Les milieux militants doivent-ils être safe ?

Idéalement, tout le monde devrait pouvoir se sentir bien dans les milieux d’extrême-gauche. Les militant-e-s que je connais utilisent l’adjectif safe pour exprimer cette conception d’un endroit d’entre-soi progressiste, dégagé de toutes formes d’oppression, exempt de réflexions et de comportements racistes, sexistes, homophobes et transphobes : disons, X-phobes[1]. Cette idée peut mener à une forme d’intransigeance et de fermeté envers les « dérapages », les discours et les comportements jugés douteux : je me souviens d’avoir connu, dans mon syndicat, des épisodes de grande tension où des personnes dominées se scandalisaient qu’il soit possible de tenir tel ou tel propos au sein d’un collectif de lutte.

Cette vision des choses ne me satisfait pas, pour deux raisons ; la première étant, à mes yeux, la moins bonne, mais la plus largement partagée.

À cette intransigeance, à cette fermeté, on peut d’abord opposer une conception fondée sur le caractère progressif de la nécessaire épuration qui doit avoir lieu parmi les militant-e-s. L’image qui s’impose est celle d’un tamis : on verse du sable caillouteux dans le tamis, le sable fin des idées anti-X-phobes passe au travers tandis que les grosses pierres X-phobes sont retenues. On peut recommencer indéfiniment l’opération, de manière à éliminer des cailloux de plus en plus petits et des idées réactionnaires de moins en moins grossières. Si l’on accepte ce point de vue (qui était le mien à l’époque des tensions syndicales dont j’ai parlé), alors on doit admettre qu’il est absurde d’exiger que tou-te-s les militant-e-s d’un syndicat, d’un parti ou d’un collectif soient toujours déjà parfait-e-s sur tous les points : nous avons tou-te-s, de quelque bonne volonté que nous soyons, des cailloux plus ou moins gros dans la tête, et l’on ne peut pas s’être toujours déjà purifié-e-s avant d’avoir profité de la fréquentation salutaire des militant-e-s les plus avancé-e-s. Le caractère safe d’un collectif militant n’est dès lors plus un donné, mais un processus.

Cette conception me semble, en réalité, admise par beaucoup de camarades. Ce sont, je crois, les plus naïf/ve-s seulement qui y résistent ; et même ceux et celles qui y résistent en théorie sont bien obligé-e-s de s’en accommoder dans la pratique.

La seconde raison sera sans doute moins consensuelle. Pour résumer un peu brutalement mon propos : il ne faudrait pas que la volonté d’intransigeance et de fermeté revienne à donner une prime à la bêtise. Car lorsque l’on évolue dans un milieu d’extrême-gauche (et c’est bien le cas qui nous occupe), le meilleur moyen de ne pas dire de choses X-phobes est encore de répéter servilement la doxa de son parti ou de son syndicat – ou, mieux encore, le discours des personnes « autorisées » à le tenir, soit les personnes dominées elles-mêmes. À peu de choses près, en suivant ces quelques règles de conduite, on doit pouvoir réussir à éviter assez facilement d’offenser qui que ce soit ; si, par malheur, cela arrive, il ne reste qu’à s’excuser et à promettre de ne pas recommencer : le tamis fait son office.

