite par la micro-structure (militante en particulier)
Paradigme pour l’analyse des propos X-phobes Méchanceté Ignorance Courage
Norme de valeur Norme morale Norme aléthique Norme éthique (?)[5]

[1] Je rappelle que j’entends par X-phobie tout ce que l’on désigne parfois du terme malheureux de racisme, au sens large : le racisme lui-même, et toutes ses variantes (antisémitisme, islamophobie…), mais aussi l’homophobie, la transphobie, le sexisme, etc. Les frontières exactes du concept ne sont pas nécessairement très claires : par exemple, je renonce à examiner ici si le spécisme est une X-phobie. Disons que dans le cadre de ce billet, plutôt pas.

[2] À la lettre, d’ailleurs, cette assertion est parfaitement fausse : le racisme, en tant que tel, n’est pas un délit en droit français – ni même probablement dans aucun système juridique existant. Certains actes ou propos racistes, comme l’incitation à la haine raciale, sont des délits, mais pas tous.

[3] Le mot grec aletheia signifie « vérité ».

[4] Je n’ai pas justifié l’emploi de ce terme dans mon précédent billet, peut-être y reviendrai-je à l’occasion. Mais rapidement, ce que je veux dire par là, c’est que dans la mesure où les propos réactionnaires sont exclus des collectifs militants, il y a une frontière nette entre ceux/celles qui savent, et qui peuvent être intégré-e-s au groupe, et ceux/celles qui ne savent pas, et qui en sont exclu-e-s. Aucune évolution de statut n’est possible – ou alors, à l’extérieur du groupe seulement. Au sein du groupe (et c’est ce qui m’intéresse), la pensée est condamnée au statisme.

[5] Là, je m’avance beaucoup. L’usage du terme éthique, dans cette case, relève vraiment de l’intuition. J’ai vaguement l’impression que cela a un sens de dire que le courage est une valeur éthique (par opposition, notamment, à morale), mais il n’est pas exclu que je cède simplement aux sirènes de la ternarité.

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5 commentaires

  1. Un premier commentaire critique pour ce billet (je n’ai pas encore lu les autres). Je doute de la distinction entre ignorance et méchanceté. Je ne suis pas sûr qu’elle soit valable en tant que telle, ni même pour analyser la distinction qui s’opère dans l’esprit des militant-e-s. L’homme le plus connu à faire cette distinction, c’est Jésus : « Pardonne leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Certes, comme tu l’as dit, la différence n’est jamais pure. Mais renversons, comme le fait Nietzsche, la proposition: c’est justement parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font qu’ils sont impardonnables. A partir de là, la raison pour laquelle on peut adopter une attitude intransigeante et punitive à l’égard des actes de x-phobie n’est pas la méchanceté, l’acte volontairement et sciemment discriminant. La punition au contraire a un usage « pédagogique », on fait intérioriser, par un traumatisme (genre humiliation en public, ce qui est possible si ce public est militant), la connaissance juste aux yeux de celui ou celle qui punit. Ça c’est le côté Généalogie de la morale. De manière plus générale, il me semble que la distinction ignorance/méchanceté est vraiment chrétienne, et qu’un Platon aurait tendance à penser que les ignorants sont méchants et que les méchants sont ignorants. Peu importe la question de la responsabilité, en somme. Le rejet peut s’expliquer par le fait que l’on rejette hors du groupe celles et ceux qui ne possèdent pas le même capital militant, les ignorant-e-s. Il faudrait supposer pour ça que plus on a de capital militant, moins on est tolérant-e envers la x-phobie.

    1. Merci pour ton commentaire (le premier sur ce blog !). Il me semble que le billet suivant (sur « antisionisme et antisémitisme ») répond au moins partiellement à tes remarques : il vise en tout cas à montrer le caractère insuffisant de cette distinction (mais je rabats plutôt le couple ignorance/méchanceté sur l’ignorance, alors que toi tu le rabats plutôt sur la méchanceté – en tout cas sur la faute morale : tu dis avec Nietzsche que l’ignorant est « impardonnable »). En tout cas, justement, je pars d’une position (celle de Julien Salingue, dans un article de son blog) qui revendique une séparation très claire, très étanche, entre le critère moral et le critère « aléthique », et j’essaie de montrer pourquoi ça ne fonctionne pas.

