Mois: février 2014

X-phobie : méchanceté ou ignorance ?

Je voudrais reprendre ici un certain nombre de considérations esquissées dans mon précédent billet. Pour ne pas donner à celui-ci des dimensions trop étendues, j’ai renoncé à les y inclure, en me promettant d’y revenir à l’occasion.

J’ai proposé une typologie des attitudes possibles face aux propos X-phobes[1] dans les milieux militants, et j’ai distingué une réaction fondée sur l’intransigeance et la fermeté, une réaction fondée sur la tolérance, et une réaction fondée sur l’intégration positive des propos réactionnaires dans une démarche de construction dialectique de la pensée (la formule n’est guère élégante, mais je manque de terme synthétique pour exprimer cela). Je voudrais aller plus loin : il me semble que chacune de ces trois positions repose sur une certaine idée implicite de la nature de la X-phobie et des propos X-phobes. Les deux premières au moins de ces trois attitudes me semblent être tendanciellement liées, respectivement, à une analyse de la X-phobie comme méchanceté, et à une analyse de la X-phobie comme ignorance. Autrement dit, s’affrontent le paradigme de la faute morale d’une part, celui de l’erreur d’autre part.

Cela ne signifie pas exactement que l’intransigeance repose toujours sur une analyse en termes de « méchanceté », ni que la tolérance repose toujours sur une analyse en termes d’ « ignorance ». Le phénomène est simplement tendanciel. On comprend d’ailleurs aisément à quoi il est dû : se montrer ferme et intransigeant face à un certain type de comportements ou de propos, cela suppose nécessairement une certaine violence, fût-ce une violence réactive produite par le/la dominé-e ; pour légitimer cette violence, il est naturel de considérer que celui ou celle qui en est la victime a préalablement commis une faute morale. Inversement, la « tolérance » devient possible dès lors que le mal qu’il s’agit de combattre est vu à la fois comme inévitable et temporaire : le paradigme qui s’impose est celui de la pédagogie. Il s’agit de libérer quelqu’un de l’emprise de ses préjugés ; la position de supériorité de celui ou de celle qui sait, et qui est capable d’enseigner les autres, qui ignorent, n’est pas remise en cause, comme elle le sera dans le troisième paradigme.

Phénomène tendanciel, donc, et qui encore une fois n’est jamais pur. Je suis allé très vite, dans mon précédent billet, sur la formule qui conclut la charte du groupe Facebook « Féminisme et intersectionnalité » : « l’ignorance n’est pas une opinion ». Merveilleuse et angoissante formule, dont il faut faire l’archéologie. Elle est probablement calquée sur le slogan bien connu selon lequel « le racisme n’est pas une opinion, mais un délit » : on reconnaît là l’analyse du racisme en fonction du paradigme de la méchanceté, ou de la faute morale. Le mot délit appartient certes au vocabulaire juridique, et non moral, mais l’assertion n’a de sens, en réalité, que si, derrière le mot délit, on lit le mot faute : de la part de gens de gauche rarement enclins au légalisme échevelé, on ne comprendrait pas, sinon, en quoi la prohibition légale d’un comportement[2] constitue un argument politique. Ce n’est le cas que si l’on considère implicitement que cette loi est juste en ceci qu’elle sanctionne ce qui est effectivement une faute morale. Mais évidemment, l’analyse explicite des propos X-phobes en termes d’ « ignorance » tend à faire basculer l’interprétation de ces phénomènes vers l’autre paradigme. La X-phobie est-elle affaire de méchanceté ou d’ignorance ? Un peu des deux, ou ni l’un ni l’autre ; explicitement, c’est le paradigme « ignorance » qui l’emporte, mais l’essentiel de la ligne politique du groupe suppose plutôt l’autre interprétation. L’embarras de la formule me paraît révélateur d’une réelle hésitation politique.

Et le troisième paradigme ? Celui que j’ai défendu dans le billet précédent, celui qui fait des propos X-phobes un moment quasi-nécessaire de l’élaboration de la pensée ? Cette nécessité même me paraît nous faire sortir du registre de l’appréciation morale. D’autre part, il est évident qu’il ne saurait être question d’ « ignorance » pour qualifier une démarche intellectuelle qui va plus loin dans la réflexion que celles qui passent, dans le schéma ignorance-tolérance, pour productrices de vérité et pour destinées à s’arrêter net au lieu d’où l’enseignement militant est possible. J’aurais plutôt tendance à utiliser, pour qualifier cette démarche, un terme connoté positivement : le mot courage pourrait sans doute faire l’affaire.