L’ennui, c’est qu’il y a à l’extrême-gauche une salutaire tradition de valorisation de l’esprit critique, une méfiance envers les discours d’autorité, un préjugé favorable envers l’indépendance intellectuelle. Bref, nous y sommes et nous aimons nous y voir comme des rebelles de la pensée. Il est naturel, et c’est heureux, que l’on ne soit pas enclin-e-s à accepter quelque chose parce que quelqu’un nous l’a dit ; il est rassurant que l’on se sente autoriser à tout contester. Or la pensée comporte des risques, qu’il faut assumer. Une pensée honnête et rigoureuse, c’est-à-dire au fond une pensée dialectique, ne peut selon moi faire l’économie des risques qui sont inhérents à son déploiement : penser, c’est aussi penser contre soi-même ; c’est aussi explorer les contradictions du réel et de sa propre imagination ; c’est aussi tester les opinions qui ne sont pas les nôtres au départ (et qui ne seront peut-être pas les nôtres à l’arrivée) ; c’est faire jouer les idées les unes avec les autres, les unes contre les autres. Il est donc normal, si l’on prend au sérieux l’activité intellectuelle, que l’esprit s’aventure dans des zones parfois troubles, dans des marécages où l’on redoute soi-même d’aller ; mais c’est l’honnêteté, l’intégrité, qui nous y pousse. Il n’y a pas lieu de s’en indigner ; construire sa vérité, c’est examiner, réfuter, incorporer des théories qu’il est bien nécessaire, pour cela même, d’énoncer. Les propos X-phobes font partie des théories de ce genre. Le premier argument que j’ai donné repose sur une conception linéaire de la pensée : chacun-e arrive avec ses tares, ses scories, qu’il s’agit d’éliminer petit à petit. Le second repose sur une conception dialectique de la pensée, beaucoup plus riche, fine et juste à mon avis ; il met à plat les conditions de possibilité d’une marche en avant de la pensée, marche en avant qui s’incarne dans des propos parfois problématiques que la conception linéaire est incapable d’interpréter autrement que comme l’expression d’une idéologie réactionnaire résiduelle ou, à la limite, comme un incompréhensible retour en arrière[2].

Cela nous mène à un autre point : beaucoup de camarades refusent, semble-t-il, d’admettre la superposition des structures. La conception linéaire de la pensée repose largement sur l’idée implicite que la société (l’État, les médias, l’école…) est la seule structure sociale qu’il vaille le coup de prendre en compte ; la seule, en tout cas, qui soit productrice d’idéologie. D’après cette version, ce qui se trame dans un collectif militant, c’est une lutte entre un discours réactionnaire et idéologique, produit par la structure sociale, et un discours émancipateur et progressiste, non idéologique, produit par les militant-e-s eux/elles-mêmes. Dans le meilleur des cas, la structure militante est pensée comme un lieu contradictoire, tiraillé entre son appartenance irrémédiable à une structure sociale plus grande (ce qui explique que s’y reproduisent des comportements X-phobes), et sa vocation à s’en émanciper en se désidéologisant. Il n’est à peu près jamais admis que ce lieu puisse être, à son tour, un lieu de production idéologique ; or une structure militante est aussi le lieu d’un rapport de forces possible, confrontant des intérêts divergents, et susceptible d’ailleurs de déboucher sur la suprématie au moins temporaire et partielle d’une catégorie socialement dominée. Une organisation ouvriériste, un parti contrôlé par des non-blanc-he-s, un syndicat où un groupe féministe impose ses règles et son agenda, peuvent être analysés, en suspendant d’ailleurs toute appréciation morale, comme des structures contrôlées par des micro-classes localement dominantes et globalement dominées. Dès lors, le discours qui s’y produit peut parfaitement fonctionner, mutatis mutandis, et à son échelle, d’une manière qui n’est pas si éloignée de celle qui vaut pour la diffusion à l’échelle sociale de l’idéologie de la classe dominante. Et en particulier – c’est le point qui m’intéresse ici –, les éléments qui composent ce discours peuvent parfaitement acquérir le statut d’évidences inquestionnables et inquestionnées, sur lesquelles il est agréable de se reposer, et dont il est pénible et douloureux de sortir.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que ces micro-structures sont les seules qui soient pertinentes pour rendre compte d’une situation donnée. Les structures s’emboîtent et se superposent : un cadre militant, par exemple[3], peut être envisagé comme un milieu autonome sous un certain point de vue, et comme une partie d’un ensemble plus vaste (la société notamment) sous un autre point de vue. En faisant abstraction de la petite structure, et en considérant les discours produits dans un cadre militant par rapport à la structure sociale dans son ensemble, on les interprètera soit comme des discours idéologiques reflétant les préjugés sociaux, soit comme des discours contre-idéologiques dégagés de l’influence néfaste de ces mêmes préjugés. En faisant abstraction de la grande structure (la structure sociale dans son ensemble), et en ne considérant que la petite, on considérera les discours comme idéologiques s’ils reflètent une doxa militante, ou au contraire comme contre-idéologiques s’ils s’émancipent de cette doxa, fût-ce pour en venir à coïncider sur certains points avec les préjugés sociaux. Idéalement, les deux grilles de lecture doivent être combinés : c’est à ce prix seulement que l’on peut espérer saisir la complexité du réel, et envisager la surdétermination idéologique des discours produits dans un cadre militant.