      Mon objet est plutôt celui-ci : dégager une typologie intuitive des paradigmes permettant d’analyser la X-phobie (d’où l’opposition ignorance/méchanceté)… et tâcher d’en sortir, ou de relativiser cette typologie. Du coup, j’essaye à la fois de montrer qu’il y a un troisième terme possible (le courage du « politiquement incorrect », si tu veux, ou la « parrhêsia » pour parler grec…) (cf mon billet sur « Les milieux militants doivent-ils être safe ? »), et de montrer que la distinction même entre les deux premiers termes se trouble (cf mon billet sur « Antisionisme et antisémitisme »).

      D’autre part, je ne suis pas du tout persuadé que l’humiliation ait tellement de vertus pédagogiques. Concrètement, j’ai plutôt l’impression que ça va renforcer le ressentiment, la frustration et la colère de la personne humiliée, qui ne va être « convaincue » que très superficiellement, et garder au fond d’elle ce qu’elle pense réellement sans oser le dire. Naturellement, cela pose la question des bienfaits de la censure, voire de la terreur, en milieu militant ! 🙂

      1. Mais je vais méditer ce que tu dis… même si intuitivement je n’ai pas l’impression que ton modèle (on rejette les ignorant-e-s) soit explicitement prôné par les groupes militants, en tout cas pas de façon massive. Alors que le modèle ignorance/tolérance, et le modèle méchanceté/intransigeance, si, ils peuvent être formulés comme tels par pas mal de militant-e-s.

  2. Je voulais plutôt dire que ce rejet des ignorant-e-s était inconscient, ou peut-être… structurel? Il n’est pas prôné en effet ouvertement par le groupe militant, mais dans beaucoup de cas, je pense qu’on identifie comme méchanceté ce qui est ignorance.
    Chez Nietzsche, la pédagogie par la douleur marche parce que celui qui punit, c’est le souverain en train d’imposer la loi. Il n’y a pas d’alternative possible. Or, le groupe militant n’est pas souverain, même s’il entre dans toute constitution d’une idéologie militante une part de narcissisme qui conduirait à se croire souverain.

    Par ailleurs, je ne dis pas que l’ignorant est impardonnable, je pense juste que l’idée de responsabilité, donc de méchanceté possible, a été introduite, notamment avec la pensée chrétienne, pour faire intégrer une domination (chacun doit dans sa tête être le garant de la loi). C’est un peu flou, mais je crois que ça marche, d’un point de vue stratégique par exemple : il faut bien mettre une barrière entre les ignorant-e-s qu’on peut convaincre, et les salement ignorant-e-s qu’on dit vouloir combattre sans discuter avec eux, parce que ça demanderait plus d’énergie déjà.

    1. « Il n’est pas prôné en effet ouvertement par le groupe militant, mais dans beaucoup de cas, je pense qu’on identifie comme méchanceté ce qui est ignorance. » Oui, ça je suis d’accord, mais je pense que ce problème d’identification, c’est un peu ce dont je parle à propos des groupes facebook féministes, et notamment de celui chez qui j’ai trouvé cette merveilleuse formule que « l’ignorance n’est pas une opinion », etc.

      Après, ça veut dire quoi que chez Nietzsche la pédagogie de la douleur marche ? Ca marche peut-être parce que le sujet, après, ne moufte plus. Mais le but d’un collectif militant, normalement, ce n’est pas de réduire les gens au silence. C’est de les convaincre.

      Sinon, j’avoue que je ne comprends pas trop ce que tu dis sur le rapport entre méchanceté et responsabilité (mais le pb vient peut-être de moi).

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