Dans un prochain billet, j’essaierai de me servir de ce couple ignorance/méchanceté, et de l’opposition entre critère moral et critère aléthique[3], pour examiner la façon dont la gauche radicale pro-palestinienne pense l’opposition entre antisionisme et antisémitisme. Tout un programme, n’est-ce pas ! Je renonce à commencer ici le traitement de cette question ; mon article précédent a décidément pris des proportions démesurées, à force de digressions et de raffinements. Je souhaite maintenir celui-ci, et les suivants autant que possibles, dans des dimensions plus raisonnables. Je ne cache pas, du reste, que je suis encore en phase d’ajustement quant à l’apprentissage du format « blog » ; mon objectif est de réussir à rendre cette forme de publication, autant qu’il est possible, adéquate à la forme de ma pensée, de manière à éviter d’avoir à faire l’inverse. Voilà aussi un sujet possible de futur billet.

Je propose, en attendant, un petit tableau récapitulatif :

Attitude Intransigeance Tolérance Intégration positive
Groupes Facebook Groupe de réflexions intersectionnelles, Féminisme et intersectionnalité, Les Copines de Causette (?)

Apéro féministe

Conception de la pensée Statique[4] Linéaire Dialectique
Conception de l’idéologie

Produite par la structure sociale

Produite par la micro-structure (militante en particulier)
Paradigme pour l’analyse des propos X-phobes Méchanceté Ignorance Courage
Norme de valeur Norme morale Norme aléthique Norme éthique (?)[5]

[1] Je rappelle que j’entends par X-phobie tout ce que l’on désigne parfois du terme malheureux de racisme, au sens large : le racisme lui-même, et toutes ses variantes (antisémitisme, islamophobie…), mais aussi l’homophobie, la transphobie, le sexisme, etc. Les frontières exactes du concept ne sont pas nécessairement très claires : par exemple, je renonce à examiner ici si le spécisme est une X-phobie. Disons que dans le cadre de ce billet, plutôt pas.

[2] À la lettre, d’ailleurs, cette assertion est parfaitement fausse : le racisme, en tant que tel, n’est pas un délit en droit français – ni même probablement dans aucun système juridique existant. Certains actes ou propos racistes, comme l’incitation à la haine raciale, sont des délits, mais pas tous.

[3] Le mot grec aletheia signifie « vérité ».

[4] Je n’ai pas justifié l’emploi de ce terme dans mon précédent billet, peut-être y reviendrai-je à l’occasion. Mais rapidement, ce que je veux dire par là, c’est que dans la mesure où les propos réactionnaires sont exclus des collectifs militants, il y a une frontière nette entre ceux/celles qui savent, et qui peuvent être intégré-e-s au groupe, et ceux/celles qui ne savent pas, et qui en sont exclu-e-s. Aucune évolution de statut n’est possible – ou alors, à l’extérieur du groupe seulement. Au sein du groupe (et c’est ce qui m’intéresse), la pensée est condamnée au statisme.

[5] Là, je m’avance beaucoup. L’usage du terme éthique, dans cette case, relève vraiment de l’intuition. J’ai vaguement l’impression que cela a un sens de dire que le courage est une valeur éthique (par opposition, notamment, à morale), mais il n’est pas exclu que je cède simplement aux sirènes de la ternarité.

Les milieux militants doivent-ils être safe ?

Idéalement, tout le monde devrait pouvoir se sentir bien dans les milieux d’extrême-gauche. Les militant-e-s que je connais utilisent l’adjectif safe pour exprimer cette conception d’un endroit d’entre-soi progressiste, dégagé de toutes formes d’oppression, exempt de réflexions et de comportements racistes, sexistes, homophobes et transphobes : disons, X-phobes[1]. Cette idée peut mener à une forme d’intransigeance et de fermeté envers les « dérapages », les discours et les comportements jugés douteux : je me souviens d’avoir connu, dans mon syndicat, des épisodes de grande tension où des personnes dominées se scandalisaient qu’il soit possible de tenir tel ou tel propos au sein d’un collectif de lutte.

Cette vision des choses ne me satisfait pas, pour deux raisons ; la première étant, à mes yeux, la moins bonne, mais la plus largement partagée.