Produits d’une idéologie, donc, les discours militants peuvent et doivent toujours être soumis à une critique sévère. Si l’on part d’une doxa « progressiste » (anti-X-phobe), il est à peu près inévitable que la contestation de cette doxa rencontre partiellement les préjugés sociaux X-phobes. Cette rencontre n’est jamais une coïncidence exacte, car ce qui est un préjugé dans un cas est un retour conscient dans l’autre ; entre les deux discours, il ne peut y avoir d’identité que superficielle. Leur contenu, en réalité, est irréductiblement différent, du fait même qu’il naît de processus intellectuels totalement opposés. Au mieux s’énoncent-ils de la même manière ; mais une opinion, c’est plus qu’un énoncé[4]. Ce retour apparemment scandaleux à des propos X-phobes, dans une structure militante, n’est pas un signe de maladie, mais de bonne santé intellectuelle.

*

Tout cela, n’est-ce pas, manque un peu de moelle. Je me suis abstenu jusque là de donner des exemples ; j’avais peur que ceux-ci n’aient pour effet de détourner l’attention du cœur de mon propos. Le risque était qu’en proposant un cas de figure particulier, je ne sois en même temps obligé de décréter quelle position occupe quelle place dans mon schéma ; quelle position, par exemple, est « réactionnaire », et laquelle est « progressiste ». Or je voulais donner à mon propos une généralité suffisante pour que chaque lecteur-trice puisse le suivre, indépendamment du fait qu’il/elle ait tel ou tel point de vue particulier sur telle ou telle question.

Or il se trouve que je suis tombé, à moitié par hasard, sur quatre groupes Facebook féministes qui représentent, et pour certains d’une manière particulièrement caricaturale, quelques unes des conceptions que j’ai évoquées à propos de la nécessité, ou non, de faire des milieux militants des safe places. Ces quatre groupes s’intitulent Les Copines de Causette (C.C.), Féminisme et intersectionnalité (F.I.), Groupe de réflexions intersectionnelles (G.R.I.)[5] et Apéro féministe (A.F.). Politiquement, A.F. est le plus à droite des quatre (la plupart de ses modérateur-trice-s et administrateur-trice-s sont proches d’associations « PS », comme Osez le féminisme) ; F.I. et le G.R.I. sont les plus radicaux ; les C.C. sont le plus mélangé, mais leur centre de gravité est plus proche de Féminisme et Intersectionnalité que d’Apéro féministe. Historiquement, A.F. est une scission des C.C. ; un certain nombre de participant-e-s aux C.C. ont quitté le groupe pour en fonder un autre. Leur départ, d’ailleurs, s’est fait moins sur des bases politiques que sur les méthodes de débat : ils/elles regrettaient que l’on ne puisse s’exprimer librement chez les C.C. sans voir fuser les insultes et les qualificatifs en « -phobes ». La ligne politique d’A.F., du coup, est beaucoup plus tolérante à l’égard des propos potentiellement problématiques, et consiste à ne prohiber que les injures et les attaques personnelles. La charte recommande même d’éviter de qualifier quelque discours que ce soit de « X-phobe », pour que les débats ne soient pas mis à mal. Quant à F.I. et au G.R.I., je ne sais pas trop d’où ils viennent ; ce sont peut-être des scissions de gauche des C.C., mais je n’en suis pas certain du tout.