À cette intransigeance, à cette fermeté, on peut d’abord opposer une conception fondée sur le caractère progressif de la nécessaire épuration qui doit avoir lieu parmi les militant-e-s. L’image qui s’impose est celle d’un tamis : on verse du sable caillouteux dans le tamis, le sable fin des idées anti-X-phobes passe au travers tandis que les grosses pierres X-phobes sont retenues. On peut recommencer indéfiniment l’opération, de manière à éliminer des cailloux de plus en plus petits et des idées réactionnaires de moins en moins grossières. Si l’on accepte ce point de vue (qui était le mien à l’époque des tensions syndicales dont j’ai parlé), alors on doit admettre qu’il est absurde d’exiger que tou-te-s les militant-e-s d’un syndicat, d’un parti ou d’un collectif soient toujours déjà parfait-e-s sur tous les points : nous avons tou-te-s, de quelque bonne volonté que nous soyons, des cailloux plus ou moins gros dans la tête, et l’on ne peut pas s’être toujours déjà purifié-e-s avant d’avoir profité de la fréquentation salutaire des militant-e-s les plus avancé-e-s. Le caractère safe d’un collectif militant n’est dès lors plus un donné, mais un processus.

Cette conception me semble, en réalité, admise par beaucoup de camarades. Ce sont, je crois, les plus naïf/ve-s seulement qui y résistent ; et même ceux et celles qui y résistent en théorie sont bien obligé-e-s de s’en accommoder dans la pratique.

La seconde raison sera sans doute moins consensuelle. Pour résumer un peu brutalement mon propos : il ne faudrait pas que la volonté d’intransigeance et de fermeté revienne à donner une prime à la bêtise. Car lorsque l’on évolue dans un milieu d’extrême-gauche (et c’est bien le cas qui nous occupe), le meilleur moyen de ne pas dire de choses X-phobes est encore de répéter servilement la doxa de son parti ou de son syndicat – ou, mieux encore, le discours des personnes « autorisées » à le tenir, soit les personnes dominées elles-mêmes. À peu de choses près, en suivant ces quelques règles de conduite, on doit pouvoir réussir à éviter assez facilement d’offenser qui que ce soit ; si, par malheur, cela arrive, il ne reste qu’à s’excuser et à promettre de ne pas recommencer : le tamis fait son office.

L’ennui, c’est qu’il y a à l’extrême-gauche une salutaire tradition de valorisation de l’esprit critique, une méfiance envers les discours d’autorité, un préjugé favorable envers l’indépendance intellectuelle. Bref, nous y sommes et nous aimons nous y voir comme des rebelles de la pensée. Il est naturel, et c’est heureux, que l’on ne soit pas enclin-e-s à accepter quelque chose parce que quelqu’un nous l’a dit ; il est rassurant que l’on se sente autoriser à tout contester. Or la pensée comporte des risques, qu’il faut assumer. Une pensée honnête et rigoureuse, c’est-à-dire au fond une pensée dialectique, ne peut selon moi faire l’économie des risques qui sont inhérents à son déploiement : penser, c’est aussi penser contre soi-même ; c’est aussi explorer les contradictions du réel et de sa propre imagination ; c’est aussi tester les opinions qui ne sont pas les nôtres au départ (et qui ne seront peut-être pas les nôtres à l’arrivée) ; c’est faire jouer les idées les unes avec les autres, les unes contre les autres. Il est donc normal, si l’on prend au sérieux l’activité intellectuelle, que l’esprit s’aventure dans des zones parfois troubles, dans des marécages où l’on redoute soi-même d’aller ; mais c’est l’honnêteté, l’intégrité, qui nous y pousse. Il n’y a pas lieu de s’en indigner ; construire sa vérité, c’est examiner, réfuter, incorporer des théories qu’il est bien nécessaire, pour cela même, d’énoncer. Les propos X-phobes font partie des théories de ce genre. Le premier argument que j’ai donné repose sur une conception linéaire de la pensée : chacun-e arrive avec ses tares, ses scories, qu’il s’agit d’éliminer petit à petit. Le second repose sur une conception dialectique de la pensée, beaucoup plus riche, fine et juste à mon avis ; il met à plat les conditions de possibilité d’une marche en avant de la pensée, marche en avant qui s’incarne dans des propos parfois problématiques que la conception linéaire est incapable d’interpréter autrement que comme l’expression d’une idéologie réactionnaire résiduelle ou, à la limite, comme un incompréhensible retour en arrière[2].

Cela nous mène à un autre point : beaucoup de camarades refusent, semble-t-il, d’admettre la superposition des structures. La conception linéaire de la pensée repose largement sur l’idée implicite que la société (l’État, les médias, l’école…) est la seule structure sociale qu’il vaille le coup de prendre en compte ; la seule, en tout cas, qui soit productrice d’idéologie. D’après cette version, ce qui se trame dans un collectif militant, c’est une lutte entre un discours réactionnaire et idéologique, produit par la structure sociale, et un discours émancipateur et progressiste, non idéologique, produit par les militant-e-s eux/elles-mêmes. Dans le meilleur des cas, la structure militante est pensée comme un lieu contradictoire, tiraillé entre son appartenance irrémédiable à une structure sociale plus grande (ce qui explique que s’y reproduisent des comportements X-phobes), et sa vocation à s’en émanciper en se désidéologisant. Il n’est à peu près jamais admis que ce lieu puisse être, à son tour, un lieu de production idéologique ; or une structure militante est aussi le lieu d’un rapport de forces possible, confrontant des intérêts divergents, et susceptible d’ailleurs de déboucher sur la suprématie au moins temporaire et partielle d’une catégorie socialement dominée. Une organisation ouvriériste, un parti contrôlé par des non-blanc-he-s, un syndicat où un groupe féministe impose ses règles et son agenda, peuvent être analysés, en suspendant d’ailleurs toute appréciation morale, comme des structures contrôlées par des micro-classes localement dominantes et globalement dominées. Dès lors, le discours qui s’y produit peut parfaitement fonctionner, mutatis mutandis, et à son échelle, d’une manière qui n’est pas si éloignée de celle qui vaut pour la diffusion à l’échelle sociale de l’idéologie de la classe dominante. Et en particulier – c’est le point qui m’intéresse ici –, les éléments qui composent ce discours peuvent parfaitement acquérir le statut d’évidences inquestionnables et inquestionnées, sur lesquelles il est agréable de se reposer, et dont il est pénible et douloureux de sortir.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que ces micro-structures sont les seules qui soient pertinentes pour rendre compte d’une situation donnée. Les structures s’emboîtent et se superposent : un cadre militant, par exemple[3], peut être envisagé comme un milieu autonome sous un certain point de vue, et comme une partie d’un ensemble plus vaste (la société notamment) sous un autre point de vue. En faisant abstraction de la petite structure, et en considérant les discours produits dans un cadre militant par rapport à la structure sociale dans son ensemble, on les interprètera soit comme des discours idéologiques reflétant les préjugés sociaux, soit comme des discours contre-idéologiques dégagés de l’influence néfaste de ces mêmes préjugés. En faisant abstraction de la grande structure (la structure sociale dans son ensemble), et en ne considérant que la petite, on considérera les discours comme idéologiques s’ils reflètent une doxa militante, ou au contraire comme contre-idéologiques s’ils s’émancipent de cette doxa, fût-ce pour en venir à coïncider sur certains points avec les préjugés sociaux. Idéalement, les deux grilles de lecture doivent être combinés : c’est à ce prix seulement que l’on peut espérer saisir la complexité du réel, et envisager la surdétermination idéologique des discours produits dans un cadre militant.

Produits d’une idéologie, donc, les discours militants peuvent et doivent toujours être soumis à une critique sévère. Si l’on part d’une doxa « progressiste » (anti-X-phobe), il est à peu près inévitable que la contestation de cette doxa rencontre partiellement les préjugés sociaux X-phobes. Cette rencontre n’est jamais une coïncidence exacte, car ce qui est un préjugé dans un cas est un retour conscient dans l’autre ; entre les deux discours, il ne peut y avoir d’identité que superficielle. Leur contenu, en réalité, est irréductiblement différent, du fait même qu’il naît de processus intellectuels totalement opposés. Au mieux s’énoncent-ils de la même manière ; mais une opinion, c’est plus qu’un énoncé[4]. Ce retour apparemment scandaleux à des propos X-phobes, dans une structure militante, n’est pas un signe de maladie, mais de bonne santé intellectuelle.

*

Tout cela, n’est-ce pas, manque un peu de moelle. Je me suis abstenu jusque là de donner des exemples ; j’avais peur que ceux-ci n’aient pour effet de détourner l’attention du cœur de mon propos. Le risque était qu’en proposant un cas de figure particulier, je ne sois en même temps obligé de décréter quelle position occupe quelle place dans mon schéma ; quelle position, par exemple, est « réactionnaire », et laquelle est « progressiste ». Or je voulais donner à mon propos une généralité suffisante pour que chaque lecteur-trice puisse le suivre, indépendamment du fait qu’il/elle ait tel ou tel point de vue particulier sur telle ou telle question.