En tout cas, les chartes de F.I. et du G.R.I. valent le coup d’œil. Celle du G.R.I. est un magnifique exemple des absurdités auxquelles conduit la volonté de garantir un milieu militant safe. Elle comporte une très longue liste d’interdictions : y sont bannis, au nom du droit des dominé-e-s à se sentir bien, les discours racistes, sexistes, homophobes, transphobes, handiphobes, mais aussi putophobes, grossophobes, toxicophobes et même spécistes[6]. Il est prohibé d’y défendre l’existence de l’hétérophobie, du racisme anti-blanc et du sexisme anti-homme, ainsi que d’y tenir des propos stigmatisant les croyant-e-s, et d’affirmer par exemple que la religion est l’unique cause des oppressions. Tout cela revient en réalité à éliminer toute possibilité de propos hétérodoxes et à rigidifier une série de dogmes étroits et contraignants. À côté de cela, la charte du G.R.I. prône la bienveillance mutuelle et la pédagogie comme un nécessaire remède à l’ignorance ; mais si le reste de la charte est pris au sérieux, ces souhaits ne doivent guère être autre chose que des vœux pieux.

F.I. est un peu moins radical, et sa charte est moins longue (seules les X-phobies les plus classiques y sont prohibées ; il n’est pas  explicitement interdit d’y être spéciste, et la charte ne dit rien sur l’inexistence du racisme anti-blanc). Les questions, nous dit-on, y sont libres, à condition qu’elles ne servent pas de prétexte pour dire des choses X-phobes, car « l’ignorance n’est pas une opinion ». Cette formule bizarre, à la fois élégante et un peu embarrassée, révèle sous doute une certaine gêne théorique (personne n’a jamais dit que l’ignorance était une opinion) et rend visible la logique qui sous-tend ses principes : les propos jugés réactionnaires ne peuvent être autre chose que le produit de l’ « ignorance », c’est-à-dire, au fond, du préjugé. Les propos réactionnaires ne peuvent être autre chose que des résidus déplorables d’un état antérieur du savoir politique, ne peuvent être autre chose que des scories qu’il s’agit d’éliminer. Il s’agit bien d’une conception linéaire de la pensée ; F.I. ne se conçoit pas comme un lieu de production idéologique mais comme un lieu de libération par rapport à l’idéologie ; plus exactement, F.I. refuse même de jouer son rôle de tamis et exige de ses membres qu’ils/elles aient déjà franchi un certain nombre d’étapes intellectuelles pour y avoir droit à la parole.

Des membres de ce groupe ou du G.R.I., parfois membres aussi des C.C., participent également à A.F. et y protestent contre ce qu’ils/elles interprètent comme une trop grande tolérance envers les propos oppressifs, notamment transphobes et islamophobes. De fait, le féminisme de certain-e-s les conduit à adopter une position hostile au transsexualisme, accusé, en gros, de reposer sur des prémices essentialistes, ou une position anti-queer, ou une position islamophobe ou, au minimum, anti-religieuse. Lorsque les modérateur-trice-s d’A.F. défendent leur ligne, ils/elles défendent le respect des questionnements de chacun-e et la liberté du débat (principe démocratique). Il n’est pas trop clair si leur position se fonde sur une conception linéaire ou dialectique de la pensée ; le principe démocratique invoqué les dispense d’être plus précis-es. Mais je crois qu’il est plutôt rare d’y trouver des arguments reposant sur l’idée d’une nécessaire tolérance aux propos réactionnaires ; le caractère réactif et antithétique de certains propos X-phobes (transphobes notamment) y semble plutôt admis, y compris chez les modérateur-trice-s qui ne les partagent pas. Du reste, je rappelle qu’A.F. est une scission des C.C. ; les membres d’A.F. qui tiennent des propos réactionnaires et inacceptables pour les C.C., pour F.I. ou pour le G.R.I. sont donc structurellement, institutionnellement presque, dans une position réactive, seconde, par rapport à une doxa féministe de gauche radicale, disons, incarnée de manière rigide par F.I. et le G.R.I. et de manière souple par les C.C.  Je n’ai rien contre l’existence de groupes comme F.I. ou le G.R.I. ; si des gens s’y sentent bien, tant mieux pour eux. Mais j’affirme cependant la supériorité intellectuelle d’un groupe comme A.F. par rapport aux deux autres, et cela quand même je serais, personnellement, plus proche de la « ligne » majoritaire des C.C. ou de F.I. La violence que certain-e-s dominé-e-s ressentent dans un groupe comme A.F. est à mon avis une contrepartie nécessaire au respect de l’intelligence.