Or il se trouve que je suis tombé, à moitié par hasard, sur quatre groupes Facebook féministes qui représentent, et pour certains d’une manière particulièrement caricaturale, quelques unes des conceptions que j’ai évoquées à propos de la nécessité, ou non, de faire des milieux militants des safe places. Ces quatre groupes s’intitulent Les Copines de Causette (C.C.), Féminisme et intersectionnalité (F.I.), Groupe de réflexions intersectionnelles (G.R.I.)[5] et Apéro féministe (A.F.). Politiquement, A.F. est le plus à droite des quatre (la plupart de ses modérateur-trice-s et administrateur-trice-s sont proches d’associations « PS », comme Osez le féminisme) ; F.I. et le G.R.I. sont les plus radicaux ; les C.C. sont le plus mélangé, mais leur centre de gravité est plus proche de Féminisme et Intersectionnalité que d’Apéro féministe. Historiquement, A.F. est une scission des C.C. ; un certain nombre de participant-e-s aux C.C. ont quitté le groupe pour en fonder un autre. Leur départ, d’ailleurs, s’est fait moins sur des bases politiques que sur les méthodes de débat : ils/elles regrettaient que l’on ne puisse s’exprimer librement chez les C.C. sans voir fuser les insultes et les qualificatifs en « -phobes ». La ligne politique d’A.F., du coup, est beaucoup plus tolérante à l’égard des propos potentiellement problématiques, et consiste à ne prohiber que les injures et les attaques personnelles. La charte recommande même d’éviter de qualifier quelque discours que ce soit de « X-phobe », pour que les débats ne soient pas mis à mal. Quant à F.I. et au G.R.I., je ne sais pas trop d’où ils viennent ; ce sont peut-être des scissions de gauche des C.C., mais je n’en suis pas certain du tout.

En tout cas, les chartes de F.I. et du G.R.I. valent le coup d’œil. Celle du G.R.I. est un magnifique exemple des absurdités auxquelles conduit la volonté de garantir un milieu militant safe. Elle comporte une très longue liste d’interdictions : y sont bannis, au nom du droit des dominé-e-s à se sentir bien, les discours racistes, sexistes, homophobes, transphobes, handiphobes, mais aussi putophobes, grossophobes, toxicophobes et même spécistes[6]. Il est prohibé d’y défendre l’existence de l’hétérophobie, du racisme anti-blanc et du sexisme anti-homme, ainsi que d’y tenir des propos stigmatisant les croyant-e-s, et d’affirmer par exemple que la religion est l’unique cause des oppressions. Tout cela revient en réalité à éliminer toute possibilité de propos hétérodoxes et à rigidifier une série de dogmes étroits et contraignants. À côté de cela, la charte du G.R.I. prône la bienveillance mutuelle et la pédagogie comme un nécessaire remède à l’ignorance ; mais si le reste de la charte est pris au sérieux, ces souhaits ne doivent guère être autre chose que des vœux pieux.

F.I. est un peu moins radical, et sa charte est moins longue (seules les X-phobies les plus classiques y sont prohibées ; il n’est pas  explicitement interdit d’y être spéciste, et la charte ne dit rien sur l’inexistence du racisme anti-blanc). Les questions, nous dit-on, y sont libres, à condition qu’elles ne servent pas de prétexte pour dire des choses X-phobes, car « l’ignorance n’est pas une opinion ». Cette formule bizarre, à la fois élégante et un peu embarrassée, révèle sous doute une certaine gêne théorique (personne n’a jamais dit que l’ignorance était une opinion) et rend visible la logique qui sous-tend ses principes : les propos jugés réactionnaires ne peuvent être autre chose que le produit de l’ « ignorance », c’est-à-dire, au fond, du préjugé. Les propos réactionnaires ne peuvent être autre chose que des résidus déplorables d’un état antérieur du savoir politique, ne peuvent être autre chose que des scories qu’il s’agit d’éliminer. Il s’agit bien d’une conception linéaire de la pensée ; F.I. ne se conçoit pas comme un lieu de production idéologique mais comme un lieu de libération par rapport à l’idéologie ; plus exactement, F.I. refuse même de jouer son rôle de tamis et exige de ses membres qu’ils/elles aient déjà franchi un certain nombre d’étapes intellectuelles pour y avoir droit à la parole.