Un exemple est toujours imparfait, celui-ci ne fait pas exception à la règle. Mais je crois l’avoir présenté sous une forme qui illustre assez bien ce que je veux dire ; il y a, en gros, trois attitudes possibles envers les propos X-phobes : l’intransigeance et la fermeté, fondées sur l’idée que ces propos constituent un mal inacceptable ; la tolérance (au sens où la douleur liée à une maladie est tolérable), fondée sur l’idée qu’il s’agit d’un mal, non pas inacceptable, mais inévitable ; l’intégration positive dans un parcours intellectuel, fondé sur l’idée qu’il s’agit d’un mal nécessaire – oxymore qui nous conduit ensuite à nous demander, mais ce ne sera pas pour ce billet, s’il s’agit alors encore vraiment d’un mal. Ces trois attitudes ne s’incarnent pas dans trois groupes Facebook distincts (ce serait trop beau !) ; au contraire, parmi les groupes dont j’ai parlé, la plupart représentent, de manière indécise, deux de ces attitudes possibles. Le G.R.I. et F.I. hésitent entre les deux premières options (avec des accents différents dans l’un et l’autre groupe), tandis qu’A.F. hésite entre les deux derniers (pour les C.C., les choses sont moins claires). Que le G.R.I. et F.I. soient plus proches de l’intransigeance que de la tolérance tend à contredire mon propos initial selon lequel la seconde de ces options est  largement partagée par les militant-e-s, au moins dans la pratique, sinon dans la théorie ; sans doute l’espace virtuel d’un groupe Facebook peut-il se permettre, à cet égard, une fermeté qui ne serait pas de mise dans un collectif militant réel.


[1] L’affreux mot ! Mais cela vaut toujours mieux d’en inventer un que d’utiliser le mot racisme pour désigner toute forme d’oppression (« l’homophobie est une forme de racisme, etc. »). Cette pratique est lexicalement absurde et politiquement douteuse. Elle érige une oppression en mètre-étalon de toutes les autres.

[2] On touche là du doigt une difficulté sémantique intéressante. Une façon possible d’exprimer cette vision des choses serait la suivante : les camarades concerné-e-s négligent la différence entre ce qui relève de la pensée conservatrice et ce qui relève de la pensée réactionnaire. Plus exactement, ils/elles analysent toute pensée réactionnaire comme étant conservatrice (comme un résidu d’un état intellectuel antérieur), ou bien, dans le cas où c’est l’interprétation comme « incompréhensible retour en arrière » qui prévaut, ils/elles déchargent l’idée de « réaction » de toute sa composante antithétique, dialectique et productrice. Autrement dit, encore, ils/elles renoncent à prendre au sérieux l’étymologie des mots réactions et réactionnaires, et ne voient que latence et inertie là où il peut aussi y avoir, bien souvent, un authentique élancement de la pensée.

Cela dit, il n’est culturellement pas évident, et sémantiquement ambigu, de se réclamer d’une pensée « réactionnaire » quand on se situe dans l’espace de la gauche radicale. Dans certains contextes bien précis, je pourrais envisager d’utiliser ce terme, en revenant explicitement à son idéologie ; ailleurs, j’éviterai de m’en servir. L’emploi du mot dans ce billet sera donc perpétuellement l’objet d’une ambiguïté (axiologique) savamment entretenue ; cette ambiguïté ne gênera personne, je pense, puisqu’au fond elle reflète les contradictions du réel lui-même.

[3] On pourrait bien sûr élargir mon propos à d’autres types de milieux, mais les structures militantes sont à un très haut degré des lieux de production de discours, d’opinions et de croyances.