Des membres de ce groupe ou du G.R.I., parfois membres aussi des C.C., participent également à A.F. et y protestent contre ce qu’ils/elles interprètent comme une trop grande tolérance envers les propos oppressifs, notamment transphobes et islamophobes. De fait, le féminisme de certain-e-s les conduit à adopter une position hostile au transsexualisme, accusé, en gros, de reposer sur des prémices essentialistes, ou une position anti-queer, ou une position islamophobe ou, au minimum, anti-religieuse. Lorsque les modérateur-trice-s d’A.F. défendent leur ligne, ils/elles défendent le respect des questionnements de chacun-e et la liberté du débat (principe démocratique). Il n’est pas trop clair si leur position se fonde sur une conception linéaire ou dialectique de la pensée ; le principe démocratique invoqué les dispense d’être plus précis-es. Mais je crois qu’il est plutôt rare d’y trouver des arguments reposant sur l’idée d’une nécessaire tolérance aux propos réactionnaires ; le caractère réactif et antithétique de certains propos X-phobes (transphobes notamment) y semble plutôt admis, y compris chez les modérateur-trice-s qui ne les partagent pas. Du reste, je rappelle qu’A.F. est une scission des C.C. ; les membres d’A.F. qui tiennent des propos réactionnaires et inacceptables pour les C.C., pour F.I. ou pour le G.R.I. sont donc structurellement, institutionnellement presque, dans une position réactive, seconde, par rapport à une doxa féministe de gauche radicale, disons, incarnée de manière rigide par F.I. et le G.R.I. et de manière souple par les C.C.  Je n’ai rien contre l’existence de groupes comme F.I. ou le G.R.I. ; si des gens s’y sentent bien, tant mieux pour eux. Mais j’affirme cependant la supériorité intellectuelle d’un groupe comme A.F. par rapport aux deux autres, et cela quand même je serais, personnellement, plus proche de la « ligne » majoritaire des C.C. ou de F.I. La violence que certain-e-s dominé-e-s ressentent dans un groupe comme A.F. est à mon avis une contrepartie nécessaire au respect de l’intelligence.

Un exemple est toujours imparfait, celui-ci ne fait pas exception à la règle. Mais je crois l’avoir présenté sous une forme qui illustre assez bien ce que je veux dire ; il y a, en gros, trois attitudes possibles envers les propos X-phobes : l’intransigeance et la fermeté, fondées sur l’idée que ces propos constituent un mal inacceptable ; la tolérance (au sens où la douleur liée à une maladie est tolérable), fondée sur l’idée qu’il s’agit d’un mal, non pas inacceptable, mais inévitable ; l’intégration positive dans un parcours intellectuel, fondé sur l’idée qu’il s’agit d’un mal nécessaire – oxymore qui nous conduit ensuite à nous demander, mais ce ne sera pas pour ce billet, s’il s’agit alors encore vraiment d’un mal. Ces trois attitudes ne s’incarnent pas dans trois groupes Facebook distincts (ce serait trop beau !) ; au contraire, parmi les groupes dont j’ai parlé, la plupart représentent, de manière indécise, deux de ces attitudes possibles. Le G.R.I. et F.I. hésitent entre les deux premières options (avec des accents différents dans l’un et l’autre groupe), tandis qu’A.F. hésite entre les deux derniers (pour les C.C., les choses sont moins claires). Que le G.R.I. et F.I. soient plus proches de l’intransigeance que de la tolérance tend à contredire mon propos initial selon lequel la seconde de ces options est  largement partagée par les militant-e-s, au moins dans la pratique, sinon dans la théorie ; sans doute l’espace virtuel d’un groupe Facebook peut-il se permettre, à cet égard, une fermeté qui ne serait pas de mise dans un collectif militant réel.


[1] L’affreux mot ! Mais cela vaut toujours mieux d’en inventer un que d’utiliser le mot racisme pour désigner toute forme d’oppression (« l’homophobie est une forme de racisme, etc. »). Cette pratique est lexicalement absurde et politiquement douteuse. Elle érige une oppression en mètre-étalon de toutes les autres.