[4] Cela pourra peut-être faire l’objet d’un autre billet quand je serai plus au clair sur cette question, mais je suis persuadé qu’il n’y a aucune raison de n’envisager une opinion que comme un énoncé, et de ne pas considérer que le parcours intellectuel qui y mène en fait aussi, et à plein titre, partie intégrante.

[5] Au contraire des trois autres, ce groupe-là n’est pas explicitement féministe ; en tout cas, il n’est pas plus « féministe » qu’anti-raciste ou anti-homophobe, entre autres.

[6] Au cas où un animal s’inscrirait sur ce groupe, il ne faudrait tout de même pas qu’il s’y sente opprimé.

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2 commentaires

  1. Vincent (qui n’arrive pas à poster directement sur le blog) :

     »
    Je me suis dit après mon séminaire d’aujourd’hui sur Pierre Nicole qu’on
    pouvait appliquer aux militant-e-s la distinction entre jésuites et
    jansénistes. Je me disais ça à propos de la vertu des païens. En gros les
    jésuites sont plus cool avec les Anciens, les sauvages, tout ça, parce
    qu’ils pensent que même s’ils n’ont pas été évangélisés ils sont déjà dans
    une attitude chrétienne. Et tout le monde reçoit la grâce de Dieu. Et par
    exemple on peut s’adapter plus ou moins aux cultes et folklores locaux,
    comme les missionnaires jésuites ont fait en Chine, en tolérant certains
    éléments culturels païens. Alors que pour les augustiniens, il n’y a pas
    de vertu des païens, et la grâce de Dieu ne touche que quelques personnes,
    et qu’en dehors de la religion catholique, point de salut.
    Et j’ai pensé que c’était un peu la même chose pour certains militants.
    Ils ou elles ont l’impression que la vérité politique vient du seul
    militantisme, et que par conséquent il faut militer. Tous ceux qui ne
    militent pas sont plus ou moins des crétins, ou des inconscients, etc.
    Personnellement je serais plutôt un jésuite du militantisme : je considère
    qu’il vaut mieux militer à un moment dans sa vie pour comprendre certaines
    choses (il vaut mieux être baptisé), qu’il y a de la vérité politique même
    dans des structures et groupes qui ne sont pas politiques, que tout le
    monde peut s’avérer révolutionnaire à un moment, etc.
    Alors que les jansénistes du militantisme ont tendance à penser
    qu’il n’y a qu’une ligne juste (même si elle ne s’identifie pas tout à
    fait avec la ligne de leur syndicat, c’est pareil pour les jansénistes et
    l’Eglise au fond), que les autres qui ne militent pas n’ont pas la grâce,
    etc.

    Est-ce que tu vois ce que je veux dire, et est-ce que tu trouves ça
    pertinent? Je trouvais l’analogie assez rigolote… »

    1. Je ne sais pas si les « jansénistes » de la politique pensent qu’il n’y a de vérité politique que dans le militantisme. Pour eux/elles, ça peut être un devoir moral de militer, mais est-ce que c’est une condition pour accéder à la « vérité » ? Est-ce que le militantisme a vraiment un statut épistémologique particulier ?

      D’autre part, quand tu dis qu’il y a de la « vérité politique » même dans des groupes non politiques, bon, certes, mais à condition de préciser que cette « vérité politique » n’est pas la même que celle qu’il y a dans les groupes politiques (elle n’en est pas non plus, par exemple, une forme dégradée). Moi, par exemple, en faisant un pas de côté par rapport au militantisme, je me permets de penser des choses, de mener à bien des raisonnements, etc., que je n’aurais pu penser ou mener à bien à l’époque où j’étais encarté. Un jésuite du militantisme pourrait s’imaginer que j’ai accès à une forme de vérité politique *malgré* mon non-militantisme, alors que plus ça va, plus j’ai l’impression pour ma part que c’est plutôt *en raison* de mon non-militantisme que je peux faire un blog comme celui-là. Mais je crois que tu es assez d’accord avec moi là-dessus…

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