[2] On touche là du doigt une difficulté sémantique intéressante. Une façon possible d’exprimer cette vision des choses serait la suivante : les camarades concerné-e-s négligent la différence entre ce qui relève de la pensée conservatrice et ce qui relève de la pensée réactionnaire. Plus exactement, ils/elles analysent toute pensée réactionnaire comme étant conservatrice (comme un résidu d’un état intellectuel antérieur), ou bien, dans le cas où c’est l’interprétation comme « incompréhensible retour en arrière » qui prévaut, ils/elles déchargent l’idée de « réaction » de toute sa composante antithétique, dialectique et productrice. Autrement dit, encore, ils/elles renoncent à prendre au sérieux l’étymologie des mots réactions et réactionnaires, et ne voient que latence et inertie là où il peut aussi y avoir, bien souvent, un authentique élancement de la pensée.

Cela dit, il n’est culturellement pas évident, et sémantiquement ambigu, de se réclamer d’une pensée « réactionnaire » quand on se situe dans l’espace de la gauche radicale. Dans certains contextes bien précis, je pourrais envisager d’utiliser ce terme, en revenant explicitement à son idéologie ; ailleurs, j’éviterai de m’en servir. L’emploi du mot dans ce billet sera donc perpétuellement l’objet d’une ambiguïté (axiologique) savamment entretenue ; cette ambiguïté ne gênera personne, je pense, puisqu’au fond elle reflète les contradictions du réel lui-même.

[3] On pourrait bien sûr élargir mon propos à d’autres types de milieux, mais les structures militantes sont à un très haut degré des lieux de production de discours, d’opinions et de croyances.

[4] Cela pourra peut-être faire l’objet d’un autre billet quand je serai plus au clair sur cette question, mais je suis persuadé qu’il n’y a aucune raison de n’envisager une opinion que comme un énoncé, et de ne pas considérer que le parcours intellectuel qui y mène en fait aussi, et à plein titre, partie intégrante.

[5] Au contraire des trois autres, ce groupe-là n’est pas explicitement féministe ; en tout cas, il n’est pas plus « féministe » qu’anti-raciste ou anti-homophobe, entre autres.

[6] Au cas où un animal s’inscrirait sur ce groupe, il ne faudrait tout de même pas qu’il s’y sente opprimé.

En guise de présentation

J’ai longtemps hésité avant d’ouvrir un blog.

On me l’a conseillé pour la première fois il y a un peu moins de deux ans : j’avais posté sur Facebook un statut assez long sur la question des rapports entre libéralisme et structuralisme ; un ami m’avait fait remarquer que ma réflexion et les commentaires auxquels elle a donné lieu gagneraient à avoir un public plus large, et que le blog était la forme adéquate. À l’époque, je n’avais pas retenu l’idée.

Puis celle-ci a fait son chemin. Très récemment, un autre ami m’en a reparlé, parce que, m’a-t-il dit, il aimerait pouvoir accéder facilement à toutes ces pensées que je laisse traîner ça et là sur ma page Facebook ou dans un tchat, et qui sont vite englouties dans les profondeurs de l’Internet. Il semble supposer que tout ce que je dis n’est pas totalement dénué d’intérêt ; merci à lui.

Aujourd’hui, cette suggestion rencontre chez moi plus d’écho. Si je me crois en mesure de consentir à une forme d’exhibitionnisme que je refusais jadis, cela tient certainement à des événements biographiques et psychologiques compliqués que je n’ai aucune envie d’étaler ici. Pour ce qui est avouable, cependant : ma manière de penser a nettement évolué depuis quelques temps, dans le sens d’un approfondissement de ma conception totalisante du réel, et donc du savoir, qui justifie peut-être le recours à un projet aussi cohérent, aussi unitaire, qu’un blog. Je ne renonce pas à la forme fragment (comment faire autrement ?), ce blog n’est pas une théorie générale du monde en bonne et due forme, mais la juxtaposition des morceaux peut désormais apparaître à mes propres yeux comme porteuse de sens.

Un certain nombre de questions restent en suspens. Je n’ai pas l’intention de les régler tout de suite. Mais voici, cependant, de quel ordre elles sont. De quoi parlerai-je ? J’ai une idée assez précise de ce qui pourra fournir la matière de certains billets. Un certain nombre de réflexions assez longues, assez développées, devraient sans trop de problème atteindre aux dimensions d’un bref article. D’autres, plus courtes encore, se rapprocheront peut-être de l’aphorisme un peu étendu. Puis-je sans problème juxtaposer les unes et les autres ? Et aurai-je l’occasion, l’envie, le besoin, de parler de mes lectures ? Quelle part sera faite à l’actualité politique et aux réflexions qu’elle m’inspirera ?

À quelle fréquence posterai-je ? Cela dépend de tellement de choses… Il n’est pas impossible que l’expérience s’arrête d’elle-même au bout de quelques semaines, faute de motivation de ma part. Il est également très vraisemblable que mes publications soient relativement irrégulières, le temps dont je dispose et l’envie qui m’anime n’étant pas constant-e-s. J’ai en réserve un certain nombre de textes presque prêts, presque publiables en l’état, qui pourront toujours servir à alimenter ce blog dans les temps de grande disette. Mais je tâcherai de ne pas abuser du procédé.

Quelle sera la forme de mes billets ? Elle n’est pas indifférente au fond, et elle traduit toujours, naturellement, une certaine manière de penser. La dissertation suivie a ses charmes, et je ne suis pas incapable de me plier à ses règles ; mais peut-être sera-t-il plus efficace pour moi de privilégier des formes plus libres ou plus adéquates à la structure de mes idées. La forme dialogique, par exemple, aura parfois l’avantage d’expliciter leur structure dialectique, en donnant fictivement corps à la voix qui me contredit. Mais ça n’est pas toujours la manière la plus efficace, ni la plus élégante, de procéder. Ce billet liminaire en est la preuve : il me paraît difficilement transposable sous la forme d’une pièce de théâtre.

Par qui veux-je être lu ? Je me lance dans l’inconnu, et j’ignore totalement combien de gens auront connaissance de l’existence de ce blog. Je suppose que celui-ci sera d’abord connu par un groupe restreint de personnes, appartenant à mon cercle amical ; avec un peu de chance, je verrai progressivement arriver des lecteurs et des lectrices que je ne connais pas. Je suis incapable de donner la moindre estimation, le moindre ordre de grandeur ; à vrai dire, je ne sais même pas trop ce que j’espère vraiment. L’intimité a ses charmes, et être lu par des ami-e-s, des proches, est en soi un grand plaisir.

Oserai-je tout dire ? Je ne parle pas ici de confidences personnelles ; il est hors de question que je m’épanche sur ma vie. Pour le reste, il est possible, voire vraisemblable, que certaines des idées que j’exprimerai déplaisent à certain-e-s et en fâchent d’autres. Je ne vais pas faire semblant d’être plus courageux que je ne le suis ; peut-être vais-je céder aux sirènes de l’autocensure. Cela dépendra aussi du nombre de personnes qui me lisent, de mon degré d’assurance au moment où j’écris, de l’urgence que je ressens à exprimer mes opinions.

Cela étant dit, je veux encore préciser une chose sur la nature de ce que je vais écrire ici. L’une de mes craintes est d’être mal compris, en général et dans le détail. En général, je redoute que l’on ne prenne cette entreprise pour une tentative de systématisation méthodique d’une pensée qui n’y prétend pas, et qui ne croit pas en avoir les moyens. Je crois à l’unité du monde, et au caractère en droit systématique de la pensée ; la vérité, la raison, le savoir sont de beaux édifices, mais je n’en veux poser ici que quelques briques. Dans le détail, je ne veux pas que l’on prenne pour des pensées achevées des réflexions jetées à titre d’hypothèse, je ne veux pas que l’on s’imagine que j’ai dit mon dernier mot sur une question parce que j’ai posé un point final au bout de mon dernier paragraphe. Plutôt, même, que de considérer le contenu littéral de ce que je dis, mieux vaut regarder le propos, explicite ou implicite, que je réfute, que je dépasse, ou par rapport auquel je me prétends me situer : on se fera une meilleure idée du sens de mon texte. Je tiens l’imprécision, l’approximation, l’exagération, l’incomplétude, non pour des fautes de logique ou de goût, mais pour des moments nécessaires de la pensée ; nous y sommes tou-te-s, à des degrés divers, condamné-e-s. Si je tiens des propos qui vous semblent scandaleux, sachez qu’ils me le semblent peut-être à moi aussi ; c’est la logique de ma raison qui m’y aura entraîné, sans que je puisse rien faire que de m’y laisser conduire ; je dois à la vérité de ne pas craindre les marécages où sa recherche me mène.

« Analyse, Synthèse », et dans cet ordre. Deux moments de la pensée, aussi nécessaires l’un que l’autre. L’analyse protège la synthèse de n’être qu’un délire métaphysique détaché du réel ; la synthèse prévient l’analyse de se perdre dans un morcellement sans fin et sans but du monde. La seconde, je crois, surgit d’elle-même quand la première a épuisé toutes ses possibilités pour contribuer à l’intelligibilité du monde. Nous verrons.